L’humanité au temps d’Ebola
AU DÉPART, CE N’ÉTAIT QU’UNE MALADIE « AFRICAINE » DE PLUS. Un virus à consonance bantoue. « Ebola », du nom d’une rivière passant près de la ville de Yambuku, dans le nord de la République démocratique du Congo. Découvert en 1976 par un jeune chercheur belge. Quelque chose d’assez effrayant, mortel dans 70 % à 90 % des cas, mais à la portée limitée. Un truc de Black, venu du fin fond de la forêt… Quelques dizaines, centaines de victimes, à intervalles récurrents. Loin des grandes villes du continent et encore plus loin des grandes villes du monde. En clair, on ne s’en est pas beaucoup préoccupé. Les recherches ne se sont pas focalisées sur ce tueur de pauvres. Qui n’était pas censé sortir de sa brousse.
Liberia, Sierra Leone, Guinée… le début de l’épidémie 2014 n’a pas mobilisé les troupes. L’affaire touche des petits pays, sans importance stratégique. Des États pourtant plus que fragiles, en particulier le Liberia, qui s’effondrent. Ici et ailleurs les habitants meurent, les médecins meurent, et même les humanitaires dont il faut souligner l’héroïsme sont touchés. La peur s’installe, disloquant les familles et les sociétés. On impose le blocus et des confinements. On coupe les échanges. La vie s’arrête. Au lieu de porter secours, en hommes, moyens, équipements (même de simples combinaisons de protection et des gants en plastique), le reste de l’humanité tourne le dos, comme si elle n’était pas concernée. Seuls les humanitaires font l’objet de rapatriements ultrasophistiqués. Seuls les « Blancs » ont droit à des traitements expérimentaux de pointe qui, souvent, parviennent à les sauver. L’Afrique elle-même ne se mobilise pas. Même ses pays les plus riches et les plus puissants. Ou ceux qui ont une vraie tradition médicale comme le Maghreb. On ne voit pas venir le matériel chinois. L’Europe, affaiblie, et pourtant aux portes de l’épidémie, fait le minimum. Seuls les États-Unis comprennent avec retard l’ampleur de la menace : Ebola est « sorti de la brousse ». Il peut encore voyager, toucher des grandes villes, quitter le continent, aller en Amérique (un cas détecté fin septembre), en France, ailleurs. Il pourra peut-être muter à nouveau, accroître son pouvoir meurtrier de contamination. Aujourd’hui, si rien n’est vraiment accompli pour faire diminuer le nombre d’infections, Ebola menacera réellement l’humanité dans son ensemble. La machine se met donc enfin en marche pour répondre au défi, mais des milliers de vies ont été perdues et d’autres suivront. La bataille médicale et logistique se poursuivra encore sur plusieurs mois. Il faudra des moyens, de l’intelligence, de la solidarité et tendre la main à ceux qui sont touchés.
Les virus sont des organismes très particuliers. On ne connaît pas parfaitement leur histoire. On se pose des questions essentielles sur leur rôle réel, sur leur facilité de changement, sur leur nature même. Sont-ils vivants ou non ? Une seule chose est sûre. Les virus se fichent des frontières géographiques et des barrières animales et humaines. Ils n’ont pas de couleur, ni de religion, ni d’idéologie. SRAS, H1N1, Sida, Ebola… nous montrent à quel point, nous, humains, sommes semblables et égaux dans notre fragilité et notre vanité. Et nous montrent à quel point nous sommes interdépendants, à quel point nous avons besoin les uns et des autres, à quel point nous devrions nous rassembler sur l’essentiel.