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Frappes américano-israéliennes sur Téhéran, le 1 er mars 2026. ARASH KHAMOOSHI/POLARIS/STARFACE
Frappes américano-israéliennes sur Téhéran, le 1 er mars 2026. ARASH KHAMOOSHI/POLARIS/STARFACE
Editos

L’Iran, le chaos et le monde d’après

Par Zyad Limam
Publié le 4 mars 2026 à 08h00
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Au moment où ces lignes sont écrites, les missiles sillonnent le ciel de Tel-Aviv à Dubaï, les bombes s’abattent sur Téhéran. Israël et les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Iran. Quarante-sept ans après sa création, la République islamique paraît sur le point de chuter. Le séisme est global. Et comme à chaque événement d’une magnitude historique, personne ne peut vraiment prédire comment le scénario va se dérouler. On sait quand commence une guerre. On ne sait jamais comment elle finit. 

Le 27 février 2026, le ministre des Affaires étrangères omanais annonce des progrès substantiels dans les négociations. Les États-Unis ont une autre lecture. Selon eux, les perspectives d’un deal sont toujours aussi lointaines. Les Israéliens veulent la bataille. Le Premier ministre Netanyahou fait le siège de la Maison-Blanche. Trump, fidèle à ses instincts, joue sur les deux tableaux. La diplomatie et le militaire. Il mobilise les porte-avions. Au fond, la décision est prise. L’opportunité de transformer la région, d’accélérer la fin de l’ancien monde, est là. Il n’y a pas de «complexités». Rien ne peut l’arrêter, ni lui, ni cette Amérique surpuissante… 

Samedi 28 février. La résidence officielle du Guide suprême est criblée de bombes. Le régime des mollahs semble comme stupéfait… Khamenei, 86 ans, au pouvoir depuis trente-sept ans, est tué, avec des membres de sa famille, des proches, des haut gradés… La faille de sécurité est béante. La République islamique n’a pas su protéger son chef, ses dirigeants. Et la suprématie militaire de son ennemi israélien est incontestable depuis le 7-Octobre, la guerre de Gaza, la destruction du Hamas et du Hezbollah… Israël et les Américains ont pu frapper au cœur de la capitale et du régime. Ils ont tué un chef d’État. Le symbole est puissant. 

Khamenei, c’était la révolution islamique, plus encore peut-être que Khomeini. Son incarnation, son évolution pendant plus de trois décennies. C’était le pilier de l’arc chiite militant à travers le Moyen-Orient, en Irak, au Liban, jusqu’à Bahreïn et en Arabie saoudite… 

Évidemment, cette guerre, au regard du droit international, est «illégale» – pour peu qu’une guerre puisse être légale… Elle est conduite en dehors de tout cadre collectif. Il n’y a pas eu d’acte hostile avéré de la part de Téhéran. La menace était «gérable», pour reprendre l’expression d’un insider américain. Les attaques de juin dernier avaient profondément désorganisé l’appareil militaire et nucléaire iranien. Pourtant, l’offensive est apparue comme inéluctable. C’est une guerre de «choix», «d’opportunités». L’objectif est avant tout d’éliminer, une bonne fois pour toutes, le risque stratégique iranien. Pour Israël en premier lieu, pour les États-Unis subsidiairement. De décapiter une puissance militaire potentiellement nucléaire, islamique, certes affaiblie, mais qui fait obstacle. 

Pour la première fois, les États-Unis ne se positionnent pas comme des soutiens d’Israël. Ils sont directement cobelligérants. Ils mènent la danse. Ils règlent des comptes qui remontent à Mossadegh, à la chute du shah, à la prise de l’ambassade américaine à Téhéran, aux actions du Hezbollah au Liban, du Hamas… Mais surtout, ils ont un projet ambitieux, «historique». La création d’un grand espace moyen-oriental modelé par les États-Unis et Israël. Une zone «pacifiée», alignée sur les intérêts stratégiques américains. La mise en place, en format king size, des accords d’Abraham. 

On connaît ce récit dangereux d’un Moyen-Orient pacifié, américanisé, occidentalisé, anesthésié par le business. Avec Israël en son centre, seule puissance militaire cherchant à établir au plus loin ses frontières physiques ou «mentales ». Pour cette stratégie, l’Iran serait une belle prise. Un pays riche, doté d’immenses ressources pétrolières. Un pays qui sortirait de l’orbite russe, et surtout chinoise, qui deviendrait le cœur d’une nouvelle lex americana dans un Moyen-Orient 3.0… 

Certains font l’analogie avec l’Irak de 2003. La comparaison n’est pas totalement absurde. La logique reste la même. On se souvient des discours néoconservateurs, des théories sur le nouveau Moyen-Orient portées par George Bush Jr. et ses amis, les concepteurs du Project for the New American Century… L’Irak, gouverné par un satrape hostile à Israël, même affaibli par une décennie d’embargos, devait tomber pour ouvrir la voie. On sortait du traumatisme du 11-Septembre. L’Amérique devait, déjà, exprimer sa toute-puissance…

Vingt-trois ans plus tard, l’Irak reste un pays instable, fragile. Vingt-trois ans plus tard, les paramètres du Moyen-Orient n’ont pas changé. La guerre reste la norme. La situation des Palestiniens reste aussi tragique. Un peuple sans terre, qui demeure au cœur des équations de la région, dans la conscience du monde arabe, de l’Afrique, du Sud global – une blessure coloniale qui ne se referme pas. 

Vingt-trois ans plus tard, Donald Trump y va seul. Sans résolution des Nations unies, sans même en chercher une. Sans les War Powers du Congrès. À rebours d’une grande partie de l’opinion publique. Il mène une guerre impériale, instinctive, presque personnelle. Trump croit presque «bibliquement» à la force militaire des États-Unis, à leur capacité à changer les choses, à bouleverser l’ordre de l’ancien monde… 

Téhéran organise la succession et la résistance. Pourtant, l’Iran des mollahs, façonné en grande partie par Ali Khamenei, bataille dos au mur. Il fait face à une formidable machine de guerre. Il fait face à son histoire aussi, tragique, celle d’un pouvoir qui a massacré sa propre jeunesse et ses femmes. Qui a systématiquement écrasé toute velléité de changements depuis les grandes manifestations de 2009. En 2017, nouvelle répression. Et encore en novembre 2019. En septembre 2022, la mort de Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée pour un voile mal porté, déclenchait le mouvement «Femme, vie, liberté», le plus profond défi politique auquel la République islamique ait eu affaire. Plus de 500 morts, des milliers d’arrestations, des condamnations à la peine capitale. Et fin décembre 2025, c’est cette fois le bazar de Téhéran, colonne vertébrale économique du pays, qui déclenche la révolte. Pour la première fois, marchands, étudiants, ouvriers, familles entières descendent ensemble dans les rues de 31 provinces. Les slogans exigent la fin de la République islamique. Avec, là encore, une répression sans précédent: des milliers de décès, plus de 50000 détentions, des condamnations à mort expéditives. 

Pour gagner cette guerre, le régime iranien va chercher avant tout à ne pas perdre. On le sait, les campagnes aériennes no boots on the ground ont du mal à entraîner un changement de paradigme. Même dos au mur, le régime peut chercher à tenir. Il est structuré. Hiérarchisé. Une partie de la population croit encore au dogme. Les images des sinistres dégâts collatéraux feront le tour du monde. On parle aujourd’hui d’une école qui a été frappée de plein fouet par un tir israélien, faisant des dizaines d’enfants victimes… 

