Conflit

La bataille du Nil

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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NASA/DEMBINSKY PHOTO ASSOCIATES/ALAMY STOCK PHOTO

L’Éthiopie entend débuter ce mois de juillet le remplissage de son barrage géant, perçu comme une infrastructure vitale pour son économie. L’Égypte craint de ne plus maîtriser le débit d’un fleuve essentiel à sa survie. Et le Soudan louvoie entre ses deux voisins. La diplomatie est au point mort. Les armes vont-elles parler ?

Le vendredi 26 juin, un ultime soubresaut diplomatique a apporté un semblant d’accalmie entre les protagonistes de ce qu’il convient d’appeler la « bataille du Nil »… Accalmie qui s’est aussitôt estompée pour mieux souligner leur dangereuse incompréhension mutuelle. Ce jour-là, la présidence égyptienne a déclaré que, sous l’égide de l’Union africaine, « les trois pays se sont entendus pour reporter la mise en service du barrage », et annoncé une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) sur le sujet le lundi suivant. Le premier ministre soudanais Abdallah Hamdok a renchéri : « La mise en eau du barrage sera reportée jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. » Mais une mise au point du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a refroidi tout optimisme : oui, les trois pays ont bien convenu « de négocier et de tenter de trouver un accord dans les deux semaines », donc avant le vendredi 10 juillet. Reste que l’Éthiopie entend bien débuter le remplissage du réservoir d’ici là. Et l’accord ne portera que sur des détails en suspens… Même fermeté du côté de l’ambassadeur d’Éthiopie aux Nations unies. Avant même que le CSNU ne se réunisse, Taye Atske Selassie l’a envoyé promener : « Le Conseil de sécurité n’est pas l’endroit légitime pour discuter du barrage… Ce conseil ne doit pas être un forum pour exercer des pressions diplomatiques », a-t-il déclaré mardi 30 juin.

Le remplissage du réservoir du Grand barrage de la renaissance éthiopienne (GERD) doit donc débuter dès juillet, afin de profiter de la saison des pluies abyssines appelée « kiremt ». Abiy Ahmed l’avait promis le 1er avril, lors d’une visite à l’occasion du neuvième anniversaire du lancement de ce chantier… pharaonique. Et le 30 mai, la région de Benishangul-Gumuz, où est situé le GERD, annonçait le recrutement de 2 000 travailleurs afin de défricher le terrain voué à disparaître sous les eaux. Mais l’Égypte craint de se retrouver à sec si le réservoir est rempli trop vite.

Le ton monte, et pas seulement dans les chancelleries : les internautes des deux pays s’invectivent en anglais. Sur Twitter, le 20 juin, « Mido » en appelait aux pharaons, citant « des hiéroglyphes du temple d’Horus à Edfou » : « Si le niveau du fleuve baisse, les soldats de l’Égypte doivent s’empresser de libérer Le président égyptien Abdel L Fattah al-Sissi. le Nil de tout ce qui peut restreindre son débit. » Contacté par Afrique Magazine, l’égyptologue français Vincent Rondot, directeur du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre, a cherché à vérifier, mais n’a pas trouvé trace de cette inscription dans les textes du temple d’Horus à Edfou. Il nous confirme cependant bien que « les anciens Égyptiens avaient divinisé la crue du Nil », ainsi que l’atteste par exemple « un texte fameux sur l’île de Sehel à Assouan, la stèle de la famine ». « Habesha for Life », lui, riposte en rappelant la défaite en 1967 de l’Égypte face à Israël, en dépit de la supériorité numérique arabe (Égypte, Jordanie, Syrie) : « David et Goliath : le miracle de la guerre des Six-Jours. Les nombres ne t’ont jamais aidé, mon pote ! », suivi d’une rafale de smileys goguenards.

