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LINA LAZAAR

« L’ŒUVRE EST UNE RÉPONSE À LA VIOLENCE »

Par fridah - Publié en août 2015
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«Le monde est une mosquée. » L’intitulé de l’exposition d’art contemporain, clou de la troisième édition de l’événement culturel global Jaou-Tunis (qui a eu lieu du 28 au 30 mai 2015), sonne comme une intrigante provocation. Mais pour Lina Lazaar, initiatrice de ce projet, il s’agit d’interpeller la société. « L’art est un médiateur social », estime la diplômée en statistiques et mathématiques devenue directrice Moyen-Orient de la maison Sotheby’s. Elle a aussi fait ses armes en organisant des manifestations internationales en tant que directrice de la fondation Kamel Lazaar, lancée par son père, un financier de renom et fin connaisseur et grand collectionneur d’art contemporain arabe. Cette Tunisienne de 31 ans au parcours de globe-trotter a donné de l’envergure à Jaou-Tunis en l’ouvrant au public le plus large. En improvisant une galerie en assemblant des containers, elle a réussi à créer un l ieu insol ite où une vingtaine d’artistes du monde arabe ont pu installer leurs œuvres. Dénicheuse de talents et défricheuse de marchés, elle s’est imposée comme la spécialiste de l’art du Moyen-Orient.

AM : Comment êtes-vous arrivée à l’art contemporain ?
Lina Lazaar : C’était une passion et je n’envisageais
pas d’en faire une profession ; je souhaitais évoluer dans la finance. Le hasard a voulu qu’un ami m’aiguille sur Sotheby’s ; j’y ai démarré dans le département d’art contemporain et j’ai découvert que ce milieu offrait une adéquation parfaite entre mes ambitions professionnelles et mon intérêt pour l’art. C’était il y a près de dix ans, lorsqu’ont été organisées les premières ventes d’art contemporain arabe ; j’ai ainsi eu l’opportunité de développer une nouvelle catégorie d’enchères qui étaient spécifiques à ces œuvres. C’était fou ; j’avais 21 ans et je sillonnais le Moyen-Orient, l’Iran à la rencontre d’artistes dont certains étaient connus chez eux mais n’étaient pas identifiés sur les marchés internationaux. Comment valoriser un calligraphe iranien de 70 ans dont les œuvres n’ont jamais fait l’objet de transactions f inancières en dehors de son pays ? Aujourd’hui, je suis toujours active à Sotheby’s en tant que directrice du monde arabe ; avec le succès de l’organisation de la première exposition panarabe de la Biennale de Venise en novembre 2011, dont j’ai été la commissaire d’exposition, je me suis lancée dans un parcours parallèle d’où sont nés les projets d’Ibraaz, plateforme en ligne d’art visuel contemporain, et surtout de Jaou, événement culturel global à Tunis, et de la Jeddah Art Week.

