Aller au contenu principal
Au cœur du grand marché de Marcory, à Abidjan. JIHANE ZORKOT
Au cœur du grand marché de Marcory, à Abidjan. JIHANE ZORKOT
Côte d'ivoire

La bataille de la souveraineté alimentaire

Par Jihane Zorkot
Publié le 24 août 2026 à 09h56
Share

Bientôt 30 millions d'Ivoiriens. Il faut rebâtir une agriculture apte à relever le défi, sans compromettre la durabilité et les ressources des générations futures. Enquête auprès de praticiens et d'« agripreneurs ».

Chaque jour, des millions d'Ivoiriens se retrouvent autour d'un plat d'attiéké, d'allocos, de riz ou de foutou. Derrière ces habitudes profondément ancrées se cache pourtant une question devenue essentielle : la Côte d'Ivoire sera-t-elle capable de nourrir durablement sa population dans les décennies à venir ? Le défi est immense. La population continue de croître, les besoins alimentaires augmentent, tandis que le changement climatique bouleverse progressivement les équilibres agricoles. Les épisodes de sécheresse se multiplient, les sols s'appauvrissent dans certaines régions et les terres cultivables sont soumises à une pression toujours plus forte. Dans le même temps, le pays importe encore une partie des denrées qu'il consomme. Assurer la sécurité alimentaire ne consiste donc plus uniquement à produire davantage. Il faut produire autrement, préserver les ressources naturelles, transformer localement les productions agricoles et accompagner l'émergence d'une agriculture plus innovante, plus résiliente et plus durable. Cette évolution est déjà à l'œuvre. Dans les laboratoires, sur les exploitations agricoles, dans les ateliers de transformation comme au sein de jeunes entreprises de l'agritech, une nouvelle génération d'acteurs bouscule les modèles traditionnels. Chercheurs, agripreneurs, entrepreneurs de l'agroalimentaire et spécialistes des nouvelles technologies poursuivent une même ambition : construire une agriculture capable de répondre aux défis alimentaires de demain, sans compromettre les ressources des générations futures.

Jérôme Tondoh. JIHANE ZORKOT
Jérôme Tondoh: «Pendant longtemps, nous avons cherché à produire plus. Aujourd’hui, nous devons surtout apprendre à produire mieux.». JIHANE ZORKOT

Pour le professeur Jérôme Tondoh, maître de conférences à l'Université Nangui Abrogoua et spécialiste de l'écologie ainsi que de la gestion durable des terres, cette transformation commence par un changement de regard. « Pendant longtemps, nous avons cherché à produire plus. Aujourd'hui, nous devons surtout apprendre à produire mieux. » À ses yeux, l'avenir de l'agriculture ivoirienne dépendra moins de l'extension des surfaces cultivées que de la capacité à mieux comprendre les écosystèmes agricoles et à utiliser plus efficacement les ressources déjà disponibles. Pour le chercheur, la sécurité alimentaire ne se résume pas à une augmentation des rendements. Une agriculture productive n'a de sens que si elle est capable de durer. Des sols appauvris, une mauvaise gestion de l'eau, des variétés mal adaptées ou des pratiques agricoles inappropriées finissent toujours par fragiliser les récoltes. Ses travaux portent ainsi sur la fertilité des terres, le fonctionnement des systèmes agricoles et les interactions entre les activités humaines et les écosystèmes. Comprendre les sols, préserver leur biodiversité, sélectionner des semences mieux adaptées aux réalités locales et développer des pratiques plus résilientes constituent, selon lui, des leviers essentiels pour répondre durablement aux besoins alimentaires du pays. Le changement climatique renforce encore cette nécessité. Les saisons deviennent plus difficiles à anticiper, les épisodes de stress hydrique se multiplient et les producteurs doivent composer avec des conditions de culture toujours plus instables. Pour Jérôme Tondoh, la recherche doit accompagner cette transition, en développant des solutions adaptées aux réalités de chaque territoire, plutôt qu'en proposant des réponses uniformes. Chaque région possède ses contraintes, ses ressources et ses systèmes de production. C'est en tenant compte de cette diversité que l'agriculture ivoirienne pourra gagner en résilience. Toutefois, produire des connaissances ne suffit pas. Encore faut-il qu'elles quittent les laboratoires pour parvenir jusqu'aux exploitations agricoles. Le professeur défend une recherche en lien permanent avec le terrain, capable de dialoguer avec les producteurs et d'apporter des réponses à leurs difficultés quotidiennes. Améliorer la fertilité des sols, limiter les pertes de récolte, optimiser l'utilisation de l'eau, sélectionner les variétés les mieux adaptées ou accompagner l'adoption de nouvelles pratiques : autant de défis pour lesquels la recherche peut apporter des solutions concrètes. À ses yeux, la science ne prend tout son sens que lorsqu'elle améliore durablement les conditions de production et participe à renforcer la souveraineté alimentaire du pays. Cette ambition suppose également de mieux faire circuler les connaissances entre chercheurs, structures d'encadrement et agriculteurs. Une innovation qui reste dans un laboratoire ne transforme jamais une exploitation. En revanche, lorsque les connaissances scientifiques rencontrent l'expérience du terrain, elles deviennent un puissant levier d'innovation et de développement. Cette vision trouve déjà un écho chez une nouvelle génération d'entrepreneurs agricoles convaincus que l'innovation ne se limite pas aux laboratoires. À quelques kilomètres des centres de recherche, certains expérimentent déjà d'autres façons de produire, persuadés que l'agriculture de demain reposera autant sur les connaissances scientifiques que sur la capacité à les transformer en solutions concrètes.

