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Djibouti

L'atout jeunesse

Par Cherif Ouazani - Publié en novembre 2019
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Au coeur des politiques pour demain, la formation, la valorisation du capital humain et la création d’emplois.

Il y a cinq ans, le président Ismaïl Omar Guelleh (IOG) avait élaboré une feuille de route déclinant sa stratégie de développement, Vision 2035, avec l’ambition de concrétiser son rêve de voir Djibouti devenir le Singapour de l’Afrique, un incontournable hub commercial et numérique. Pour mettre en oeuvre cette stratégie, il a opté pour la démarche quinquennale, la Stratégie de croissance accélérée et de promotion de l’emploi (Scape). Elle prône des transformations structurelles susceptibles de tripler, en deux décennies, le revenu par habitant et de créer 200 000 emplois. Objectif : ramener le taux de chômage actuel de près de 50 % à moins de 10 % à l’horizon 2035.

Selon les entreprises, la persistance du chômage s’explique par le faible niveau de formation des demandeurs d’emploi, leur manque de compétences adéquates et leur nonmaîtrise de la langue anglaise, incontournable à l’international. Ce n’est donc pas un hasard si l’un des cinq piliers de la Vision 2035 est la consolidation du capital humain. L’enseignement, tous paliers confondus, est une priorité aux yeux du chef de l’État. Depuis son accession aux affaires en 1999, son gouvernement a consacré chaque année autour de 8 % du PIB à l’éducation. Djibouti est passé d’un système élitiste à une éducation de masse, avec la scolarité obligatoire de 6 à 16 ans. Les taux bruts de scolarisation dans le primaire et le secondaire ont ainsi fortement progressé, même si des disparités – qui se sont néanmoins estompées [voir interview du ministre de l’Enseignement supérieur ci-après] – persistent entre la capitale et les villes de l’intérieur.

Le nombre d’élèves dans les établissements techniques a triplé au cours des vingt dernières années et celui de l’enseignement supérieur a quintuplé depuis la création, en 2006, de l’Université de Djibouti [voir encadré]. L’exigence d’une éducation de qualité pour tous suppose des moyens. Le pays n’en a pas beaucoup, mais il a consacré une moyenne de 19,2 % des dépenses courantes au secteur sur la période 2009-2016. Celles-ci sont passées de 10,8 milliards de francs Djibouti (51 millions d’euros), en 2009, à près de 20 milliards de francs Djibouti (100 millions d’euros), dont 3,3 milliards pour l’enseignement supérieur, en 2016. Ces deux dernières décennies, l’État a consacré annuellement 6,5 % de la richesse nationale aux investissements dans l’éducation. Résultat : si, en 1999, il ne disposait que d’un lycée et de quatre collèges de l’enseignement moyen, il en compte aujourd’hui respectivement 28 et 57. Cependant, la quête d’excellence n’est pas nouvelle à Djibouti. 

UNE URGENTE NÉCESSITÉ 

Ancien directeur de l’Office national du Tourisme, désormais secrétaire général de la présidence de la République, Mohamed Abdillahi Wais, la cinquantaine discrète, se souvient de ses années de lycéen. « Quand le pays ne disposait que d’un seul établissement secondaire, il fallait avoir plus de 14 de moyenne générale au collège pour être admis au lycée. Et pour poursuivre son cursus et passer en classe supérieure, obtenir 16 de moyenne était exigé. Cela nous motivait et nous poussait vers l’excellence. Conséquence : faute d’université chez nous, le bac en poche, nous allions finir nos études à l’étranger et, hormis quelques rares exceptions, nous finissions majors de notre promotion. »

L’épisode de la rupture du contrat de concession accordé à DP World, en février 2018, le bras de fer qui a suivi ainsi que la reprise en main des infrastructures portuaires de Doraleh par un encadrement exclusivement djiboutien, avec la réussite que l’on sait – des performances multipliées par cinq en quelques mois –, ontL’épisode de la rupture du contrat de concession accordé à DP World, en février 2018, le bras de fer qui a suivi ainsi que la reprise en main des infrastructures portuaires de Doraleh par un encadrement exclusivement djiboutien, avec la réussite que l’on sait – des performances multipliées par cinq en quelques mois –, ont montré l’intérêt d’avoir des ressources humaines compétentes. Cependant, celles-ci sont nettement insuffisantes au vu des ambitions du pays de devenir un hub commercial et numérique, face à la concurrence impitoyable de certains ports de la région. Le renforcement des capacités passe par un secteur de l’éducation performant et un enseignement technique moderne, adapté à la stratégie de développement

