Portrait

Inna Modja : sur la ligne de fracture du monde

Par Jean-Marie Chazeau - Publié en
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PHILIPPE GUIONIE/MYOP

La chanteuse a plusieurs casquettes : actrice, mannequin, elle est également activiste féministe et écologiste. Dans un documentaire sur l’avancée de l’ambitieuse Grande muraille verte, elle fait découvrir le Sahel dans toute sa complexité et révèle l’étendue de son engagement…
 
À l’arrière de la voiture qui la conduit au siège de l’ONU à New York, Inna Modja écoute avec attention Monique Barbut, secrétaire exécutive de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD) : « Aujourd’hui, la Grande muraille verte, c’est plus un sujet de fonctionnaires internationaux qu’un mouvement populaire. Notre espoir, c’est que vous, et des gens comme vous, embrassiez cette idée. » Voilà donc la nouvelle mission de l’artiste malienne : faire connaître et expliquer un vaste projet lancé avec difficulté par l’Union africaine en 2007, qui consiste à planter une barrière de près de 8 000 km d’arbres en plein Sahel, de Dakar à Djibouti, pour faire reculer le désert et redonner de l’espoir aux habitants des régions concernées. En développant sécurité alimentaire et emplois « verts ». Nommée ambassadrice de la CNULCD en septembre dernier, en même temps que le chanteur sénégalais Baaba Maal, Inna Modja connaît bien les enceintes onusiennes. Elle y a dénoncé l’excision, dont elle a été victime ellemême (contre l’avis de ses parents), ainsi que toutes les violences faites aux femmes. Elle mène ce combat non seulement à l’ONU, mais aussi dans les quartiers populaires de Saint-Denis, au nord de Paris, puisqu’elle y est la marraine de la Maison des femmes. Son nouveau combat embrasse cette fois le climat et l’avenir de la planète.
 
Pour en parler, rien de mieux que l’image et le cinéma. Un an après avoir commencé à imaginer un film sur cette Grande muraille verte avec le producteur brésilien Fernando Meirelles (réalisateur de La Cité de Dieu, en 2002, et des Deux Papes, l’an dernier, pour Netflix), le documentariste américain Jared P. Scott (Requiem pour le rêve américain, 2015) a rejoint le projet. « On a débuté avec ce que chacun de nous connaissait du Sahel, et en faisant aussi beaucoup de recherches, raconte la chanteuse. Je suis née à Bamako et j’ai grandi au Mali et au Ghana, où mon père était diplomate. Mes parents ont beaucoup voyagé avec nous en Afrique. À 22 ans, j’ai d’ailleurs coécrit un guide Petit Futé sur le Mali ! C’est pour vous dire à quel point j’adore visiter ce continent et je pensais le connaître. Mais le problème, c’est que je n’y ai jamais complètement vécu, je n’ai jamais passé suffisamment de temps à l’intérieur d’autres familles que la mienne. » Le tournage a donc été une redécouverte.
 
Avec ce sentiment que montrer l’état d’avancement de cette Grande muraille verte, et donc la situation dans cette partie du monde, a une portée universelle : « Vous n’avez pas besoin d’être africain ou du Sahel pour vous identifier à ce projet, de la même façon que nous, Africains, n’avons pas besoin d’être d’Amérique latine ou du Brésil pour nous identifier à ce qu’il se passe en Amazonie. » Le tournage a suivi la ligne de cette muraille encore en pointillé, en commençant par le Sénégal. Avec un lien : la musique. « Elle est très présente dans le Sahel et en Afrique en général, explique la chanteuse. Les langues sont différentes, les cultures aussi parfois, mais la musique, c’est la chose que l’on a vraiment en commun. Il y a ce “désert blues” que l’on retrouve dans le Sahel. » Elle a par ailleurs écrit la musique du film et chanté dans des séquences tournées avec des artistes rencontrés au cours de son périple, comme Didier Awadi, Songhoy Blues, Waje ou encore Betty G.
 
