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Ancrage

Joseph Khoury:
«La prospérité n’a de sens que si elle est partagée»

Par Thibaut Cabrera
Publié le 6 février 2026 à 08h20
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Depuis la fin du XIXe siècle, les Libanais tissent un lien singulier avec leur pays d’adoption. Celui d’une intégration économique profonde, mais pas seulement. La CCILCI assure l’animation d’une communauté d’affaires dynamique.

La diaspora libanaise de Côte d’Ivoire, malgré sa participation active à la croissance économique du pays, est souvent perçue à travers un prisme d’amalgames et d’incompréhensions. Derrière les récits d’ascension sociale et d’entrepreneuriat transgénérationnel se dessinent aussi des crispations et une demande croissante de transparence. C’est dans ce contexte qu’est née, en 2010, la chambre de commerce et d’industrie libanaise de Côte d’Ivoire (CCILCI), avec un double objectif: structurer l’influence économique d’une communauté déjà très ancrée et renforcer les ponts entre Abidjan et Beyrouth. Quinze ans plus tard, l’enjeu est moins de consolider que de réinventer. Le docteur Joseph Khoury, président de la CCILCI, s’en explique. 

AM: Quelles étaient les motivations initiales derrière la création de la chambre en 2010, et comment sa mission s’est-elle transformée au fil du temps? 

Joseph Khoury: À l’époque, il n’existait aucune structure pour défendre spécifiquement les intérêts économiques de la communauté libanaise et renforcer ses liens commerciaux avec la Côte d’Ivoire. Nous pouvions compter sur des associations culturelles, mais rien n’existait pour fédérer nos entrepreneurs et industriels. La chambre est née pour combler ce vide et affirmer notre rôle d’acteurs insérés dans le tissu économique ivoirien. Aujourd’hui, cette vision a évolué vers plus d’ouverture et d’impact. Nous voulons être un partenaire stratégique de l’État ivoirien, contribuer à la formation, à l’emploi, à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, et faire de la chambre un acteur clé au service d’un développement durable, solidaire, responsable et inclusif. 

Quelle est votre lecture du poids économique des entreprises libanaises en Côte d’Ivoire? 

Une chose est sûre: notre communauté est présente dans l’ensemble des secteurs économiques du pays. Mais au-delà des chiffres et des pourcentages, factuellement, nous créons des emplois et investissons sur le long terme en Côte d’Ivoire. Les chiffres qui sont souvent cités datent de la visite du président de la République libanaise, en 2013. Or, en près de quinze ans, beaucoup de choses ont changé – dans l’économie ivoirienne comme au sein de notre communauté. D’où notre volonté de lancer une étude, prochainement, afin de réactualiser les données disponibles. 

Plus d’un siècle après l’installation de la diaspora en Côte d’Ivoire, comment les entrepreneurs d’origine libanaise contribuent-ils à l’économie nationale?

À mes yeux, ils sont pleinement intégrés à l’économie ivoirienne. Les dirigeants d’entreprise – ceux de la nouvelle génération, surtout – y sont nés, y investissent et contribuent chaque jour à créer de la valeur et des emplois. Leurs structures occupent une place importante dans de nombreux secteurs. Elles jouent un rôle majeur dans la croissance économique de la Côte d’Ivoire et contribuent à développer sa compétitivité en Afrique de l’Ouest, et au-delà. 

La CCILCI a lancé plusieurs commissions, dédiées aux jeunes, aux femmes ou à la RSE. Quels résultats concrets en attendez-vous, et en quoi ces initiatives s’inscrivent-elles au-delà du champ économique?

Ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que nombre de nos entreprises ont déjà des fondations parmi les plus actives du pays. Notre objectif, aujourd’hui, est surtout d’institutionnaliser et de mieux structurer ces actions pour contribuer encore davantage à la société ivoirienne. Ces commissions traduisent notre volonté d’impacter durablement l’écosystème ivoirien. Nous alignons leurs travaux sur les priorités du gouvernement ivoirien et de son plan national de développement (PND). La commission Femmes entrepreneures, par exemple, accompagne l’alphabétisation et l’insertion professionnelle. La commission Jeunes leaders promeut l’entrepreneuriat, et nous espérons pouvoir lancer prochainement un incubateur de start-up en collaboration avec l’Université Saint-Joseph (USJ-CI). Et la commission CRSE-3C, créée avec la chambre de commerce et d’industrie France Côte d’Ivoire et le Cercle français d’affaires, sensibilise et aide nos membres à adopter des pratiques plus responsables, en phase avec les normes et les réglementations internationales. 

Vous insistez sur l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs. En quoi diffère-t-elle de la précédente, et quelles valeurs souhaitez-vous lui transmettre pour l’avenir? 

Ces jeunes sont plus formés et plus ouverts sur le monde que leurs aînés, qui ont souvent commencé modestement avant de bâtir de grands groupes. Je veux transmettre deux valeurs clés à cette génération: le travail acharné et l’intégrité, indispensables pour réussir tout en respectant la société. 

Dans un contexte où les exigences de gouvernance et de transparence se renforcent, comment la chambre entend-elle approfondir sa collaboration avec les institutions publiques et la société civile ivoiriennes? 

Depuis sa création, la chambre s’est érigée en partenaire reconnu par les autorités ivoiriennes. Nous avons en effet signé plusieurs conventions avec ces dernières. Nous agissons comme un intermédiaire fiable entre la communauté économique libanaise et les institutions, en restant toujours à l’écoute de leurs priorités. Aujourd’hui, notre rôle consiste également à répondre aux nouvelles exigences nationales en matière de gouvernance, d’éthique, de RSE et de protection environnementale. Renforcer cette collaboration passe par davantage de transparence, une meilleure communication sur nos actions, et le développement de projets communs avec l’État et la société civile. 

Si vous deviez retenir une réussite emblématique de la chambre depuis sa création, quelle serait-elle? Et quel est le grand défi qui vous anime encore aujourd’hui? 

Je dirais que la réussite principale est d’avoir contribué à structurer notre communauté économique autour d’une vision collective qui s’aligne sur les priorités du gouvernement ivoirien. L’enjeu, désormais, est de poursuivre l’ouverture de la chambre à l’ensemble des acteurs engagés, afin d’en faire un lieu de convergence au service d’un développement durable et solidaire, car la prospérité n’a de sens que si elle est partagée.