Bien plus qu’un fleuve

Érigé à quelques dizaines de kilomètres de la frontière soudanaise, ce barrage sera le plus imposant d’Afrique : il sera long de 1,8 km, haut de 145 mètres (auxquels s’ajoutent des fondations profondes de plusieurs dizaines de mètres), avec 13 turbines capables de générer 6 000 mégawatts (MW) – soit l’équivalent de six centrales nucléaires. À en croire le ministre éthiopien de l’Eau, de l’Irrigation et de l’Énergie Seleshi Bekele Awulachew, interrogé par le journal éthiopien The Reporter Magazine le 1er mai dernier, son réservoir d’une capacité de 74 milliards de m3 devrait contenir dans un premier temps 4,9 milliards de m3 d’eau, afin de mettre en marche deux turbines en février ou mars 2021, lesquelles produiront 750 MW. « Nous ne construisons pas un éléphant blanc pour nous asseoir dessus », mais « un barrage pour produire de l’électricité », a précisé le ministre, allusion sans doute aux barrages d’Inga sur le Congo, sous-exploités. Selon le bâtisseur de l’ouvrage – la société italienne Salini Impregilo –, le GERD augmentera de 270 % la production électrique éthiopienne. Et l’exportation d’électricité aux pays voisins pourrait rapporter à Addis-Abeba 2 milliards de dollars par an, amortissant en une poignée d’années le coût du chantier ! Le ministre ajoute qu’« en tant que pays enclavé » – la sécession de l’Érythrée en 1993 a coûté à l’Éthiopie sa façade maritime –, le pays n’a « pas d’alternative », soulignant qu’a contrario l’Égypte a accès à la mer.

C’est une lapalissade d’écrire que le Nil est pour l’Égypte bien plus qu’un fleuve : il définit le pays. Il est consubstantiel de son identité. Au Ve siècle avant l’ère chrétienne, le géographe grec Hérodote décrivait déjà l’Égypte comme « un don du Nil ». Deux mille cinq cents ans plus tard, défendre le fleuve est inscrit dans l’article 44 de la Constitution du pays. « S’il n’y a pas de Nil, il n’y a pas d’Égypte », a résumé en 2016 le ministre de l’Eau et de l’Irrigation Mohamed Abdel Aty. « Pour les Égyptiens, le Nil est sacré, intouchable », confirme à Afrique Magazine l’historien français Gérard Prunier, spécialiste de la Corne de l’Afrique. « Pour vous donner un exemple, il existe dans le pays, avec des appellations diverses, au moins 13 instituts d’études du Nil ! » Quelques chiffres : pour ses besoins en eau, l’Égypte dépend à 90 % du Nil. La Geological Society of America (GSA) souligne que « moins de 10 % des eaux du Nil parviennent jusqu’à la Méditerranée » : tout le reste est consommé par les riverains du fleuve avant d’atteindre la mer ! « Au prix d’un gâchis épouvantable, précise Gérard Prunier : pollution, fuites, évaporation… Les eaux du Nil pourraient être mieux gérées. » Le pays est à 95 % désertique : sa surface habitable se résume aux berges du Nil, à son Delta et aux abords du canal de Suez, représentant seulement 50 000 km2 sur 1 million de km2 – soit la superficie du Togo… Au total, 93 % des Égyptiens s’agglutinent sur 8 % du territoire, avec des pics de densité de 1 500 habitants par km2 . Et cette pression ne cesse de croître : la population a presque doublé en trente ans. Alors qu’il y avait 57 millions d’Égyptiens en 1990, on a recensé le cent-millionième habitant le 11 février 2020. Et le compteur s’emballe : 1 million de bébés sont nés en Égypte les 216 premiers jours de 2019. Du jamais vu.

Le président Abdel Fattah al-Sissi a qualifié la surpopulation de « principale menace pour le pays », au même titre que le terrorisme [voir AM n° 402]. L’Égypte étouffe. Et elle perçoit ce barrage comme une menace d’étranglement. Non sans raison : la GSA rappelle que seulement 30 % des eaux du Nil qui l’arrosent viennent du Nil Blanc, qui coule depuis l’Afrique des Grands Lacs. Le reste descend du Nil Bleu, qui prend sa source sur les hauts plateaux abyssins – Nil Bleu et Nil Blanc confluant à Khartoum pour former le Nil. « On s’attend à ce que les problèmes d’eau douce et de déficit énergétique dans le bassin du Nil soient probablement sérieusement exacerbés dans les années à venir par la construction du GERD », confirment les géologues américains dans un rapport publié en mai 2017.

