Irchad Razaaly: «Les jeunes ont toutes les clés en main pour dessiner leur avenir»
Ambassadeur de l’Union européenne en Côte d’Ivoire depuis septembre 2025, il revient sur les politiques activement menées dans le pays jeunesse, emploi, énergie, agriculture durable, infrastructures, sport, culture… L’année 2026 sera aussi le théâtre d’opérations porteuses.
AM: L’Union européenne est le principal partenaire de la Côte d’Ivoire dans divers domaines. Cette année, vous avez lancé la campagne Jeunesse en action. Pour quelle raison? Et quelles sont, selon vous, les principales attentes des jeunes aujourd’hui?
Irchad Razaaly: La jeunesse est au cœur des priorités de l’Union européenne comme des autorités ivoiriennes. La campagne Jeunesse en action est née d’un constat très simple: la jeunesse ivoirienne est une force extraordinaire, mais elle fait face à des défis bien réels. Les jeunes ont du talent, des idées, de l’énergie. Ils participent déjà énormément au développement du pays. Nous voulons mettre davantage d’opportunités concrètes à leur portée pour qu’ils construisent dès maintenant un avenir encore meilleur pour eux-mêmes et pour la Côte d’Ivoire. Les attentes qu’ils formulent sont claires: accéder à une formation de qualité, trouver un emploi décent, entreprendre et créer de la richesse, s’ouvrir au monde grâce à la mobilité internationale. En bref, être des acteurs à part entière de la trajectoire incroyable que connaît déjà le pays. À travers cette campagne, l’Union européenne souhaite mettre en valeur les héros de cette aventure et les actions visibles sur le terrain, qui s’inscrivent dans le partenariat qui nous lie à la Côte d’Ivoire.
Vous opérez dans le domaine de l’emploi et de la formation. Sous quelle forme?
L’emploi et la formation occupent une part significative de notre coopération avec la Côte d’Ivoire. Nous soutenons principalement la formation professionnelle et technique, en étroite collaboration avec les autorités ivoiriennes, les centres de formation et le secteur privé. La modernisation des centres de formation, l’apprentissage et l’acquisition de compétences pratiques sont au coeur de notre stratégie pour améliorer durablement l’employabilité des jeunes. L’objectif est de rapprocher les compétences des jeunes des besoins réels du marché du travail, notamment dans des secteurs porteurs, comme le numérique, l’agriculture et l’agro-industrie, l’énergie, ou encore l’économie verte. Nous mettons actuellement en oeuvre trois programmes majeurs, que sont FORPRODE, ProFERE II et DigiGreen & Agri. Ceux-ci représentent un investissement global de 35,3 millions d’euros, en cofinancement avec le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement et Orange Middle East and Africa pour Digi- Green & Agri. Ces projets contribueront notamment à former et à renforcer l’employabilité de plus de 4000 jeunes d’ici à la fin de l’année, dont au moins 30% de filles et de jeunes femmes.
L’entrepreneuriat et l’innovation sont aussi pris en compte. Comment?
Absolument. La jeunesse ivoirienne est talentueuse et a soif d’entreprendre. L’Union européenne accompagne les jeunes entrepreneurs pour les aider à surmonter les obstacles qui se dressent sur leur route: incubation et soutien aux startup, mentorat, formation et aussi accès au financement. Nous travaillons par ailleurs avec la Banque européenne d’investissement et les institutions financières locales pour faciliter l’accès au crédit, qui reste un obstacle majeur pour de nombreux jeunes porteurs de projets. Nous encourageons particulièrement l’innovation, notamment dans le digital, l’agro-industrie et les solutions liées à la transition écologique. L’idée est de permettre aux jeunes non seulement de créer des entreprises, mais aussi de bâtir des activités durables et compétitives.
Et enfin, vous travaillez sur l’engagement citoyen des jeunes. De quelle manière?