Travailler sur l’art contemporain dans un univers au conservatisme avéré n’est-il pas une gageure ?
C’est là où cela devient le plus passionnant. Ce domaine est encore tellement élitiste que la marge de manœuvre est paradoxalement réelle. C’est l’expérience que j’ai eue avec l’organisation de la Jeddah Art Week (JAW) en 2013. L’Arabie est certainement la société la plus conservatrice, la plus hermétique, la moins favorable au développement de l’art contemporain mais par ailleurs, c’est l’un des terrains les plus fertiles pour la créativité. C’est dans ce paradoxe que réside l’intérêt du challenge. Au départ, mon idée était tout simplement de rassembler les hommes et les femmes, puisque le regroupement d’individus dans l’espace public est inexistant, car interdit, à part à La Mecque et pour la prière.
La première édition de JAW est partie de cette problématique : comment réunir de manière intelligente les gens pour autre chose que la prière dans un espace semi-public et privatisé mais accessible à toutes les strates de la communauté sans froisser les susceptibilités. L’idée a été de mettre en avant Sotheby’s avec la présentation d’un certain nombre d’œuvres ; les autorités saoudiennes ont adhéré et nous avons pu ouvrir à d’autres artistes. La deuxième session de JAW entendait briser les tabous entre les différents segments de la société saoudienne qui évoluent comme des castes rigides, sans se mélanger. Nous avons investi douze magasins, devenus des espaces d’exposition, dans un centre commercial désaffecté. Aux côtés d’un prince créateur et d’artistes comme Abdulaziz Ashoor et Khalid Zahid, qui présentaient leurs œuvres, nous avons aussi présenté les photographies faites par 25 Philippins, employés généralement comme domestiques. Ils ont exploré la ville de manière insolite et révélé des aspects que les Saoudiens ne connaissaient pas, comme la pratique du catholicisme de leurs employés. Comment fait un Philippin, qui peut être expulsé en 48 heures, pour faire baptiser son enfant ? Comment fête-t-il Noël ou se marie-t-il ? Ce processus a eu lieu au moment de l’annonce de la suppression de nombreux permis de travail. 800 000 Philippins étaient susceptibles d’être expulsés, faute de pouvoir régulariser leurs papiers. Un véritable drame. Nous avons convié le ministre de l’Emploi à inaugurer l’exposition, il a discuté avec les Philippins, s’est fait photographier avec eux, et s’est tenu à l’engagement qu’il a pris pour régler la situation. Voilà, c’est aussi ça la magie de l’art ! Dans notre partie du monde, les initiatives culturelles doivent servir de médiateur.

Comment est née l’idée du thème « Le monde est une mosquée » que promeut cette troisième édition de Jaou-Tunis ?
Tout a commencé en mai 2015 avec la polémique née à Venise, où l’artiste suisse Christoph Büchel avait installé une mosquée dans une église désaffectée ; cela s’inscrit plus dans une dialectique européenne d’intégration et de la négociation de la place de l’islam dans une Europe très laïque et latine. Mais aussi dans le besoin de reconnaître une place à l’influence arabe dans l’histoire de Venise où il n’existe aujourd’hui aucune mosquée. Quand les artistes musulmans qui ont participé à l’exposition se demandaient où prier, je leur répondais « partout, le monde est une mosquée ». À Venise, il s’agissait surtout de créer un dialogue à travers un espace hybride qui permette de trouver des compromis entre les uns et les autres dans un univers laïque. Jaou-Tunis ne s’inscrit pas dans cette dimension-là, mais dans une optique d’auto-inspection ; il s’agit de nous, vis-à-vis de nous-mêmes, et comment dialoguer au sein de nos propres sociétés de manière plus ouverte et plus fluide. L’attentat au musée du Bardo en mars dernier a confirmé cette orientation.

Justement, cet acte terroriste en mars 2015, puis celui de Sousse, le 26 juin… L’art peut-il être une réponse ?
Plus que jamais. Le public qui s’est déplacé pour Jaou-Tunis était issu de toutes les couches sociales, avec des affinités idéologiques différentes. Cela n’a pas empêché le dialogue de s’installer. C’était le but, puisque ce projet est né de divers paradoxes. Comment la Tunisie, avec sa Constitution à la fois arabo-musulmane et laïque, qui semble avoir atteint une maturité certaine, peut être un pays exportateur de jihadistes ? La question est d’autant plus pesante que ces extrémistes ne sont pas forcément des exclus du système. Il est terrible de ressentir qu’une partie de la jeunesse, qui est le cœur de ce pays, puisse être dans un tel malaise qu’elle préfère mourir au combat aujourd’hui plutôt qu’attendre après un avenir incertain. Je pense que l’extrémisme est plus un fait générationnel que religieux. C’est inquiétant dans la mesure où notre responsabilité est engagée pour ne pas avoir proposé des alternatives. Par curiosité, je me suis intéressée aux mangas dont raffolent tous ces jeunes accros à leurs claviers ; ce sont de véritables manuels du jihad, porteurs d’idéologie religieuse avec ces réminiscences très japonaises de l’apocalypse, de l’au-delà, de l’ennemi et du mythe des générations survivantes. Ces ouvrages comme vecteur d’extrémisme, qui y aurait pensé ? C’est à ces niveaux-là qu’il faut travailler pour fermer la route aux dérives et à la barbarie. L’art peut contribuer à désamorcer cette charge de violence. S’il était vraiment inclus dans le système pédagogique, il aiderait aussi les jeunes dans leur perception du monde et à les éloigner des sectarismes.

