Jellel Gasteli, «Hortus» et les mystères d’Hammamet
Le photographe tunisien a exposé pour la première fois «Hortus» à la Selma Feriani Gallery de Tunis: une série de tirages argentiques réalisés dans les années 1980 et longtemps gardés secrets. Une plongée intime dans les jardins méditerranéens qui ont forgé son regard, à commencer par celui, mythique, des Henson, à Hammamet.
Avant de devenir une station balnéaire prisée des touristes, Hammamet, sur la côte est de la Tunisie, fut dans les années 1920 et 1930 le refuge d’une élite cosmopolite qui fuyait une Europe en train de se fermer et de se fasciser. Des artistes, des aristocrates, des esthètes y ont bâti des villas entourées de jardins luxuriants, à l’abri des regards et des lois qui les menaçaient. Parmi ces belles demeures, la maison Henson, du nom de Jean et Violet Henson, qui accueillirent notamment Luchino Visconti, Jean Cocteau, Christian Bérard ou Diego Giacometti. Après la mort des propriétaires, c’est Leïla Menchari qui hérite des lieux. Celle que le monde de la mode connaissait comme la magicienne des vitrines Hermès, dont elle orchestra la mise en scène pendant près de cinquante ans, y recevait avec la même exigence que celle qu’elle mettait dans son art. C’est dans son jardin que le jeune Jellel Gasteli, alors étudiant en photographie à Arles, fit ses premières armes dans les années 1980. L’exposition «Hortus », présentée cet hiver à la Selma Feriani Gallery de Tunis, révèle une série de tirages argentiques inédits. Une plongée intime dans les origines d’un regard.
AM: Pourquoi ce titre latin, «Hortus», à l’heure où la culture classique semble en péril?
Jellel Gasteli : Je trouvais que c’était plus intéressant que de parler de «jardins précieux» ou de «jardins enchantés». «Hortus», c’est brut, concis. Et puis ce titre est lié à une photographie qui ouvre l’exposition: une plaque de marbre que j’ai trouvée dans le jardin Hanbury, entre Menton et Vintimille. On peut y lire l’inscription latine suivante: Audiverunt vocem Domini Dei deambulantis in horto, soit : «Ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin.» C’est la Genèse, le jardin d’Éden juste après la chute. Cette image de la promenade divine dans le jardin m’a semblé être la porte d’entrée parfaite pour cette série.
Comment êtes-vous entré dans le jardin Henson la première fois?
Par effraction, mais sans réels dégâts. J’ai enjambé la haie de figuiers de Barbarie. Dans les années 1980, je m’intéressais à l’histoire de toutes les maisons du golfe de Hammamet : celle de Georges Sebastian, de Jean Henson, des autres. Cette propriété manquait à ma géographie. C’est une bande de terre mitoyenne avec le Centre culturel, qui descend jusqu’à la mer. J’y suis entré par curiosité, j’ai joué à cache-cache avec le gardien pendant une heure. La densité de la végétation permettait de se dissimuler facilement. Je suis sorti par la plage, avec le désir de revenir. Quelques mois plus tard, j’ai sonné au portail. On m’a conduit jusqu’à Leïla Menchari. Je lui ai avoué mon intrusion. Je pense que ma candeur l’a touchée. Une amitié est née de cette rencontre.
Leïla Menchari vous a invité à séjourner dans cette maison…
Elle m’a proposé de venir «m’imprégner des lieux et faire mes gammes en photographie». Aujourd’hui, on parlerait de résidence d’artiste. J’y suis allé trois ou quatre étés de suite. J’étais étudiant à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, je faisais partie de la première promotion. À son contact, j’ai appris beaucoup sur les couleurs, les matières. Comment traduire en un cliché la texture charnue d’une feuille d’agave, la surface d’un nénuphar? C’était un exercice permanent. Leïla a été mon premier mentor. Elle m’a transmis une notion essentielle: la distance à maintenir face à ceux qui prétendent imiter la beauté. Je ne l’ai jamais appelée Lili, et nous nous sommes toujours vouvoyés. Entre nous régnaient respect et affection.
Vous avez aussi découvert les archives de la maison…
Dans la bibliothèque, il y avait un coffre en bois contenant des correspondances, des dessins, des photographies en noir et blanc. Ces figures me sont apparues comme des génies sortis d’une lampe: Jean et Violet Henson, Christian Bérard, Luchino Visconti, Wallis Simpson et Édouard VIII, Jean-Michel Frank, Diego Giacometti, Jean Cocteau, Khaled Abdul- Wahab… J’ai passé du temps à mettre en ordre toutes ces archives, à classer les documents dans des pochettes cristal. Récemment, une personne qui a dû s’occuper des affaires de Leïla Menchari, m’a dit: «Alors ces pochettes, c’était vous? Tout est toujours parfaitement classé.» Ça m’a ému de savoir que ce travail avait traversé le temps.
