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Interview

Justine Masika Bihamba «Le viol comme arme de guerre, c’est pour anéantir»

Par CATHERINE FAYE - Publié en mars 2024
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Militante, présidente de l’ONG Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles (SFVS), celle qui porte sa voix au-delà des frontières signe un témoignage fondateur pour les générations à venir.

AM: Pouvez-vous dresser un état des lieux de la situation géopolitique et humanitaire au Nord-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo?

Justine Masika Bihamba. DR
Justine Masika Bihamba.DR

Justine Masika Bihamba : La situation est alarmante, surtout pour nous qui vivons à Goma. La ville, comptant 2 millions d’habitants–tous les villages environnants l’ont rejointe pour fuir les combats –, est encerclée, quasiment toutes les voies d’approvisionnement sont barrées et les bombardements ne cessent pas. Avec les conflits en cours et l’escalade de la violence, c’est toute la RDC qui est confrontée à l’une des plus importantes crises humanitaires et de déplacements internes dans le monde (6,9 millions de personnes). Je pensais qu’une telle apocalypse ne pouvait exister que dans la Bible, mais nous sommes en train de la vivre.

En quoi la communauté internationale manque-t-elleàses engagements?

À Goma, tout le monde est là: les Nations unies, l’Union européenne… Mais ces instances présentes ne font qu’observer la misère de la population et établir des rapports, sans jamais intervenir pour faire cesser les hostilités et sanctionner les autorités corrompues. Depuis que nous sommes en guerre, nous subissons des pillages, des viols de masse et des massacres. Maintenant, s’ajoutent les affrontements répétés entre les forces armées de la RDC, épaulées par les soldats hutu burundais, les groupes armés «patriotes» et la rébellion du M23, composé majoritairement de Tutsi et soutenu par le Rwanda. Le pays n’est pas une priorité. Pourtant, l’est est l’une des régions les plus stratégiques au monde, au vu des matières premières qu’elle abrite: cobalt, uranium, coltan, etc. Mes enfants, mes petits-enfants n’ont jamais connu la paix. C’est, entre autres, pour cette raison que j’ai écrit ce livre. Pour que l’on entende nos voix. µ

Justine Masika Bihamba, Femme debout face à la guerre, Éditions de l’Aube, 224 pages, 22 €.DR
Justine Masika Bihamba, Femme debout face à la guerre, Éditions de l’Aube, 224 pages, 22 €.DR

Le viol comme arme de guerre en RDC est au cœur de votre action.

Les viols existaient avant les conflits armés, mais généralement, un violeur était chassé du village. Il devait aller vivre ailleurs, dans la forêt, car il s’était comporté «comme un animal». Le viol comme arme de guerre, c’est tout autre chose. Il a pour but de se venger, de dissuader, de détruire. Il ne s’agit plus de désir sexuel. Lorsqu’on viole un bébé ou que l’on introduit des objets pointus dans les organes génitaux des femmes, c’est pour anéantir. Lorsqu’on viole une femme, c’est tout un village qui est brisé. On sait la valeur des femmes, surtout dans la communauté. En les profanant, c’est toute la famille que l’on vise, la structure et l’équilibre psychologiques et sociaux de chacun.

De quelle manière intervenez-vous?

La SFVS, créée en 2002, est une plateforme qui prend en charge et oriente les victimes vers l’aide dont elles ont besoin : médicale, psychologique, juridique. Plus de trente organisations accompagnent les femmes et les filles agressées, humiliées et rejetées par la société, et ont déjà présenté plusieurs fois leurs revendicationsàl’ONU. Avec la reprise des affrontements, la situation s’est aggravée, et le viol comme arme de guerre prend de nouvelles formes, comme la prostitution. Les adolescents et adolescentes dont les parents sont morts sous les bombes ou au combat n’ont pas d’autre issue pour survivre que de se prostituer, et ce sans protection. Aujourd’hui, nous avons compris que sans associer les hommes, potentiels auteurs de viols, nous n’irons nulle part. Nous sommes donc en train de travailler sur la masculinité positive, en cheminant main dans la main avec ceux pour qui la valeur, le respect et les droits des femmes sont fondamentaux. Ce sont nos meilleurs alliés. Pour faire passer et entendre les messages. Pour convaincre et aller de l’avant.