Comment qualifier alors cette troisième session ?
J’éprouve une vraie frustration sur la manière dont l’art arabe est perçu, assimilé et négocié par le reste du monde qui ne le voit qu’à travers ce qui a lieu dans les pays du Golfe. Tout s’échange entre Doha et Dubaï ; des expositions s’y tiennent, des musées ouvrent. Les médias et le peu d’intérêt profond pour notre partie du monde font que les gens sont convaincus que la scène artistique n’est développée que là-bas. Dans la réalité, ces pays riches en pétrodollars sont réactifs et mobilisés pour concevoir la meilleure manière de représenter les artistes, alors que dans leur pays d’origine, ils sont comme mis à l’écart. C’est assez fou de devoir aller à Dubaï pour rencontrer des artistes marocains, algériens ou libanais et une certaine intelligentsia, comme si chez eux les conditions ne s’y prêtaient pas. C’est un peu par souci du déséquilibre entre l’importation et l’exportation que j’ai voulu créer Jaou. Dans l’optique d’une caravane culturelle qui évoluerait entre Jeddah, Ispahan ou Ramallah.

Mais tout cela a un coût. Comment réunir les fonds ?
L’État providence n’existe plus, il faut que le secteur privé se réveille et prenne ses responsabilités. L’attentat du musée du Bardo en mars 2015 a été un élément déclencheur pour une prise de conscience car c’est la première fois dans l’histoire moderne arabe qu’un musée vivant est attaqué. Les 25 mécènes que nous avons réunis ont non seulement adhéré au projet mais se sont montrés sensibles au fait de soutenir un artiste. Des institutions publ iques ont refusé par frilosité ou simplement par paralysie. Mais le projet s’imposait. L’exposition s’est montée avec une grande liberté intellectuelle et un plaisir partagé par une équipe hétéroclite. Les réactions permettent de mieux nous comprendre et de savoir d’où l’on vient. Beaucoup nous disent : « Si l’exposition se fait en Tunisie, cela signifie que le pays est sauvé. »

Quel bilan faites-vous de Jaou-Tunis ?
5 000 personnes ont fait la queue pour visiter l’exposition le premier jour ; une première en Tunisie. Ce dénouement a été extraordinaire. Même les autorités religieuses étaient présentes ; le mufti de la République, le cheikh Abdelfattath Mourou, vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), et de nombreux autres personnages sont venus et s’inquiétaient du contenu de l’exposition. Ils ont été très vite apaisés par le caractère d’ouverture et de tolérance que nous voulions justement mettre en avant. Avant l’heure de l’ouverture, spontanément, ils ont lu la fatiha exposée à l’entrée, puis ont enfilé leur bracelet fluo et ont déambulé entre les œuvres. Jaou a accompli sa mission en se déroulant dans la sérénité et la paix mais aussi en engageant des débats et des dialogues puisque beaucoup au départ ne comprenaient pas ce que « Le monde est une mosquée » signifiait.

Il était question que l’exposition parte au Moyen-Orient, qu’en sera-t-il ?
Le pays souhaiterait qu’elle reste en Tunisie et devienne permanente comme le premier embryon d’exposition d’art contemporain dans le pays. El le pourrait aussi être présentée à travers différents gouvernorats. Nous étudions cette possibilité mais aussi celle de pouvoir dédoubler l’exposition afin qu’elle puisse tourner sous d’autres cieux ; reste à trouver les financements.

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