UNE MEILLEURE UTILISATION DES ESPACES

Joseph Danumah. JIHANE ZORKOT
Joseph Danumah: «Les besoins évoluent. Face à une population en constante augmentation, les cultures vivrières devront occuper une place plus importante.». JIHANE ZORKOT

Joseph Danumah fait partie de ceux-là. Rien ne prédestinait cet ancien professionnel des technologies de l'information, installé plusieurs années au Royaume-Uni, à faire de l'agriculture son nouveau terrain d'action. À son retour en Côte d'Ivoire, il envisage d'abord de développer une activité autour de la fibre de coco destinée au marché européen. Mais très vite, il comprend que cette matière première peut répondre à des besoins beaucoup plus concrets. Son projet prend alors une autre dimension : mettre cette ressource au service des producteurs ivoiriens. C'est ainsi qu'il développe des substrats agricoles à base de fibre de coco et s'intéresse à l'agriculture hors-sol. Encore peu répandue en Côte d'Ivoire, cette approche permet de produire sous serre en maîtrisant davantage l'eau, les nutriments et les maladies. Les rendements gagnent en régularité, les cultures deviennent moins dépendantes de la qualité des sols et la pression sur les terres agricoles diminue. Pour Joseph Danumah, l'avenir ne réside plus uniquement dans la recherche de nouvelles surfaces cultivables, mais dans une utilisation plus intelligente des espaces disponibles. « Tout le monde n'a pas de terre, mais tout le monde peut avoir de l'espace », résume-t-il. Une formule qui traduit toute sa vision de l'agriculture de demain. Au fil de son expérience, l'entrepreneur s'est forgé une conviction : la Côte d'Ivoire devra progressivement rééquilibrer son modèle agricole. Pendant plusieurs décennies, le développement du secteur s'est appuyé sur les cultures de rente, notamment le cacao, le café, l'hévéa ou le palmier à huile. Un modèle qui a largement contribué à la croissance économique du pays. Mais aujourd'hui, les besoins évoluent. Face à une population en constante augmentation, les cultures vivrières devront occuper une place plus importante afin de renforcer la sécurité alimentaire. « Nous sommes les premiers producteurs de cacao, mais nous ne mangeons pas de cacao », rappelle-t-il. Il ne s'agit pas d'opposer agriculture de rente et agriculture vivrière, mais de construire un meilleur équilibre entre création de richesse et capacité à nourrir la population. Pour Joseph Danumah, cette réflexion dépasse largement la question des volumes produits. L'agriculture de demain devra aussi répondre à des enjeux de qualité nutritionnelle, limiter les pertes après récolte et permettre une production plus régulière tout au long de l'année. Les serres et les cultures hors-sol constituent, selon lui, des réponses concrètes à ces défis. Elles permettent de mieux sécuriser les récoltes, de réduire certains aléas climatiques et d'offrir aux producteurs des revenus plus stables. Cette modernisation passe également par les femmes et les hommes qui travaillent la terre. L'entrepreneur insiste sur l'importance de la formation, de l'accompagnement technique et d'un meilleur accès au financement. Les innovations n'ont d'intérêt que si les producteurs peuvent réellement se les approprier. À défaut, elles risquent de rester réservées à une minorité d'exploitations. Former davantage, accompagner davantage et faciliter l'investissement constituent, selon lui, des conditions essentielles pour préparer la relève. Changer le regard porté sur l'agriculture fait aussi partie de ses priorités. Longtemps considérée comme une activité de subsistance, elle est aujourd'hui un secteur où se rencontrent recherche, innovation, entrepreneuriat et nouvelles technologies. « L'agriculture est un business », affirme-t-il sans détour. Une manière de rappeler que nourrir la Côte d'Ivoire de demain passera aussi par une nouvelle génération d'entrepreneurs, capables d'innover, d'investir et de créer de la valeur sur le territoire. Produire davantage constitue cependant une première étape. Encore faut-il que cette production crée davantage de valeur. Car une agriculture performante ne se mesure pas uniquement au volume des récoltes, mais aussi à sa capacité à transformer localement ce qu'elle produit, à créer des emplois et à faire émerger des entreprises capables de porter le savoir-faire ivoirien.

