Jean d’Amérique
Jeune étoile des lettres haïtiennes, le poète publie son premier roman, un récit foudroyant qui raconte la vie d’une ado dans les bas-fonds de Port-au-Prince.
Me voici, récit des abysses en quête d’un asile au bout des lettres. [...] Un alphabet de volcans, de mots rouges, de mots blessés par le feu des violences. » Ainsi parle Tête Fêlée, héroïne de Soleil à coudre, qui « remue le ciel du verbe » pour écrire des lettres à son amoureuse. Dans un quartier défavorisé de la capitale haïtienne, l’adolescente affronte l’adversité et tente de survivre dans un environnement pétri de violence et de cruauté. L’écriture est ici un souffle salutaire, une quête de lumière, métaphore de la démarche de l’auteur. Ce qui ne nous tue pas, nous rend peut-être plus poète, avance-t-il : « Je viens des bas-fonds. C’est grâce à la poésie que j’existe. Elle m’a sorti d’une spirale de violence. À travers elle, je cherche une fenêtre, un espoir où je peux agir contre les ombres, les ténèbres. Un espace où je peux faire entendre le chant blessé du monde. » Dans ce roman, cartographie sociale et politique d’Haïti, la voix de son personnage fait résonner celle de son peuple. « Malgré la pauvreté, la précarité, l’absence totale de l’État, les Haïtiens ont toujours trouvé un moyen de construire leur vie. »
Cet orfèvre des mots, qui taille ses puissants « stupéfiants images », pour citer Aragon, dans la brutalité du monde, écrit dans un français irrigué par l’imaginaire et la musique du créole. Sa boussole ? Une citation de Sony Labou Tansi : « On n’est écrivain qu’à condition d’être poète. »
Né en Haïti à Côtes-de-Fer en 1994, il découvre le rap à 11 ans, à son arrivée à Port-au-Prince. Fasciné par cette musique au verbe brut, qui fait écho à sa réalité sociale, il jette ses premiers textes sur le papier et les déclame sur scène. Au lycée, grâce à ses professeurs, il entre véritablement dans « le bain des mots », bouleversé par ses lectures de Frankétienne, Mahmoud Darwich, Kateb Yacine, René Depestre…
Mais sa famille ne voit pas d’un bon œil ses choix de vie, de ses dreadlocks à ses études : philosophie à l’École normale supérieure, ethnologie et psychologie à la faculté. « Mes parents sont des chrétiens très conservateurs. Je ne me reconnaissais pas dans ces dogmes. Les mouvements sociaux de gauche étant fréquents à l’université, ils me disaient que j’allais finir dans la rue avec une balle dans le crâne. » Ils le mettent à la porte à ses 18 ans. Cette rupture difficile nourrit son écriture. « Je voulais me battre contre ces situations extrêmes. Une voix souterraine, qui cherche à contrer les discriminations, les injustices, traverse mon œuvre. »
Dans un acte de naissance artistique, Jean se choisit un patronyme : « d’Amérique ». « Un symbole d’ouverture, de voyage. » Ses trois recueils (il signe le premier, Petite fleur du ghetto, en 2015) et sa pièce de théâtre Cathédrale des cochons seront presque tous primés. Dédiée « aux accusés de poésie », cette dernière est le long cri d’un poète détenu par un régime autoritaire, porté par la force de son art qui brise les barreaux.
Dans un pays où la poésie, « veine qui fait respirer la littérature », est très estimée, il a fondé le festival Transe Poétique à Port-au-Prince, pour faire entendre les nouveaux talents. Aujourd’hui, il partage sa vie entre son île natale, Paris et Bruxelles : « Je garde une branche de mon arbre dans ces différents lieux ». ■