Tribune

L’Europe doit se tourner vers la Tunisie et le Maghreb

Par Francis Ghiles - Publié en
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Plus que jamais, au sortir de cette pandémie, et un quart de siècle après le lancement du Processus de Barcelone, l’Europe devra réaffirmer son appui économique et politique aux pays du Maghreb, et tout particulièrement à la Tunisie. Cette crise se traduira par un réaménagement de certaines chaînes de valeurs qui, si la France et ses partenaires européens en ont la volonté politique, pourrait favoriser l’investissement et l’emploi dans certains secteurs qui offrent, en Tunisie, au Maroc et plus que pour l’heure en Algérie, d’intéressantes opportunités de délocalisation.
 
La politique industrielle tunisienne lancée en 1992 a toujours fonctionné en étroite symbiose avec les industriels privés français, allemands et italiens. L’économiste tunisien Hachemi Alaya remarque qu’il conviendrait pour les entreprises européennes d’associer de manière plus étroite leurs vis-à-vis tunisiens aux changements rapides que ces secteurs connaîtront dans les années à venir. De les considérer comme des égaux et non pas dans une vue mercantiliste. Que ce soit dans le secteur pharmaceutique, ou celui des IT ou des métiers de santé, les possibilités sont grandes. 
 
Pourquoi 80% des principes actifs des médicaments fabriqués en France, en Italie, au Royaume Uni et en Allemagne proviennent-ils de Chine ? La Tunisie dispose d’industries pharmaceutiques qui sont aux normes internationales, de médecins compétents et, plus largement encore d’une main d œuvre éduquée. Fabriquer ici réduirait l’empreinte carbone. En « contrepartie », le besoin de nouveaux emplois qualifiés est essentiel à la stabilité d’un pays qui reste, malgré une gestion économique erratique depuis 2011, la seule véritable démocratie au sud de la Méditerranée.
 
Le Processus de Barcelone fut présenté des 1995 comme un projet économique novateur alors qu’il amalgamait en fait les politiques mercantilistes de mise avant. L’économiste Alfred Tobias ne s’y trompa pas mais les éloges dithyrambiques de nombreux leaders politiques furent de la poudre aux yeux. Le deuxième pilier du processus qui gagnerait à être rénové serait celui de l’extension de la démocratie que l’Europe prêche sans fausse honte depuis, alors que la politique étrangère de ces membres les plus influents en Irak, en Libye et ailleurs contredit ces nobles envolées. Chaque peuple a son génie ou son “temps” politique comme la révolte de 2010 2011 en Tunisie et le mouvement du Hirak en Algérie voisine l’ont démontré. Aucun des pays Maghrébins n’a besoin d’un projet démocratique élaboré dans un think-tank berlinois ou parisien.
 
L’assassinat de Itzak Rabin et le 11 septembre 2001 transformèrent le narratif de la fin de l’histoire en celui du conflit des civilisations. La stabilité primait tout et nulle part plus qu’en Tunisie. La révolte de 2011 renversa Ben Ali et révéla le modèle économique pour ce qu’il était : un tissu élimé. La Banque Mondiale a reconnu ses erreurs dans un rapport qui fit date en 2013 mais ni elle ni l’UE ne semblent avoir compris que la spéculation sur les terrains côtiers tenait lieu de politique touristique - utile devanture pour nombre de dictatures, que les reformes des secteurs phosphates et engrais avaient été abandonné, que le clan régnant s’appropriait 25 % des bénéfices du secteur privé.
 
Des 2011, la gestion malheureuse du dossier Libyen par la France, le Royaume Uni et les États Unis, greva le budget tunisien dans lequel les dépenses de sécurité passèrent de 5 % à 20 %. Des armes modernes furent vendues par les états occidentaux à la Tunisie jamais données. Les actes terroristes menés à partir de Libye coûtèrent très cher au secteur du tourisme ; aujourd'hui le risque d’arrivées de réfugiés affectés par le COVID 19 est une hantise à Tunis. Les puissances européennes elles ont transformé ce dossier en bourbier d’incompétence. Ne doivent-elles pas plus d’aide à la jeune démocratie tunisienne ?
Il est vrai que la gestion économique hasardeuse des dirigeants tunisiens depuis 2011 n’aide pas ; que l’impossibilité de mener à bout des réformes profondes dans le secteur économique ou judiciaire freine l’économie ; trop d’entrepreneurs au noir et le syndicat UGTT se rebiffent devant le besoin urgent de réformes. L’UTICA, organisation patronale défend des intérêts acquis et pas les vrais industriels tunisiens. Sa direction est aussi démagogique que celle de l’UGTT…
 
Mais certaines caractéristiques de la Tunisie restent à son avantage : une population plus éduquée qu’ailleurs dans la région, ouverte à la modernité et qui n’a que faire du prêchi prêcha d’ONG Européennes dont beaucoup ne comprennent pas la complexité sociale, politique et anthropologique du pays. La Tunisie, tout comme son voisin algérien, trouverons leur voie propre vers un système pluraliste.
 
L’Allemagne a délocalisé en Europe de l’Est après 1992, la France est restée plus frileuse, plus mercantiliste. À elle d’impulser un changement de vision à Bruxelles si elle veut préserver les intérêts stratégiques et économiques de l’Europe, et les siens, sur le temps long. Si l’Union Européenne ne révise pas sa politique économique en profondeur vis-à-vis de ses voisins maghrébins, elle risque de voir, comme c’est déjà le cas en Afrique, les entrepreneurs de la région s’insérer plus étroitement dans la nouvelle route de la soie. Si tel était le résultat, on serait face à un échec stratégique majeur.
 
Francis Ghiles
Senior Research Fellow
Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB)