L’ISLAMISME EN ÉCHEC
LE CŒUR DU MONDE ARABE, C’EST L’ÉGYPTE. Et au moment où ces lignes sont écrites, Oum el-Dounia, la « mère du monde », paraît sur le point de basculer dans le chaos. La pétition demandant le départ du président Mohamed Morsi, lancée par le mouvement Tamarod (« rébellion » en arabe), aurait reçu plus de vingt millions de signatures. Le 30 juin, des centaines de milliers de manifestants ont envahi les grandes villes de la nation. La foule rassemblait un stupéfiant mélange de laïques, de gauchistes, de revanchards de l’ancien régime, de jeunes révolutionnaires de la place Al-Tahrir. Et un nombre considérable d’Égyptiens lambda effarés par la dislocation économique et l’insécurité. L’armée a adressé un ultimatum au pouvoir. De Casablanca à Tunis, d’Alger à Beyrouth, on entend ceux qui se réjouissent plus ou moins mezzo voce de l’échec des islamistes et du retour probable des militaires. On oublie vite que cette armée avait mis le pays sous coupe réglée pendant près d’un demi-siècle. On oublie vite que la transition menée par les maréchaux à la chute de Moubarak a laissé le pays exsangue. On oublie enfin que le retour éventuel des militaires, c’est aussi l’échec des partis, l’échec de la société démocratique, l’échec de la révolution.
Les islamistes ont une immense part de responsabilité dans cette bérézina. Et ce qui arrive au Caire résonne évidemment à Tunis et partout ailleurs dans le monde arabe. Les islamistes égyptiens se prévalent de la « légitimité électorale ». Mais les additions ne créent pas de la légitimité justement. Les « Ikhwans » ont gagné les élections grâce à des taux d’abstention élevés et parce que leurs adversaires étaient divisés. En Égypte, on a fait passer au forceps une Constitution qui divise au lieu de rassembler. Il n’y a pas de Parlement. Mohamed Morsi et les Frères musulmans n’ont jamais pu ou voulu aller au-delà de leur propre base. Ils ont cru en leur force, niant à la société sa part de diversité, de sécularisme et d’universalisme. Les islamistes égyptiens font la même erreur que certains de leurs amis de Tunis et d’ailleurs. Le passage en force. Ils pensent que le mandat est de réinstaller Dieu dans la nation et dans la république. Mais le monde arabe a changé. La grande majorité, même parmi ceux qui ont voté islamiste, ne veut pas d’une société rigoriste, gouvernée par les préceptes religieux. La très grande majorité veut des emplois, de la croissance, des écoles, des formations, des hôpitaux, des perspectives pour eux et leurs enfants. Ils veulent du développement économique, de la sécurité, de la stabilité. Or aujourd’hui, la grande Égypte est au bord de la banqueroute financière. Le gouvernement n’a ni idée, ni programme, ni projet de relance...
Quoi qu’en disent les sceptiques, les révolutions ont créé une conscience politique. Elles ont révélé des aspirations profondes. Les « sujets » d’hier veulent devenir des « citoyens ». Le peuple veut ses droits. Le peuple veut s’émanciper du pouvoir patriarcal des raïs, des guides et des maîtres à penser ou à vivre. Dans tout le monde arabe, on parle de construction démocratique. C’est ce que prouve la formidable résistance de la société civile, de Tunis au Caire. S’ils veulent s’inscrire dans la « durée politique », les partis islamistes devront changer. Entrer dans la modernité. Répondre aux vraies questions. Et ils ne peuvent pas gouverner seuls. Ils devront travailler avec ceux, très nombreux, qui ne veulent ni d’eux, ni d’un État religieux ou semi-religieux. Et vice versa...
Par Zyad LIMAM