Récit

L’ermite, l’empire et le sabre de l’histoire

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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Touaregs simulant un combat à l’épée, sous les yeux du Père de Foucauld.

Charles de Foucauld pourrait être bientôt canonisé par le Vatican. Le projet suscite une vive polémique, alors que se multiplient les déboulonnages de statues de personnages controversés de l’ère coloniale. « L’ermite du Hoggar » était-il réellement l’ami des Touaregs ? Ou le traître qui précipita leur mise au pas ?

Militaire ayant troqué l’uniforme pour la soutane à 40 ans passés, le vicomte Charles de Foucauld (1858-1916) fut tour à tour explorateur, ermite et linguiste, avant de mourir assassiné à Tamanrasset lors de la révolte touarègue de l’Aïr. La France en a aussitôt fait un héros et un martyr : dès 1921, une première biographie hagiographique, signée par l’académicien René Bazin, connaissait un grand succès populaire. Depuis, l’aura de Charles de Foucauld n’a jamais pâli dans les milieux catholiques conservateurs, et la décolonisation n’y a rien changé : « l’ermite du Hoggar » a été déclaré vénérable en 2001 et béatifié en 2005. Le 26 mai dernier, le pape François a ouvert la voie à sa canonisation. L’Église attribue deux miracles à Foucauld : la guérison, en 1984, d’une Italienne souffrant d’un cancer des os, et la réussite de l’opération d’un charpentier français blessé sur le chantier d’une chapelle à Saumur en 2016. Qu’un apôtre de la colonisation soit élevé au rang de saint fait polémique. Dans une tribune publiée le 2 juillet par le quotidien français Le Monde, l’historien ivoirien Ladji Ouattara soulève la question : les « profondes convictions nationalistes et colonialistes » de Foucauld et son « implication directe dans des opérations militaires contre des tribus rebelles » érigeraient sa canonisation en un « déni d’histoire », à l’heure où sont déboulonnées des statues de figures controversées de l’ère coloniale. L’ermite du Hoggar demeure « indissociable de la conquête coloniale », dont « le traumatisme affecte encore les sociétés touarègues ». Ladji Ouattara voit en Foucauld le « précurseur de la théorie interventionniste de destruction des structures sociopolitiques, d’isolation culturelle et de déterritorialisation des sociétés touareg dans une logique d’acculturation, première étape vers l’assimilation ». 

L’auteur effectue un rapprochement entre cette canonisation et celle, en 2015, du franciscain espagnol Junípero Serra (1713-1784), qui a choqué les Amérindiens Kizh Gabrieleno de Californie. L’Église catholique, « citadelle de la “civilisation universelle”, conclut Ladji Ouattara, ne saurait évoluer en marge des mutations sociales présentes ». L’historien précise s’être intéressé à Foucauld dans le cadre de recherches pour sa thèse de doctorat. Ses interlocuteurs touaregs « exprimaient plutôt une représentation négative de Foucauld, perçu dans les imaginaires populaires davantage comme un agent de la colonisation française plutôt qu’un frère universel ». « Après la publication de ma tribune dans Le Monde, ajoute-t-il, plusieurs collègues, cadres ou étudiants touaregs 

m’ont contacté pour saluer la pertinence de ma contribution qui reflète pour eux une réalité historique. » La question est épineuse : il précise que ses positions sur Charles de Foucauld – qu’il surnomme « le moine-soldat » – lui ont par le passé valu « des intimidations ».

« Charles de Foucauld est un homme de son temps, en faire un ultra de la colonisation est absurde », ont répliqué le 16 juillet dans une seconde tribune publiée par le même quotidien les anthropologues Dominique Casajus et Paul Pandolfi. Les relations de l’ermite avec les officiers français sont, selon les deux chercheurs, « banales une fois remises dans leur contexte » : les renseignements « d’ailleurs très vagues » fournis aux militaires ne seraient « ni exploitables ni d’un grand intérêt opérationnel » et, de toute façon, assurent-ils, quand Foucauld arrive en février 1904, la conquête est déjà chose faite. Pour les deux signataires, sa « vie a inspiré autant les procureurs que les hagiographes, aussi peu soucieux les uns que les autres de la rigueur historique ».