Bien plus qu'un barrage

Si pour l’Égypte, le Nil est bien plus qu’un fleuve, pour l’Éthiopie, le GERD est bien plus qu’un barrage. Son nom grandiloquent en est la preuve : il est perçu comme la condition de la renaissance d’une puissance de 110 millions d’habitants, qui affichait dans les années 2000 l’un des taux de croissance économique les plus élevés au monde, et se trouve en pleine industrialisation. Les autorités veulent que tous les citoyens aient accès à l’électricité en 2025, ce qui n’est pas encore le cas pour la moitié d’entre eux. Même à Addis-Abeba, le courant a été rationné en mai et juin 2019. Lassées des coûteuses coupures, les entreprises ont plébiscité la construction de l’ouvrage. Tout comme les habitants : face au refus de la Banque mondiale de participer à l’édification du GERD, Addis-Abeba a lancé une souscription nationale, à laquelle chaque Éthiopien peut contribuer à son modeste niveau, par l’achat d’obligations ou même par un SMS de quelques birr, la monnaie nationale. Le projet a déjà coûté plus de 4 milliards de dollars (140 milliards de birr), et près d’un dixième de cette somme a été collecté auprès du public. Les Éthiopiens ont versé ces douze derniers mois 17,7 millions de dollars (605 millions de birr), à en croire les autorités, qui veulent récolter le double l’an prochain. Les ambassades mobilisent la diaspora : « Tout Éthiopien ou personne d’origine éthiopienne déterminé à œuvrer pour la croissance et le développement de son pays est invité à souscrire », lit-on sur le site Web de la représentation diplomatique à Canberra (Australie). Reprenant la réplique agacée du ministre des Eaux à un journaliste, l’expression « It’s my dam » (« C’est mon barrage ») est devenue un hashtag populaire en Éthiopie. Professeur d’université à Addis, Abebe Yirga a comparé, dans un entretien donné fin juin à l’AFP, cette démonstration d’unité nationale à celle qui régnait lors de l’agression coloniale italienne dans les années 1890, « quand les Éthiopiens de toutes religions et de toutes origines avaient fait front » contre l’envahisseur.

Chacun se dit dans son bon droit

« Grand barrage de la renaissance », comme la renaissance d’un pays à la fierté blessée par l’image qui lui colle encore à la peau : celle des famines des années 1980, des enfants squelettiques et de la charité occidentale. « Le GERD est pour l’Éthiopie l’espoir d’une renaissance contre le traumatisme profondément enraciné de la sécheresse et contre sa stigmatisation », résume dans une tribune publiée le 15 juin sur le site Ethiopian Observer l’hydrologue Aderru Janni, qui rappelle que « 5 millions de personnes sont en insécurité alimentaire chronique ». Billene Seyoum, responsable de la communication d’Abiy Ahmed, a même posté sur Twitter un poème dédié au GERD, « L’Éthiopie parle » : « Mes mères demandent du répit/Après des années d’abjecte pauvreté / Leurs fils, un futur brillant / Et le droit d’aspirer à la prospérité. »

Chacun se dit dans son bon droit. Et ce ne sont guère les textes juridiques qui pourront les départager… Un traité de 1929, confirmé en 1959, alloue bien à l’Égypte 55,5 milliards de m3 des eaux du Nil, et 18,5 milliards au Soudan – au total, 74 milliards de m3 , soit exactement la capacité du réservoir du GERD… Reste que l’Éthiopie n’était pas partie prenante de ce traité, signé par l’Égypte et le Soudan, alors tous deux sous domination coloniale britannique ! La dimension symbolique, panafricaine du GERD, n’est pas à négliger : l’Éthiopie a reçu le soutien véhément du pasteur Jesse Jackson. Ce vétéran de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains a publié le 29 février sur le site d’Addis Fortune une tribune, « L’Éthiopie pourrait devenir la colonie de l’Égypte au XXIe siècle », dans laquelle il fustige les revendications du Caire, basées sur les « traités coloniaux » de 1929 et 1959, imposés à l’unique nation africaine « jamais colonisée », nonobstant l’invasion fasciste italienne (1935-1941). Il existe bien un autre texte de portée internationale : la Convention des Nations unies sur les cours d’eau internationaux. Signée en 1997, elle invite les pays riverains à se partager l’utilisation des cours d’eau « de manière équitable et raisonnable », en tenant compte des impacts des uns sur les autres. La convention appelle à régler les différends à l’amiable ou, à défaut, devant la Cour internationale de justice. Sauf que ni l’Égypte, ni l’Éthiopie, ni le Soudan n’ont signé ce texte…

Le coup de pioche dans le dos

À défaut d’un traité commun entre les parties concernées, ne restent que les négociations bilatérales. Or, le climat entre les deux pays est délétère depuis le tout premier coup de pioche. Le Caire n’a jamais digéré qu’en 2011, Meles Zenawi, le Premier ministre de l’époque, lance le chantier du GERD dans son dos, alors que le peuple égyptien renversait Hosni Moubarak : « L’Éthiopie a profité de la tourmente qui a suivi la révolution de janvier 2011 pour amorcer la construction sans en notifier les nations en aval », dénonçait l’ex-Ministre de l’eau Mohamed Nasr El-Din Allam, le 13 mai, dans une tribune au quotidien cairote al-Ahram.