Les jeunes sont certes des acteurs économiques, mais ils sont d’abord et avant tout des citoyens. C’est pourquoi l’Union européenne soutient plusieurs initiatives visant à renforcer leur engagement citoyen, en particulier en période électorale. La charte du Jeune citoyen positif, portée par la jeunesse ivoirienne, en est un exemple emblématique. Elle promeut des élections pacifiques, la participation citoyenne et la paix, en s’appuyant sur des engagements concrets, comme le respect des résultats électoraux et le rejet des discours de haine. Il nous a paru naturel de soutenir cette démarche. Un pari gagnant lorsque l’on sait que 25000 jeunes l’ont signée à l’occasion du dernier scrutin présidentiel! Ils ont été pleinement associés au soutien au processus électoral que nous avons mobilisé (8 millions d’euros). Plusieurs centaines de jeunes Ivoiriens se sont engagés dans des missions d’observation citoyenne et dans des actions de prévention des tensions. Plus de 200 d’entre eux ont observé spécifiquement la participation des jeunes et des femmes lors des deux élections, afin de proposer des recommandations en ce début d’année 2026 pour améliorer les futurs processus électoraux. Enfin, je tiens à saluer l’énergie, l’engagement et le professionnalisme des 18 membres du Youth Sounding Board, un comité que nous avons mis en place dès mai 2024. Ce sont eux qui nous guident, nous conseillent et nous épaulent au quotidien pour mieux cerner et comprendre les aspirations de la jeunesse ivoirienne, et mieux adapter nos programmes dans le cadre du partenariat stratégique UE-CI.
La star des jeunes, Didi B, est associée à cette campagne. Pourquoi?
À l’image de toute une génération de jeunes Ivoiriens, Didi B incarne le talent, l’engagement et une certaine ambition. Avec d’autres, il est le porte-voix de cette jeunesse fière et confiante en l’avenir. Si vous avez un petit moment de spleen, il suffit de passer la soirée avec Didi B pour être regonflé à bloc. Il a des projets plein la tête, et son énergie est communicative! Je peux aussi vous confier – mais il ne faut pas le répéter – que Didi B est un garçon généreux. Il souhaite véritablement contribuer à des causes utiles. C’est donc assez naturellement que nous avons décidé de nous lancer ensemble dans la campagne Jeunesse en action. Nous voulons toucher l’audience la plus large possible, c’est-à-dire celles et ceux qui s’identifient aux valeurs positives que Didi B s’emploie à transmettre. Il a démarré dans le métier à trois ans! Il a beaucoup appris, tout au long de sa carrière, pour arriver là où il est… Il est certainement l’un des mieux placés pour parler de l’importance du travail, de la nécessité de se former, de l’engagement et de la confiance en soi. Artiste à succès, il saura communiquer sur le poids économique des industries créatives et culturelles. Ce sujet, qui nous tient à coeur, est d’ailleurs l’un des piliers de sa tournée Mojo Hope Tour. Il s’agit, ni plus ni moins, de montrer que la réussite de toutes et tous, et dans toutes sortes de domaines, est parfaitement possible. Les jeunes ont toutes les clés en main pour dessiner leur avenir et pour participer pleinement au futur de la Côte d’Ivoire.
Au-delà de l’emploi des jeunes, sur quels secteurs clés la stratégie Global Gateway de l’Union européenne se déploie-t-elle aujourd’hui en Côte d’Ivoire?