VALORISER CE QUI EXISTE DÉJÀ

Amie Kouamé Ouattara. JIHANE ZORKOT
Amie Kouamé Ouattara: «Les plus grandes opportunités se trouvent parfois dans ce que l’on considère comme ordinaire.». JIHANE ZORKOT

Quand Amie Kouamé Ouattara crée Alloco-Piment en 2020, en pleine pandémie de Covid-19, nombreux sont ceux qui mettent leurs projets entre parenthèses. Elle fait le choix inverse. Elle décide de concrétiser une idée qui mûrissait en elle depuis plusieurs années : proposer une sauce pimentée inspirée des recettes traditionnelles ivoiriennes, préparée à partir d'ingrédients naturels et pensée pour s'adapter aux nouveaux modes de consommation. Derrière ce projet se cache une ambition simple : montrer qu'un produit du quotidien peut devenir une véritable marque agroalimentaire. « Les plus grandes opportunités se trouvent parfois dans ce que l'on considère comme ordinaire », explique-t-elle. L'alloco fait partie du patrimoine culinaire ivoirien. Son objectif n'est donc pas de réinventer cette spécialité, mais de lui redonner toute sa place, en proposant une sauce qui en respecte les saveurs, tout en répondant aux exigences de qualité, de praticité et de régularité attendues par les consommateurs. Pour l'entrepreneure, l'innovation consiste parfois simplement à mieux valoriser ce qui existe déjà. Au fil de son développement, une conviction s'impose à elle : la Côte d'Ivoire doit transformer davantage ce qu'elle produit. Si l'agriculture constitue l'un des piliers de l'économie nationale, une grande partie des matières premières est encore commercialisée sans transformation. Développer l'agroalimentaire local permet non seulement de créer davantage de richesse, mais aussi de renforcer les entreprises ivoiriennes, de développer un véritable savoir-faire industriel et de faire émerger des marques capables de s'imposer sur les marchés africains et internationaux. Dans cette dynamique, les femmes occupent une place centrale. Présentes dans les marchés, les activités de transformation ou la distribution, elles constituent l'un des moteurs de l'économie agricole. Pourtant, beaucoup évoluent encore dans le secteur informel, avec un accès limité au financement, aux équipements et à la formation. Pour Amie Kouamé, leur donner les moyens de grandir revient à renforcer l'ensemble de la chaîne de valeur agricole. Même si Alloco-Piment reste une jeune entreprise, elle privilégie déjà les circuits d'approvisionnement locaux.