Un aspect de la riposte iranienne va s’avérer spectaculaire. Les pays du Golfe, qui auront presque tout tenté pour éviter le conflit, se retrouvent en première ligne dès le premier jour. En s’attaquant à leurs voisins, les Iraniens ont pris un risque stratégique majeur. Mais ils envoient un message: «Nous n’avons pas de limites. La guerre sera totale. Nous sommes presque anéantis, et vous, princes du Golfe, vous êtes alignés, au fond, sur les intérêts américains. Vous hébergez des bases, vous nous encerclez…» 

Quoi qu’il en soit, les images sont saisissantes. Les grands aéroports – à Doha, à Dubaï, à Abu Dhabi – sont à l’arrêt. Les systèmes antimissiles sont efficaces, mais des drones Shahed (dont la performance s’est améliorée depuis la guerre en Ukraine…) parviennent à passer, frappent des tours illuminées. Le détroit d’Ormuz est menacé. Et les images de Dubaï, ville monde, impactent aux quatre coins du globe. C’est probablement l’effet recherché… Le Golfe n’est plus à l’abri dans sa «bulle globale». Il est entré dans la tempête. 

La vraie question reste: How does it end? Pour Israël, la chute du régime, la destruction de l’appareil militaire iranien et des proxys, en particulier le Hezbollah libanais, sont des objectifs stratégiques. Pour Donald Trump et les États-Unis, les enjeux seront nettement plus complexes. Il s’agit d’éviter un long conflit. De limiter rapidement les effets du chaos sur l’économie mondiale, sur le coût de l’énergie, sur les pays amis du Golfe… Un trop grand nombre de soldats US tués ouvrirait un débat aux États-Unis, où Trump s’était engagé à ne plus faire la guerre, en particulier au Moyen-Orient…

En admettant que le régime des mollahs tombe, personne ne sait très bien ce que serait le jour d’après dans un pays immense, peuplé, disloqué par la guerre, sans réelle figure rassembleuse. Les Américains ont certainement un plan. Mais qui peut croire que l’Iran accepterait un ordre quasi néocolonial aux mains de Washington et de l’allié israélien? 

À cette heure, aussi, on entend peu la Chine et la Russie. Lachute de l’Iran serait un revers pour le Kremlin, un problème aussi pour la chaîne logistique militaire en Ukraine. Mais Vladimir Poutine pourrait être prêt à en accepter le prix s’il avait les mains un peu plus libres dans le Donbass… Pékin calcule et temporise. Chaque conflit dans lequel l’Amérique s’enlise au Moyen-Orient l’éloigne un peu plus de l’Asie-Pacifique. Et de la question cruciale de Taïwan. Mais Pékin a aussi construit en Iran un actif réellement stratégique. Plus de 80% du pétrole iranien part vers la Chine à des prix discount. L’accord de partenariat stratégique pour vingt-cinq ans, signé en 2021, prévoyait 400 milliards de dollars d’investissements chinois. En 2023, la République populaire a obtenu la normalisation saoudo-iranienne. En frappant l’Iran des mollahs, les États-Unis cherchent aussi à fragiliser la stratégie chinoise globale. 

L’Afrique aussi est largement silencieuse. Pourtant, chaque guerre «lointaine» finit par arriver chez elle. Le prix du baril s’envole – et ce sont les économies africaines, importatrices nettes de pétrole pour la plupart, qui en paieront le prix le plus fort. Les chaînes logistiques, déjà fragilisées par la pandémie de Covid, par les perturbations en mer Rouge, par les conflits en série, risquent une nouvelle rupture. C’est sur le sol africain que se jouent en grande partie les guerres de ressources. C’est ici aussi que se mène une part du conflit stratégique, commercial, technologique entre la Chine et les États-Unis. 

L’asymétrie des puissances n’est pas nouvelle, mais dans le monde trumpien, dans le monde des superpuissances, libéré des normes, elle devient criante. Nous sommes 54 États, plus de 1,5 milliard d’habitants. Nous avons des ressources. Nous existons à peine, nous n’avons pas de membre permanent au Conseil de sécurité. Mais nous devons avoir une voix qui porte.