L’enseignement général a certes été choyé par le gouvernement, mais l’effort s’est aussi porté sur la formation professionnelle et l’enseignement technique. En 2011, le président décide de les placer sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale. « L’exigence d’excellence nous posait de grands défis : former nos formateurs, mettre nos établissements aux normes internationales, renouveler et moderniser nos équipements pédagogiques, adapter nos filières en fonction des besoins du marché », précise Moustapha Mohamed Mahamoud, ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfop). Le contenu des programmes a été révisé, l’observatoire national de l’emploi a été sollicité pour identifier les besoins du marché. En quelques années, le nombre d’établissements dédiés à l’enseignement technique est passé de 5 à 17. Les cinq chefs-lieux de région disposent de leur lycée technique et industriel, et à chaque région sa spécialité : à Obock et Tadjourah, les métiers de la mer, et à Arta, l’hôtellerie et le tourisme. Les effectifs ont triplé, passant de 1 900 élèves à près de 6 000. Abdoulkader Houmed, directeur général de l’enseignement technique et de la formation professionnelle, est enthousiaste : « Jadis, l’enseignement technique traînait la réputation d’être promis aux mauvais élèves et aux recalés du général. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les parents encouragent leurs enfants à choisir les filières techniques. Chaque année, 600 élèves admis en seconde générale optent pour le technique. » Un plombier ou un mécanicien a en effet plus de chances de trouver un emploi avec un bon salaire qu’un licencié en sociologie ou en psychologie. Les jeunes chômeurs déscolarisés ne sont pas en reste. Grâce à un partenariat avec l’armée, ils subissent une formation de conducteurs d’engins, de grutiers ou d’un autre métier en logistique. Certains sont pris en charge par la Marine nationale pour apprendre la conduite de chalutiers, la réparation navale ou la soudure sous-marine. « Nos ateliers de formation ont été rééquipés et mis à niveau, affirme Abdoulkader Houmed. Notre CAP poids lourds s’effectue désormais grâce à deux simulateurs [90 000 euros l’unité, ndlr], qui préparent les futurs routiers aux difficultés les plus extrêmes qu’ils risquent de rencontrer au cours de leur carrière. »

Outre la modernisation des équipements, l’expertise étrangère est requise. Des partenariats sont noués avec le Maroc (hôtellerie et tourisme), la Turquie (industrie et gestion des risques) et la Tunisie (paramédicale et commerce), et plus globalement afin de renforcer les capacités des formateurs et du personnel pédagogique.
 
LA CONSOLIDATION DU CAPITAL HUMAIN
Les diplômés de l’enseignement technique n’ayant pas trouvé un emploi à l’issue de leurs trois années de formation ne sont pas délaissés pour autant. « Nous les reprenons, s’ils en font la demande, pour une formation complémentaire, une réorientation pédagogique, précise Moustapha Mohamed Mahamoud. En 2018, plus de 600 diplômés dans ce cas ont suivi une formation en langue anglaise. Avec une telle ligne supplémentaire sur leur CV, leur chance de trouver un emploi est décuplée. »
La consolidation du capital humain vise à produire une élite managériale capable de diriger les grands groupes économiques djiboutiens de demain, mais aussi le soudeur sous-marincapable de réparer l’hélice d’un porte-avions, d’un tanker géant ou d’un paquebot de croisière, le talentueux informaticien développeur d’applications qui faciliteront la vie de ses compatriotes, ou encore le brillant architecte qui dessinera les contours des futures cités vertes, qui remplaceront les quartiers vétustes de la capitale et des villes de l’intérieur. Djibouti deviendra alors Smart Djibouti.