Mais la musique a ses limites quand on croise la route du terrorisme islamiste, lequel gangrène la région. Dans ce road movie écolo et musical censé passer par les 11 pays du projet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), on va directement du Mali au Nigeria, sans s’arrêter au Burkina Faso : « Au moment où l’on filmait, il y a eu des attentats, ce n’était pas possible d’y aller à ce moment-là. Une partie de l’équipe était africaine, mais l’autre était occidentale et elle était un peu une cible. Les conflits font partie intégrante des problèmes liés au changement climatique. On voit les tensions et des populations complètement vulnérabilisées, et forcément, les groupes armés comme Boko Haram ou d’autres dans le Sahel prolifèrent et terrorisent les gens. »
 
BOKO HARAM EN EMBUSCADE 
Au Nigeria, l’artiste s’est rendue dans un orphelinat où des enfants de bourreaux et de victimes grandissent ensemble… « Pour moi, ils étaient avant tout des enfants, parce que des deux côtés, la folie du terrorisme avait pris leurs parents, qu’ils soient partie prenante ou victimes. Des enfants qui méritaient d’avoir un environnement qui leur donne accès à l’éducation, aux soins, que l’on s’occupe d’eux, qu’on les nourrisse, qu’on leur donne un espoir. Un espoir que leurs parents n’ont pas eu. 
 
Dans le film, elle rencontre deux jeunes : une jeune fille kidnappée par Boko Haram et mariée contre son gré trois fois, et un jeune homme, enlevé lui aussi et enrôlé de force… mais qui s’y trouvait très bien. « On se rend compte que ce gamin de 16 ou 17 ans avait été kidnappé quand il en avait 9, et que les membres de Boko Haram ont en fait été les seuls qui lui ont jamais appris quoi que ce soit dans la vie. Au début, j’avais beaucoup de colère quand il parlait des gens qu’il avait tués : il souriait, et ça avait l’air de l’amuser. Mais j’ai compris qu’il avait petit à petit été formé par l’organisation, laquelle lui avait donné confiance, confié des responsabilités, jusqu’à ce qu’il soit en âge de combattre. La jeune fille, c’était différent, elle avait été violée dès 13 ans et mariée de force plusieurs fois. Mais ces deux gamins sont les deux faces d’une même médaille, ce sont des victimes en fait. Si à 9 ans, ceux qui ont tué toute ta famille sous tes yeux te font un lavage de cerveau, s’occupent de toi, te nourrissent, il y a un paradoxe. On n’est même plus dans le syndrome de Stockholm, on est dans autre chose. C’est encore plus virulent. »
 
Ce terrorisme islamiste au Sahel puise sa source dans les conditions de sécheresse qui s’aggravent et appauvrissent la population. Témoin : le recul des eaux du lac Tchad, qui a vu sa superficie réduite de 90 % en quelques dizaines d’années. C’est l’une des séquences clés du film. « C’est fou, c’est extrêmement effrayant, et personne n’en parle, déplore Inna Modja. On parle de la fonte des glaciers, mais il y a des catastrophes comme celle-ci qui se passent dans le plus grand des silences. Il y a quatre pays autour du lac : le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad. Et quand on voit les zones touchées par Boko Haram, ce sont les mêmes. Si l’on prend le problème à bras-le-corps et que l’on fournit une solution au changement climatique, à la sécheresse, on arrivera progressivement à répondre à des problématiques périphériques, comme les migrations forcées, les conflits, etc. »
 
Mais le lac s’assèche aussi pour cause de surpopulation… Comment dire de faire moins  d’enfants dans cette région du serais pas là aujourd’hui ! Mais en même temps, ma mère est une ancienne sagefemme qui a fait le choix d’avoir six enfants – mon père avait une fille avant que mes parents ne se marient –, et ils avaient les moyens de pouvoir s’occuper de nous, de nous donner une éducation. Le gros problème, c’est quand on fait des enfants et que l’on compte sur la chance dans la vie ou que l’on prie Dieu. Je suis croyante, la question n’est pas là, mais faire des enfants, ce n’est pas se dire : “S’il plaît à Dieu, ma progéniture va y arriver…” Il faut un minimum de plan, pour pouvoir leur apporter une éducation et les bases (les nourrir, les loger…). monde où le taux de natalité est au plus haut ? L’artiste, elle-même issue d’une famille nombreuse, se refuse à juger : « Je pense que c’est nécessaire d’avoir une discussion, même si elle est délicate. Il est nécessaire pour les femmes d’avoir une éducation et un planning familial. Moi, je viens d’une famille de sept enfants, et je suis la sixième. Si mes parents avaient décidé d’en avoir quatre ou cinq, je ne Quand on voit les conséquences avec les gosses des rues… Or, le Sahel fait face à une explosion : 50 % de la population a moins de 20 ans. Donc dans dix, vingt ans, qu’est-ce que l’on fera ? Ce seront des adultes en âge d’être autonomes financièrement, c’est un vrai problème. La chose qui me fait peur, que je vois venir, c’est le manque de ressources alimentaires. J’ai une peur bleue que l’on doive faire face à une autre famine à un moment donné si l’on ne fait rien. On ne peut pas attendre que ce soit trop tard. »
 
Le documentaire croise aussi le chemin des migrants, dont certains ne peuvent pas rentrer chez eux, car ils n’ont rien… Émue aux larmes, Inna Modja rencontre des Maliens qui ont traversé l’enfer pour tenter de gagner l’Europe. « Vous ne devriez pas avoir vu ce que vous avez vu », leur dit-elle. D’ailleurs, elle nous confie que tout n’a pas été gardé au montage : « Il y a des choses que l’on n’a pas mises dans le film, par choix, comme mon voyage à Agadez dans le désert. On ne pouvait pas parler de cette ville sans expliquer tout le trafic d’humains qui s’y déroule. On a rencontré des jeunes extraordinaires, que l’on a revus un an après pour savoir où ils en étaient. Mais on a choisi de ne pas les mettre dans le film, parce que c’est un sujet tellement complexe qu’on ne peut pas le survoler. On a vraiment été témoins de ce trafic humain, avant même que la chaîne de télévision américaine CNN ne fasse ce reportage en caméra cachée. On s’est retrouvés face à des jeunes qui avaient été vendus et avaient réussi à s’échapper. Ils étaient en chemin pour rentrer chez eux. Mais je le raconterai d’une façon ou d’une autre. »
 
UNE RÉSILIENCE À TOUTE ÉPREUVE
Alors, du coup, cette Grande muraille verte qui s’édifie lentement depuis déjà treize ans, elle ne sert à rien ? De fait, le bilan est maigre : 15 % de l’objectif est réalisé à ce jour… Pourtant, à chaque étape, ce même constat : « J’ai découvert qu’il y a toute une communauté de gens qui sont très résilients. Je savais déjà que certains se battaient au quotidien contre le climat, mais je n’en connaissais pas l’ampleur. C’est vraiment un réveil, ils doivent se battre juste pour pouvoir passer une journée normale. Par exemple, c’est très compliqué pour les enfants d’aller à l’école. Toutes les ressources alimentaires sont extrêmement difficiles d’accès. J’étais au courant qu’il y avait un problème avec le changement climatique, mais je ne savais pas qu’il y avait des gens qui devaient survivre de cette manière tous les jours. » Et il y a des réussites, des plantations d’acacias au Sénégal jusqu’aux réservoirs d’eau en Éthiopie, considérés comme de véritables « coffres-forts ». « C’est la première fois que je me rendais dans ce pays, et en particulier dans la région du Tigré, qui a dû affronter une famine massive [400 000 morts en 1984-1985, ndlr]. J’ai vu la façon dont la communauté a remis cette région sur pied et l’a rendue si verte, c’est très surprenant. »
 
DES HISTOIRES SANS IDÉES REÇUES
De quoi donner des raisons d’espérer. « Je suis optimiste parce que je pense qu’il faut avoir des buts. L’objectif est d’arriver à faire cette Grande muraille verte en 2030 : c’est une date butoir. Cela fait partie des objectifs de l’ONU pour un développement durable. Mais la seule raison de mon espoir, ce sont les gens, parce que j’ai vu des personnes très motivées, qui ont une volonté de fer. Je veux faire en sorte que l’opinion publique soit au courant de cette initiative et y participe. En trois ans, on a déjà fait bouger les choses : on a fait en sorte que les leaders de pays, de gouvernements, d’organisations (comme l’ONU, l’OUA) soient actifs sur le projet. » Un dossier remis en haut de la pile, porté par la vague contre les effets du changement climatique.
 
