L'intelligence artificielle au service de la bonne gouvernance africaine : les leçons de Djibouti
Secrétaire Exécutif du Forum des Inspections Générales d’État
C'est sous le haut patronage du Président de la République de Djibouti, Ismail Omar Guelleh, dont le discours a donné le coup d'envoi solennel des travaux le 3 février dernier, que s'est ouvert au Djibouti Palace Kempinski le 13e Colloque International du Forum des Inspections Générales d'État d'Afrique et Institutions Assimilées (FIGE). La cérémonie d'ouverture a pris une dimension continentale particulière avec les interventions en visioconférence du Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, et du Président de la République de Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, dont le discours a été lu en son nom par le Vice-Président Meyliet Koné. Un signe fort de l'intérêt que les chefs d'État africains portent désormais aux enjeux de gouvernance numérique et de contrôle public. Trois jours de débats, plus de quatre-vingt délégués et experts venus d’Afrique , d'Europe, d'Asie et des États-Unis et une question centrale : comment les nouvelles technologies du numérique et de l'intelligence artificielle peuvent-elles véritablement transformer la gouvernance publique et la lutte contre la corruption en Afrique ?
De la révolution des données à la révolution du contrôle public
Le constat qui traverse l'ensemble des travaux est sans ambiguïté : l'intelligence artificielle, le Big Data et la blockchain ne sont plus des promesses lointaines. Elles sont déjà à l'œuvre. Les institutions supérieures de contrôle (ISC) qui les ont adoptées témoignent de gains de productivité considérables : analyses exhaustives de l'ensemble des données publiques plutôt que de simples échantillons, détection automatisée d'irrégularités financières, identification de schémas de fraude complexes en temps réel. La Cour des comptes turque, par exemple, a développé un assistant d'audit piloté par l'IA ; l'OLAF, bras armé antifraude de la Commission européenne, mobilise des outils de pointe pour tracer les réseaux frauduleux à l'échelle continentale. Des expériences désormais accessibles à l'Afrique.
La digitalisation des procédures administratives, rappellent les experts, offre aussi une meilleure traçabilité des décisions publiques, une réduction des délais de traitement et une transparence institutionnelle accrue — autant de leviers directs contre la petite comme la grande corruption.
Le partage d'expériences, ADN du FIGE
Ce qui fait la force et l'originalité du FIGE, c'est précisément cette capacité à transformer chaque colloque en un espace vivant de partage d'expériences entre pairs africains. À Djibouti, ce principe fondateur a pris toute sa mesure : Djibouti a présenté son plan de développement du numérique 2030 et sa plateforme Port Community System ; l'Angola a exposé ses avancées en matière de contrôle interne numérisé ; la RDC a détaillé son Plan National du Numérique ; le Kenya a illustré la puissance du mobile money (M-Pesa) et ses nouveaux cadres réglementaires sur les actifs virtuels. Ce tour d'Afrique concret, nourri de réussites comme de difficultés assumées, est infiniment plus précieux que n'importe quel manuel théorique : il dit ce qui fonctionne, dans quel contexte, avec quelles ressources réelles.
Cette dynamique de coopération panafricaine est au cœur de la vision du FIGE. La fraude et la corruption ne connaissent pas de frontières — les réponses non plus ne peuvent rester cloisonnées. Unir les compétences, croiser les données, mutualiser les outils entre ISC membres : telle est la voie tracée à Djibouti. La création prochaine, en juin 2026 à Nairobi, du premier Centre africain d'études et de recherches sur la lutte contre la corruption (CEREAC) en est l'illustration la plus concrète.
Numérique et anticorruption : un levier puissant, mais exigeant
Mais le colloque n'a pas cédé à l'enthousiasme naïf. La numérisation génère aussi de nouveaux risques criminels — fraudes transfrontalières, cryptomonnaies, cybercriminalité —, qui appellent des réponses juridiques adaptées et une coopération internationale renforcée. L'IA, ont insisté plusieurs intervenants, ne remplace pas le jugement humain : elle le soutient et l'amplifie.
Cinq priorités stratégiques pour l'Afrique
Les travaux du FIGE ont abouti à cinq orientations claires : investir dans des infrastructures numériques robustes et sécurisées ; former les auditeurs aux nouvelles compétences analytiques ; promouvoir l'interopérabilité des bases de données publiques ; développer la coopération internationale entre ISC ; et élaborer des normes éthiques communes pour l'usage de l'IA dans le contrôle public. Car le succès de cette transformation dépendra, en définitive, moins des technologies elles-mêmes que de la qualité du leadership institutionnel, de la maturité organisationnelle et de la volonté politique de bâtir une gouvernance publique réellement transparente, responsable et durable. Telle est la conviction partagée que Djibouti aura portée, en ce mois de février 2026, devant l'Afrique et le monde.