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Torchère de gaz à la raffinerie de Skikda en Algérie. Shutterstock
Torchère de gaz à la raffinerie de Skikda en Algérie. Shutterstock
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L'Europe, l'Afrique du Nord et le gaz

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Publié le 26 mars 2026 à 12h58
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En visite officielle à Alger le 25 mars 2026, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni a annoncé un approfondissement majeur de la coopération énergétique entre les deux pays, adossé aux champions nationaux ENI et Sonatrach  incluant l’exploration offshore et le gaz de schiste. En pleine crise iranienne, ce voyage souligne l'importance stratégique que revêtent désormais les pays du Maghreb pour une Europe contrainte de repenser ses approvisionnements en urgence. Mais aussi sur le long terme.

Rien n’illustre mieux la fragilité de la sécurité gazière de l’Europe que la fermeture du détroit d’Ormuz et les perturbations immédiates qu’elle a entraînées sur les flux de gaz naturel liquéfié (« GNL ») en provenance du Qatar. L’Europe se dirige vers une crise gazière plus profonde que celle qui avait suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il y a quatre ans. Cette guerre avait déjà redessiné l’architecture stratégique du gaz dans les régions euro-atlantique et méditerranéenne. Elle « a transformé ce qui était une variable énergétique pour l’Europe en un instrument de sécurité collective ». Des approvisionnements abondants en provenance des États-Unis et du Qatar avaient relégué l’Algérie fournisseur de longue date  au rang de partenaire « fiable mais complémentaire ». Jusqu’à présent, l’Europe n’a manifesté que peu d’intérêt à construire une relation plus stratégique avec l’Algérie, tout d’abord, la Libye, qui exporte peu de gaz aujourd’hui mais dispose également de réserves importantes. Et de l’Egypte. À mesure que la confiance s’effrite entre l’Europe et les États-Unis suite à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, l’intérêt du Vieux Continent pour les pays d’Afrique du Nord pourrait croître.

Le potentiel que représentent ces pays pour l’approvisionnement gazier de l’Europe réside dans le « potentiel non exploité » de l’Égypte, de la Libye et de l’Algérie, dû au torchage généralisé du gaz et aux fuites de méthane. Ces pertes totalisent 21 Gm³ (milliards de mètres cubes) par an  soit 14 % de leur production gazière  et représentent une opportunité de revenus pouvant atteindre 6 milliards de dollars annuellement, sur la base d’un prix conservateur de 7,50 dollars par million de BTU, (British Thermal Unit) tout en réduisant les émissions et en améliorant la compétitivité.

L’opportunité stratégique de renforcer les approvisionnements européens, de soutenir les économies des trois pays nord-africains et d’accélérer la décarbonation est convaincante. D’autant plus que la Libye et l’Algérie sont directement reliées à l’Europe par quatre gazoducs sous-marins  trois depuis l’Algérie et un depuis la Libye, et que le gaz est exporté sous forme de GNL via trois terminaux d’exportation. Deux de ces gazoducs fonctionnent en dessous de leur capacité, un troisième est fermé ; par ailleurs, les deux unités de liquéfaction de gaz algérien sont d’ores et déjà en cours de modernisation.

Les exportations des trois pays vers l’Europe ont diminué ces dernières années. En 2025, cette baisse était de 33 % par rapport à 2021, le GNL seul enregistrant une chute de 56 %. L’Algérie représente 96 % des exportations de GNL, ayant remplacé la Russie comme premier fournisseur de l’Italie et occupant le rang de deuxième fournisseur pour l’Espagne. Après les États-Unis. La production gazière algérienne dans son ensemble ne décline pas, mais la consommation intérieure augmente rapidement, alimentée par de fortes subventions. À 0,50 dollar le kWh équivalent, le prix du gaz domestique est le troisième plus bas au monde. Les subventions se sont élevées l’année dernière à 4 milliards de dollars, soit 4 % du PIB. Le gouvernement n’ose pas réduire ces subventions, craignant des troubles sociaux.

