Intagrist el Ansari
Avec son documentaire Ressacs, une histoire touarègue, l'auteur, journaliste et réalisateur explore l'histoire de ses ancêtres, de Nouakchott à Tombouctou. Ce récit de transmission intime et collective exhume la mémoire du peuple touareg, confronté depuis des décennies aux conflits, à l'exil, à la sécheresse, et met en lumière sa culture, ses résistances et sa survie.
J'ai grandi dans un campement nomade, dans la région de Tombouctou. Dans cet espace de liberté, la mythologie ancestrale, les légendes, la musique et la poésie étaient présentes au quotidien. Vers mes 9 ans, à l'école francophone de Gargando, j'ai découvert la langue française – Jean de La Fontaine, Marcel Pagnol… Fasciné par le voyage, j'étais curieux d'explorer le monde urbain.
Notable, mon père était chef de fraction au sein de la confédération tribale des Kel Ansar. J'avais 6 ans à son décès. Mes souvenirs de lui sont des ombres, des images imperceptibles d'un homme de grande stature, calme, recevant beaucoup de visiteurs. Ses valeurs étaient la générosité, l'humilité, le sang-froid et l'équité. L'un de ses amis disait à mon sujet : « Cet enfant ira très loin. » Je cherche encore le sens de cette sentence. J'étais tiraillé par un désir ardent de partir et une inquiétude profonde.
La civilisation touarègue s'appuie sur cette philosophie : vivre dans la sobriété, être conscient que notre existence est liée à la nature, à l'humain – un écosystème dont il faut prendre soin pour notre survie. Ne pas se définir par son « avoir », mais par son « être » est l'une de ses valeurs cardinales. Le voile masculin est une représentation symbolique de ce socle : sobriété, satiété, mesure (pan du bas sur la bouche), politesse, égard, courtoisie (pan du front), responsabilité (partie du chèche enroulée comme une couronne sur la tête).
Les Touaregs font partie des oubliés de l'histoire, car le paradigme de colonisation-décolonisation a abouti à l'intangibilité des frontières. Contrairement à ce que pensent les élites intellectuelles et politiques africaines, l'indépendance ne signifie pas forcément un « État-nation-pays-touareg », mais plutôt une autonomie politique, économique, une considération culturelle – au regard de l'apport historique de ce peuple. Car l'être touareg se considère avant tout comme Saharien, rattaché à un territoire vaste, sans idée de frontières, un bien commun qui n'est pas à administrer.
Les Touaregs ont exercé la principale hégémonie politique dans l'histoire du Sahara, entre le viiie et le xixe siècle, fondant les cités caravanières (Aoudaghost, Tombouctou, Oualata…) avant de constituer le seul empire africain qui reliait l'Afrique et l'Europe : les Almoravides. Cette histoire est absente des manuels scolaires, du récit national malien, où le pouvoir tente d'effacer l'existence des Touaregs. Ce déni est à la base du problème que connaît ce pays depuis les années 1960. À mon sens, les Touaregs n'auraient pas demandé « un État indépendant » s'ils n'avaient pas subi des humiliations majeures et des massacres. Cette situation a atteint son paroxysme ces dernières années : traquées, les populations arabo-touarègues du nord et les Peuls du centre s'exilent dans les pays voisins. Mon film Ressacs est une réappropriation de notre histoire, une boussole pour relier les futures générations à l'héritage de leurs ancêtres.
« Les plus vieilles nations se sont reconstruites de leurs cendres », dit Mohamed ag Malha, l'un des intervenants du film. Sans les repères traditionnels basés sur l'élevage, le nomadisme, il faut compenser cette perte, imaginer sa vie autrement. Cette reconstruction passe par l'éducation, l'instruction. Celle des filles est un enjeu majeur – les femmes ont toujours été un pilier de l'évolution de la société.