Photographier la végétation en noir et blanc, c’est un exercice particulièrement difficile?
C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à faire. La végétation absorbe une part de lumière conséquente. On se retrouve ainsi avec des écarts de contraste très importants entre les ombres et les parties en plein soleil. Il faut maîtriser l’exposition et le traitement chimique pour obtenir un négatif riche en nuances. Je ne compte plus les heures passées dans l’obscurité de ma chambre noire, à chercher l’exacte nuance de gris qui traduirait le mieux la matière épaisse d’une feuille d’agave. Ces tirages sont des pièces uniques. Je ne pourrais pas les refaire aujourd’hui : je n’ai plus de chambre noire, le papier que j’utilisais n’existe plus et la chimie a changé.
Ces photographies ont été réalisées sur plusieurs décennies.
En effet, le temps occupe une place essentielle dans ma manière de travailler. Les photos qui composent «Hortus» peuvent être espacées de dix, quinze ans. Ça a commencé avec le jardin Henson, puis j’ai découvert d’autres jardins méditerranéens (en Californie, sur la Côte d’Azur, sur la Riviera italienne, au Maroc), que j’ai photographiés avec le réflexe acquis à Hammamet: sobriété, frontalité, une sorte d’effacement de ma présence pour laisser entrer le spectateur. Je suis très content quand je ramène deux photos d’un voyage de 3000 kilomètres. L’économie de moyens fait partie de ma discipline.
Regrettez-vous que l’histoire artistique de Hammamet n’ait pas été mieux préservée?
La seule chose que je regrette, c’est qu’on ait complètement ignoré cette histoire. Les peintres, les écrivains, les metteurs en scène qui sont passés par là Gide, Visconti, Cocteau… On n’a pas du tout entretenu cette mémoire. C’est un élément de storytelling, comme on dit aujourd’hui, qui permettrait de faire rêver les visiteurs, même s’il ne reste plus de traces visibles de cette période. Ces gens fortunés avaient délaissé Capri pour venir s’installer dans un endroit plus authentique, plus sauvage, et tout aussi beau. Certains fuyaient aussi les lois fascistes. Aujourd’hui, il faut bien connaître Hammamet pour retrouver un peu de cette époque.
Qu’est-ce qui vous touche dans les jardins méditerranéens?
Je n’aime ni l’exubérance humide des jardins tropicaux, ni la rigueur géométrique des jardins à la française. Mon coeur penche vers la sécheresse poétique des jardins méditerranéens, où l’abondance s’accorde au désordre. Ce sont souvent des jardins indisciplinés, une espèce de fouillis dans lequel on essaie de trouver un sens, de donner un cadrage lisible. Les jardins qui me touchent sont souvent des oeuvres de vie, transmises en héritage. Je les ai photographiés comme je le faisais à Hammamet, en cherchant à saisir l’esprit du lieu, cette respiration singulière.
Existe-t-il encore des sanctuaires de cet esprit à Hammamet?
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Il en reste un, à mon avis. Le seul qui soit resté intact est le jardin de la maison Eyquem, une demeure des années 1930, où Georges Bernanos finalisait les Dialogues des carmélites et où André Gide faisait des parties d’échecs sous la véranda. C’est le sanctuaire de l’âme de Hammamet. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je n’en ai pas photographié les traces: vivre pleinement les émotions se substitue parfois à l’envie de les fixer. Je veux croire que mon amie Emmanuelle Boetsch, qui avait fait de Dar Eyquem un lieu de rencontres et de créations, veille de là où elle est sur ceux qui l’ont aimée et leur confie le soin de prolonger sa mémoire à travers l’esprit de ce jardin. «Hortus» traduit une unité visuelle où se rejoignent les mémoires de Jean et Violet Henson, de Leïla Menchari, et d’autres encore. Ces photographies perpétuent la beauté fragile de ce que Hammamet représente pour moi: jardin des origines et matrice de mon regard.
Pourquoi avoir gardé cette série secrète pendant si longtemps?
Ces images ont existé pendant des décennies uniquement à l’intérieur d’un portfolio, une grosse boîte grise que je trimballais avec moi dans tous mes déménagements. Ce travail était tellement personnel, tellement intime, à mes yeux que je ne voyais pas la pertinence d’en faire une exposition. Il a fallu qu’on me convainque. Replonger dans mes archives, retrouver des correspondances avec Leïla, des lettres que nous échangions à l’époque. Conservées précieusement comme des images latentes qui témoignent d’un temps intimement lié à mon existence, ces photographies ont longtemps mûri dans le secret. Jusqu’à aujourd’hui.