Qu’en est-il exactement ? Le parcours de Charles de Foucauld est indissociable de la pénétration française en pays touareg, dans le grand sud désertique de cette Algérie conquise à partir de 1830. L’intrusion française chez les « hommes bleus » débute par une cinglante défaite : le 16 février 1881, une colonne de 93 hommes, menée par le colonel Paul Flatters et une dizaine d’autres Français, est anéantie à Bir el-Gharama (à 150 km de Tamanrasset) par des guerriers Kel Ahaggar et Kel Ajjer. Ne réchappent du massacre qu’une vingtaine d’auxiliaires indigènes. À peu près au même moment, en 1883, le vicomte Charles de Foucauld, sous-lieutenant de cavalerie formé aux écoles militaires de Saint-Cyr et de Saumur et qui a servi en Algérie dans le 4e Régiment de chasseurs d’Afrique, explore le Maroc incognito, déguisé en rabbin : son but est de recueillir des informations afin de faciliter la mainmise coloniale française sur le royaume chérifien. Foucauld est alors un militaire et un espion : ce n’est qu’en 1886 qu’il va rencontrer la foi et en 1901 qu’il sera ordonné prêtre.

Choc colonial 
En 1902, un auxiliaire de l’armée française se fait dévaliser par des Touaregs. De cet incident insignifiant, le lieutenant Cottenest va prendre prétexte pour venger Flatters et imposer la présence de la France au Sahara : lors de la bataille de Tit, le 7 mai, une centaine de Touaregs sont abattus. En face, les pertes des troupes coloniales s’élèvent à trois morts et une poignée de blessés… La démonstration de force est aussi cruelle qu’éclatante : à l’image des Sioux anéantis une décennie plus tôt par l’armée américaine à Wounded Knee, les nomades du désert, armés de sabres et de pétoires, n’ont pas la moindre chance contre les fusils à répétition des envahisseurs. Cette inégalité technologique est typique des chocs coloniaux, depuis l’époque des conquistadors et de leurs arquebuses jusqu’au partage de Berlin (1885), qui fait de la mitrailleuse lourde Maxim l’instrument de la conquête de l’Afrique…
Deux ans après Tit, en février 1904, le père Charles de Foucauld est invité par le commandant Henri Laperrine à se joindre à « une tournée d’apprivoisement » : en clair, l’armée française montre ses muscles aux sujets de l’empire… « Lorsqu’ils voient Foucauld pour la première fois, il est avec les militaires, écrit Dominique Casajus en 1997 dans les Cahiers d’ethnologie. Ces mêmes militaires dont les fusils ont couché plus de cent guerriers à Tit. » Foucauld en a conscience : « Sauront-ils [les Touaregs] séparer entre les soldats et les prêtres ? » écrit-il en juillet 1904. La réponse est visiblement non, puisque le prêtre juge plus prudent de regagner ses pénates de Béni Abbès… « S’il participe à des tournées d’apprivoisement, explique à Afrique Magazine l’anthropologue André Bourgeot, c’est bien pour récolter des informations sur l’état d’esprit des Touaregs, afin de savoir si, et où, il peut s’installer. » En 1904, les Kel Ahaggar sont opposés à son accueil, « par suite de l’esprit ombrageux des indigènes qui voyaient en moi un espion du gouvernement », écrit le prêtre.
 