Inna Modja a donc choisi le cinéma pour faire passer son message, et ce n’est pas un hasard. Elle écrit actuellement son premier film, qu’elle réalisera également. Une fiction qui sera tournée en Afrique. Pour son premier rôle en tant qu’actrice, en 2016, elle avait choisi de tourner dans l’excellent thriller malien de Daouda Coulibaly, Wùlu.
 
« J’avais eu d’autres propositions de cinéma auparavant, mais il y a vraiment eu un déclic avec ce réalisateur, qui est devenu un proche. Et le fait de participer à ce film a énormément changé ma vision des choses : on est en train de montrer à travers la musique, la culture, le cinéma un autre visage de l’Afrique. On raconte nos propres histoires, donc la narration est différente. C’est pour cela que pour moi, c’était très important que The Great Green Wall respecte toutes les histoires que l’on a vues. Son réalisateur, Jared P. Scott, a d’ailleurs fait un travail exceptionnel, lui qui est américain et blanc, et qui a donc une tout autre expérience. Le résultat est un vrai travail d’équipe, pour raconter des histoires sans idées reçues. »
 
Cela donne des témoignages édifiants mais plein d’espoir pour un projet pas si utopique si les hommes de pouvoir s’en donnent la peine. Une nouvelle frontière verte à conquérir. Inna Modja a choisi les armes de la culture et de l’empathie pour aider à y parvenir.

Confinée en famille

Côté musique, depuis Motel Bamako en 2015, Inna Modja n’a pas sorti de nouvel album. « À cause du temps passé sur le documentaire et de mon statut d’ambassadrice des Nations unies, je n’ai pas eu le temps de travailler sur mon nouvel album, commencé il y a trois ans. Mais je compte bien le publier cette année… si le Covid-19 me permet de finir de l’enregistrer ! » À bientôt 36 ans, confinée quelque part en Europe, elle peut s’occuper avec le réalisateur Marco Conti Sikic de Valentina, son premier enfant, née en janvier et qu’elle n’avait pas annoncée tout de suite, elle qui est si active sur Instagram. « Ce bébé, c’est quelque chose que j’avais gardé pour moi jusque-là, parce que les réseaux sociaux sont quand même parfois un peu compliqués. Je les adore, mais j’avais envie de conserver cette intimité pour moi, mon mari et nos familles. C’est un choix, je n’aime pas être “in your face” comme on dit. »

Ce qui ne l’a pas empêché d’apparaître en mars sur un podium avec son nourrisson dans les bras : « On a ouvert toutes les deux le défilé de Xuly Bët, qui faisait son retour dans le calendrier de la Fashion Week parisienne. Nous avons été dans le Vogue américain, ils ont trouvé ça très chouette ! » Le styliste malien Lamine Kouyaté présentait en effet ces dernières années ses créations à New York et faisait son grand retour en France. « Depuis seize ans, ma vie est organisée autour de ce que je fais en tant qu’artiste et en tant que personne, donc j’emmène Valentina partout ! Enfin, pour l’instant, on ne va nulle part parce que l’on est bloqués ici, en Europe, mais quand la tournée reprendra, elle viendra avec moi. En attendant, comme beaucoup de choses sont annulées, je vais me concentrer sur ce que je peux faire à l’intérieur d’une maison, c’est-à-dire enregistrer, écrire… » Et poster de courtes vidéos humoristiques sur Instagram (@innamodjaofficiel) et TikTok pour conjurer la lourde ambiance liée à la pandémie. J.-M.C.