Piment Akpi. DR
Piment Akpi. DR

Cette proximité avec les producteurs et les commerçantes lui permet de sécuriser ses matières premières, tout en participant au développement d'un écosystème où chacun trouve sa place. « Lorsque les entrepreneurs et les vivrières avancent ensemble, c'est toute l'économie locale qui progresse », résume-t-elle. Comme beaucoup d'entrepreneurs du secteur, elle doit composer avec des défis quotidiens : accès au financement, coûts de production, conservation des aliments, exigences de qualité ou encore distribution. Mais ces difficultés ne remettent pas en cause sa vision. Elles renforcent au contraire sa conviction que les plus belles innovations naissent souvent des contraintes. À ses yeux, l'avenir de l'agroalimentaire ivoirien passera par des entreprises capables de transformer les productions locales, de créer davantage de valeur sur le territoire et de faire rayonner les savoir-faire ivoiriens bien au-delà des frontières. Produire et transformer sont désormais deux étapes essentielles. Encore faut-il disposer des bonnes informations pour décider au bon moment. C'est précisément sur ce terrain que Joseph-Olivier Biley a choisi d'innover.

LA DONNÉE AU SERVICE DU TERRAIN

Joseph-Olivier Biley. JIHANE ZORKOT
Joseph-Olivier Biley: «On ne peut pas améliorer ce que l’on ne voit pas. Les outils numériques apportent des éléments supplémentaires pour mieux comprendre le terrain.». JIHANE ZORKOT

Pour Joseph-Olivier Biley, la prochaine révolution agricole sera aussi numérique. Non pas parce que les drones ou l'intelligence artificielle remplaceront les producteurs, mais parce qu'ils leur permettront de mieux comprendre leurs exploitations et de prendre des décisions plus éclairées. Avec JooL International, il développe des solutions fondées sur l'imagerie satellitaire, les drones, la cartographie et l'intelligence artificielle, afin d'accompagner les agriculteurs dans leurs choix quotidiens. Son ambition est simple : mettre la donnée au service du terrain. Cette approche prolonge, à sa manière, le travail des chercheurs. Là où la recherche permet de mieux comprendre les sols, les cultures ou les effets du changement climatique, les outils numériques rendent ces connaissances immédiatement exploitables. Observer une parcelle depuis l'espace, suivre son évolution au fil des semaines, détecter un déficit hydrique, repérer les premiers signes d'une maladie ou encore estimer les rendements avant la récolte deviennent désormais possibles. Autant d'informations qui permettent aux producteurs d'intervenir plus rapidement et de limiter les pertes. « On ne peut pas améliorer ce que l'on ne voit pas », résume-t-il. Cette phrase traduit toute sa vision. Selon lui, la donnée est appelée à devenir une véritable infrastructure agricole, au même titre que les routes, les réseaux d'irrigation ou les plates-formes logistiques. Plus les producteurs disposeront d'informations fiables, plus ils pourront optimiser leurs pratiques, réduire leurs coûts, économiser les ressources naturelles et améliorer durablement leurs rendements. L'entrepreneur tient toutefois à rappeler que la technologie ne remplacera jamais l'expérience de celles et ceux qui travaillent la terre. « Nous ne remplaçons pas les yeux de l'agriculteur, nous les faisons simplement voir plus loin », explique-t-il. Les outils numériques ne décident pas à la place des producteurs. Ils leur apportent des éléments supplémentaires pour mieux comprendre leurs parcelles, anticiper les risques et intervenir au bon moment. L'innovation n'a de valeur que lorsqu'elle reste au service de l'humain. Cette évolution transforme déjà les métiers de l'agriculture. Longtemps associé aux seuls travaux des champs, le secteur attire aujourd'hui des ingénieurs, des développeurs, des spécialistes de la géomatique, des analystes de données ou encore des experts en intelligence artificielle. Une diversité de compétences qui illustre la profonde mutation engagée par l'agriculture ivoirienne. Pour Joseph-Olivier Biley, cette révolution ne fait que commencer. Demain, la donnée accompagnera chaque étape de la production agricole, du choix des semences à la récolte, en passant par l'irrigation, la fertilisation ou la lutte contre les maladies. Plus qu'une innovation technologique, il y voit un levier pour aider les producteurs à anticiper les risques, à sécuriser leurs revenus et à construire une agriculture toujours plus performante.