Une loi de 2020 libéralisant la recherche et le développement des hydrocarbures a rendu l’Algérie plus attractive pour les entreprises étrangères et conduit à plusieurs appels d’offres fructueux auprès de compagnies internationales en 2025. Le développement d’un nouveau champ gazier prend cependant au moins une décennie, d’où la nécessité pour l’Europe de s’engager plus stratégiquement avec l’Algérie si elle entend acheter davantage de gaz à l’avenir. Autre atout pour l’Algérie : la production du grand champ gazier de Hassi R’Mel, sévèrement endommagé par la surexploitation au cours de la première décennie du XXIe siècle, semble avoir retrouvé ses niveaux antérieurs. L’importance de ce champ tient à son rôle de grand hub d’agrégation gazier, directement relié par gazoducs aux terminaux GNL d’Arzew et de Skikda, ainsi qu’aux gazoducs Medgaz et TransMed pour l’exportation.

Autre bonne nouvelle : le torchage dans les champs exploités par Sonatrach  la compagnie nationale pétrolière et gazière et dans ses installations de liquéfaction a diminué de 30 % en 2024 par rapport à 2023.

Les ambitions de la Libye de développer ses gisements gaziers, notamment « offshore », se heurtent à d’énormes difficultés qui soulèvent deux questions. La première : qui de la Grèce ou de la Turquie parviendra à imposer ses droits d’exploration en mer sur la Méditerranée orientale ? La seconde : lequel des deux acteurs politiques majeurs  le maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l’est de la Libye, et Abdul Hamid Dbeibah, qui préside le gouvernement de Tripoli  finira par s’imposer, sachant que « les ressources pétrolières et gazières et leur exportation sont aujourd’hui utilisées comme armes de combat fratricide. »

L’EUROPE OSERA-T-ELLE ÊTRE AMBITIEUSE ?

Après 2021, les États-Unis ont remplacé l’Algérie comme troisième fournisseur de gaz de l’Europe, portant leur part dans les importations européennes de 6,1 % en 2021 à 17,6 % en 2024 (IEEFA). La fiabilité des approvisionnements américains dans le futur est inévitablement remise en question alors que les relations entre les États-Unis et l’Europe se délitent.

Que doit donc faire l’Europe ? N’aurait-elle pas une obligation impérieuse de s’associer aux gouvernements nord-africains, aux compagnies nationales pétrolières et aux régulateurs pour promouvoir la captation du gaz et la coopération en matière d’énergies propres ? « Y parvenir exigera des dirigeants européens et nord-africains une vision stratégique appuyée sur des données crédibles, une application rigoureuse de la réglementation, une mobilisation des capitaux et une volonté politique qui n’a guère caractérisé les relations entre les deux rives occidentales du Mare Nostrum au XXIe siècle. S’agissant de l’Algérie, l’Italie pourrait prendre les devants, compte tenu des excellentes relations qu’elle entretient avec les gouvernements successifs de ce pays et avec la Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures algérienne depuis l’indépendance en 1962. Sur la question plus large d’un engagement stratégique avec l’Algérie, la Libye et l’Égypte, l’impulsion doit venir des grandes puissances européennes  Italie, France, Allemagne et Espagne.

La crise des relations internationales qu’a déclenchée l’attaque américano- israélienne contre l’Iran contraindra à une réévaluation de nombreux partenariats énergétiques et économiques considérés jusqu’ici comme acquis. Elle amènera peut-être les pays du Maghreb à s’interroger sur le coût économique élevé que paye leur région pour leur incapacité à ouvrir leurs frontières aux flux libres d’investissement et d’échanges commerciaux. Face aux chocs des plaques tectoniques économiques et militaires que Donald Trump inflige à l’architecture des relations internationales, il serait peut-être temps que les pays d’Afrique du Nord prennent leur futur en main.

L’Europe n’a manifesté aucun intérêt à construire une relation stratégique avec l’Afrique du Nord depuis le lancement du processus de Barcelone en 1995. Profiter des divisions du Maghreb tenait lieu de politique. Quarante ans plus tard, l’impératif qui s’impose aux dirigeants européens est de re-imaginer leurs liens  énergétiques, économiques, migratoires et politiques avec leurs pairs pays nord- africains, de les traiter en égaux. Une façon comme une autre de baisser le rideau sur deux siècles de politiques coloniales et néocoloniales. Les dirigeants européens seront ils à la hauteur des défis de ce siècle tourmenté ? Une politique ambitieuse sur le gaz offrirait une rampe de lancement à la hauteur des enjeux stratégiques.

Francis Ghiles est Chercheur associé au CIDOB (Barcelone) et Visiting Fellow au King’s College à l’Université de Londres. Il a été rédacteur chargé de l’Afrique du Nord au Financial Times et contribue au BBC World Service.