En avril 1905, Foucauld participe à une seconde « tournée d’apprivoisement », cette fois avec le capitaine Dinaux. Le contexte est plus propice : l’année précédente, l’amenôkal Moussa Ag Amastan a rencontré le capitaine Métois à In Salah. Or, le chef des Ahaggar pense avoir noué une alliance d’égal à égal. Par cette tournée, le successeur de Métois veut signifier au Touareg qu’il n’est en fait qu’un vassal (notons qu’avec la supériorité technologique en matière militaire, le traité piégé constitue la seconde arme de la conquête coloniale). « Les Touaregs sont maintenant les sujets du gouvernement français », se félicite Dinaux dans son journal. Et le capitaine de menacer : « Puissiez-vous comprendre mes conseils et les suivre avec bonne volonté… » C’est dans cet état d’esprit que Dinaux introduit Foucauld auprès des Touaregs, afin de « soigner les malades, répandre des graines » mais aussi « fournir les plus utiles renseignements sur le bien à faire dans le pays ». Le révérend père est comparé à un bey, à qui il ne faut donc pas toucher, sous peine de représailles. « La menace est directe et parfaitement compréhensible, commente en 1997 Paul Pandolfi dans Le Journal des africanistes. Militairement défaits et politiquement soumis, que pouvaient faire d’autre Moussa [Ag Amastan] et les siens ? » Foucauld lui-même reconnaît qu’il est davantage imposé qu’invité à Tamanrasset : « Les indigènes nous reçoivent bien, ce n’est pas sincère, ils cèdent à la nécessité. » Quant à son hôte, Moussa Ag Amastan, « il a été nommé amenôkal par le pouvoir colonial, souligne André Bourgeot : Attici Ag Amellal était le successeur légitime, mais il a été écarté car il avait participé à l’anéantissement de la colonne Flatters. » Ag Amastan sera même invité en France en 1910 afin de se rendre compte de la puissance de la métropole.
 
Travail linguistique incomparable
Exhumé par Dominique Casajus, un poème composé par un jeune Touareg, Elou Ag Boukeida, de la tribu Taïtoq, dénote toutefois une rage impuissante face aux envahisseurs, aussi méprisés que craints pour leur écrasante puissance de feu. « Les hagiographes de Foucauld le décrivent comme arrivant désarmé face aux Touaregs, explique Dominique Casajus à Afrique Magazine. Ce n’est pas vraiment le cas, et il a bien conscience de ces conditions ambiguës. Il veut établir une présence chrétienne en terre infidèle, poursuit l’anthropologue. Mais il faut se replacer dans le contexte de l’époque, où l’Église estime que tous les hommes ont vocation à être chrétiens, même si Foucauld écrit que la conversion des Touaregs ne sera pas question d’années mais de siècles. » Dans cette perspective, « afin de faciliter la tâche de ses successeurs missionnaires et officiers, l’ermite étudie la langue touarègue et se met à rédiger un lexique et une version touarègue du Nouveau Testament. Comprenant que c’est un travail médiocre, il fait appel à un professeur d’arabe de Constantine, Adolphe Calassanti-Motylinski », qui décédera de maladie en 1907. « Cette besogne va prendre une ampleur encyclopédique, et être poursuivie pour elle-même et non plus dans l’idée de préparer la tâche des missionnaires. Foucauld va peu à peu composer un dictionnaire en quatre tomes et recueillir deux tomes de poésies ! Il consacrera à sa tâche onze heures par jour, ne l’achevant que près d’une décennie plus tard, en juillet 1915, et la mise au net des poésies le 28 novembre 1916 », trois jours avant sa mort. « Ce qu’on doit retenir, insiste Dominique Casajus, c’est le travail d’un immense linguiste : son dictionnaire français-touareg est sans équivalent et fait autorité, comme le dictionnaire Littré en France. Ses traductions de poésies touarègues constituent le seul document qui permette d’entendre les Touaregs avant l’ère coloniale. Qu’il ait eu les idées de l’époque est anecdotique : il a cru sincèrement à la mission civilisatrice de la France. On ne peut pas lui reprocher d’avoir pris part à la conquête, puisqu’elle était déjà effectuée. »
 