Notre action couvre plusieurs secteurs stratégiques liés à la stratégie Global Gateway de l’Union européenne, et qui s’inscrivent pleinement dans le partenariat UE-Côte d’Ivoire. Tout d’abord, l’énergie et le climat, en soutenant des projets visant à renforcer la production, la distribution et l’accès à une électricité propre et à coût abordable. Je tiens à saluer l’objectif que s’est fixé le pays d’atteindre 45% d’énergies renouvelables à l’horizon 2030, dont 11% de solaire et de biomasse. C’est une cibletrèsambitieuse,quinécessiteradesinvestissementsconsidérables que l’Union européenne est prête à accompagner. La construction d’une ligne de transmission à haute tension en cours entre Anyama, Daoukro, Sérébou et Ferkessédougou (la «dorsale est») en est la parfaite illustration. Elle assurera la stabilité du réseau et renforcera les échanges commerciaux d’électricité avec les pays voisins. Au passage, elle évitera l’émission de 43000 tonnes de CO2 par an. Ce projet d’environ 220 millions d’euros est financé en «équipe Europe», c’est-à-dire avec un cofinancement de l’Union européenne, de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Banque allemande de développement (KfW). L’agriculture durable constitue un autre pilier majeur de notre engagement. Nous accompagnons le développement de chaînes de valeur clés, notamment le cacao, l’anacarde (la fameuse noix de cajou) et les cultures vivrières, tout en luttant activement contre la déforestation. Ces actions permettent de favoriser l’accès de ces produits aux marchés, de promouvoir des pratiques durables et de contribuer à l’objectif d’autonomie alimentaire fixé par le gouvernement. Par exemple, l’initiative Cacao durable, financée par l’Union européenne et ses États membres, s’élève à près d’un demi-milliard d’euros pour renforcer la traçabilité des fèves de cacao, assurer des prix équitables et lutter contre la déforestation et le travail des enfants. Des objectifs, là encore, partagés avec tous les acteurs ivoiriens. Enfin, nous accordons une attention particulière au secteur des transports, pour améliorer la connectivité régionale, faciliter le commerce et renforcer la mobilité le long de corridors stratégiques tels qu’Abidjan-Dakar, Abidjan-Ouagadougou et Abidjan-Lagos. Pour ces deux derniers, nous avons lancé récemment des études de faisabilité à hauteur de 45 millions d’euros. Nous avons par ailleurs signé fin 2025 le projet de mobilité urbaine et d’aménagement de la ville de Bouaké pour un montant de 55 millions d’euros, en cofinancement avec l’Agence française de développement (AFD).
Enfin, nous sommes au début de l’année 2026, une année symbolique puisqu’elle marque les 65 ans du partenariat UE-Côte d’Ivoire. Quels seront les temps forts de cette année? Et quelles sont vos priorités et vos ambitions personnelles?
L’année 2026 est en effet une année anniversaire, à la fois symbolique et stratégique. C’est l’occasion de célébrer une relation solide, fondée sur la confiance, mais aussi de se projeter vers l’avenir. Parmi les temps forts de l’année, nous souhaitons mettre en lumière la richesse et la diversité de notre partenariat, à travers des événements qui valoriseront nos actions communes dans des domaines clés, tels que la jeunesse, l’emploi, l’énergie, l’agriculture durable, les infrastructures, le sport et la culture. Sur le plan politique, nous tiendrons notre dialogue Union européenne-Côte d’Ivoire, qui nous permettra de faire un tour d’horizon complet de notre partenariat, dans les prochaines semaines. Nous allons procéder également à une remise d’équipements militaires aux Forces armées et à la gendarmerie, dans le cadre de la coopération de sécurité et de défense qui nous lie à la Côte d’Ivoire. L’Union européenne appuie les efforts de prévention et de lutte contre le terrorisme déployés par ses partenaires ivoiriens depuis plusieurs années, et nous allons accroître notre engagement dans ce domaine. Sur le plan économique, deux rencontres sont prévues: le forum des opportunités, à Bouaké, le 28 mars, et le business forum régional sur les corridors stratégiques, à Abidjan, du 30 mars au 1er avril. En mai, nous célébrerons l’anniversaire du partenariat avec plusieurs événements à l’occasion de la Journée de l’Europe (9 mai), qui verra de nombreuses manifestations, dont le Festival du film européen. Nous prévoyons de poursuivre le dialogue avec la société civile, le secteur privé et, bien entendu, avec les jeunes. À titre personnel, mon ambition est de porter ce partenariat, déjà riche et dense aux niveaux politique, institutionnel et commercial, au plus près des populations. Nous soutenons les objectifs ambitieux des autorités ivoiriennes pour accélérer la modernisation de l’économie du pays. J’entends, de surcroît, utiliser les leviers qui sont à ma disposition pour que cela se traduise de manière concrète pour la population, en particulier la jeunesse. Je souhaite par ailleurs rendre nos actions encore plus visibles, plus inclusives et mieux comprises, afin que chacun voit l’Union européenne pour ce qu’elle est: un partenaire fiable et engagé, à l’écoute, et tourné vers l’avenir.