« L’Histoire est une lame de sabre »
Une vision trop réductrice, estime André Bourgeot : « Foucauld professe un nationaliste patriotique chrétien, l’idéologie de la droite et de l’extrême droite de l’époque. » L’anthropologue Hélène Claudot-Hawad – épouse de l’artiste touareg Hawad – juge, elle, qu’en 1905 la conquête coloniale n’est pas terminée : « Le contrôle du vaste territoire Ahaggar est loin d’être un fait acquis et les rapports militaires montrent une forte crainte des dissidences », explique-t-elle à Afrique Magazine. « La correspondance de Foucauld avec les militaires montre qu’il participe pleinement à la gestion de la population, suspecte d’insoumission. L’objectif prioritaire est de casser les réseaux, d’interrompre l’amplitude des mobilités nomades et d’isoler chaque entité. Les recommandations de Foucauld pour fractionner l’ensemble confédéral de l’Ahaggar en le divisant en tribus indépendantes les unes des autres et placées chacune sous l’autorité directe de l’officier sont très explicites, comme on le voit dans les courriers adressés au commandant Duclos, par exemple. Cette méthode d’atomisation sera appliquée aux autres pôles politiques touaregs de l’est et du sud après l’éradication du soulèvement de 1916-1918 », ajoute-t-elle. À l’appui de sa démonstration, elle explique que « Foucauld entre dans les moindres détails pour optimiser les bénéfices coloniaux. Au sujet des impôts per capita prélevés au profit de la France et collectés par les chefs de tribu, il écrit notamment : “Il ne faudrait pas que les gens dont les parents sont de tribus différentes puissent, à leur gré, appartenir à la tribu de la mère ou du père. Il faudrait qu’une règle déclarât que tout le monde sans exception appartient à la tribu de sa mère sans dérogation possible.” Changer de clan, de tribu, d’appartenance sociopolitique devient inenvisageable dans ce dispositif, de même que se rattacher à plusieurs groupes. Pour les mêmes raisons fiscales, Foucauld veut régir la gestion des biens selon la grille patriarcale française. » Exemples à l’appui, Hélène Claudot-Hawad constate « une intrusion délibérée et tatillonne de Foucauld dans la gestion des populations colonisées, une intervention dans les plus petits détails, fait assez déconcertant par rapport au rôle purement spirituel que certains voudraient lui prêter ». 

Début 1916, dans le massif de l’Aïr, le chef touareg Kaocen Ag Geda, appuyé par la confrérie soufie des Senoussis de Fezzan, se révolte contre l’ordre colonial. Le 1er décembre 1916, les rebelles investissent le fortin de Tamanrasset pour se saisir des armes qui y sont entreposées. Foucauld est fait prisonnier et ligoté. L’arrivée de méharistes de l’armée française déclenche une fusillade. Le captif est abattu. Pour Hélène Claudot-Hawad, cette mort ne doit ri

en au hasard, l’ermite s’étant montré actif contre les insurgés : « Ses nombreux courriers aux militaires montrent à quel point il s’est appliqué à leur fournir des renseignements sur les mouvances et les contacts inter-Touaregs, notamment au moment des longs préparatifs du soulèvement de 1916 qu’il a en partie perçus. C’est d’ailleurs ce qui lui coûtera la vie. »

Ce soulèvement embarrasse la France qui, en cette année de la bataille de Verdun, a d’autres préoccupations… « Lorsqu’une rumeur dit qu’Ag Amastan a fait défection, c’est la panique, souligne Dominique Casajus. Les Français savent qu’ils ont besoin d’alliés touaregs pour tenir le pays. » Après la mort de Foucauld, la lettre de condoléances de Moussa Ag Amastan à la sœur de l’ermite semble s’adresser tout autant à la parente de son ami assassiné qu’aux militaires français qui vont fatalement lire la missive, et auxquels il demande des renforts contre les rebelles.
 
« L’Histoire est une lame de sabre, on ne peut compter que sur sa propre main pour l’aiguiser », conclut Hélène Claudot-Hawad citant un dicton touareg évoquant la diversité des versions que l’on peut donner de l’Histoire. « La défense de Foucauld et la minimisation de son rôle dans la destruction coloniale du monde touareg sont un leitmotiv des partisans d’une histoire “adoucie”, arrondie, pour ne pas dire édulcorée de la colonisation française en Afrique. » Elle souligne aussi que Foucauld n’hésitait pas à utiliser « des métaphores empruntées au dressage animal » pour évoquer les Touaregs (« revenus à l’état sauvage », « sentir le mors »…). « Le projet de canonisation du père de Foucauld émane de milieux qui n’ont pas encore opéré de démarche critique par rapport à la colonisation ni au rôle de l’Église dans cette entreprise de conquête de terres, de spoliation de biens et de revenus économiques appartenant à des populaALAMY tions décrites comme “sauvages”. »