En mars 2015, les trois pays ont bien signé une « déclaration de principes », s’engageant à trouver un accord préalable. L’accession au pouvoir en avril 2018 du jeune réformateur Abiy Ahmed et sa visite de courtoisie au Caire avaient détendu l’atmosphère. Mais depuis, faute de compromis, la tension n’a cessé de croître. Le ton de l’Égypte oscille entre poing fermé et main tendue. L’Éthiopie fait la sourde oreille et rejette tous les médiateurs : États-Unis, Banque mondiale, Ligue arabe, Conseil de sécurité des Nations unies… Washington a tenté des pourparlers, par le biais du secrétaire d’État au Trésor Steven Mnuchin, avec l’appui de la Banque mondiale. En mars, les États-Unis soulignaient que « le barrage ne doit pas être terminé sans accord ». Position qualifiée de « totalement inacceptable » par le ministre des Affaires étrangères éthiopien, Gedu Andargachew. Quelques jours plus tard, le chef de la diplomatie abyssine a envoyé balader la Ligue arabe avec le même aplomb : l’organisation interrégionale a en effet voté le 4 mars une résolution refusant les « mesures unilatérales pouvant nuire aux droits et intérêts de l’Égypte » sur le fleuve. Andargachew a aussitôt dénoncé « une résolution qui donne un soutien aveugle à un État membre sans prendre les faits en considération ».

À noter que le Soudan ne s’est pas associé à cette résolution de la Ligue arabe : Khartoum voit plutôt d’un bon œil le mégaprojet éthiopien. Le pays a ainsi signé en avril 2018 un accord avec l’Éthiopie afin de défendre conjointement le GERD. Les nouveaux dirigeants soudanais, issus de la révolution d’avril 2019, sont proches d’Abiy Ahmed. Et selon un reportage publié par l’AFP en novembre dernier, les paysans misent sur un impact positif du GERD sur leur quotidien, le barrage pouvant réguler le débit du fleuve et éviter des crues catastrophiques. Si l’on ajoute à cela la vente par Addis-Abeba d’électricité à bas prix, « le Soudan va encore plus bénéficier du barrage que l’Éthiopie », a confié à l’AFP Ekram Dagash, professeure de relations internationales à l’université Alzaiem Alazhari, à Khartoum. Fin juin, le Soudan s’est néanmoins rapproché de la position égyptienne, se disant « très inquiet de la décision éthiopienne de débuter le remplissage du réservoir du GERD en l’absence d’accord préalable ».

À plusieurs reprises, l’Égypte en a appelé au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais Gedu Andargachew a aussi rejeté cette médiation : le barrage étant à ses yeux « un projet de développement », le faire avaliser par le Conseil créerait « un dangereux précédent », une « interférence avec les activités pacifiques d’une nation souveraine ». Le ministre éthiopien de l’Eau, de l’Irrigation et de l’Énergie, Seleshi Bekele Awulachew, a affiché le 1er mai son intransigeance, assurant que son pays allait « poursuivre ses efforts jusqu’à ce que toutes les parties acceptent la réalité » : en d’autres termes, imposer le point de vue d’Addis-Abeba. « À l’angoisse égyptienne s’ajoute l’entêtement éthiopien », soupire l’historien Gérard Prunier.

Un conflit armé est-il à craindre ? En octobre dernier – quelques jours après s’être vu attribuer le prix Nobel de la paix ! –, Abiy Ahmed menaçait : son pays pourrait « mobiliser des millions » de jeunes hommes désœuvrés… L’écart des forces est patent : l’armée égyptienne compte 450 000 hommes, contre 300 000 pour l’Éthiopie. Et surtout, le budget militaire du Caire est huit fois supérieur (4 milliards de dollars contre 1 demi- milliard). Depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal al-Sissi en 2014, les achats de matériel militaire ont augmenté de 215 % ! Reste que cette armée est plus douée pour la répression des opposants et l’affairisme que pour les opérations extérieures : les hauts gradés sont accusés de corruption à grande échelle dans des vidéos postées par un entrepreneur du BTP exilé en Espagne, Mohamed Ali. « Ils ne font peur à personne », cingle Gérard Prunier, rappelant les humiliations répétées face à Israël et citant « les menaces jamais suivies d’effets sur le front libyen », où Le Caire soutient (avec la Russie, l’Arabie saoudite et les Émirats) le maréchal Khalifa Haftar, maître de la Cyrénaïque, contre le Gouvernement d’entente nationale de Fayez Sarraj (appuyé par la Turquie). Sur le plan opérationnel, « détruire un barrage n’est pas aisé, rappelle le spécialiste. Ces ouvrages sont bâtis pour résister à la pression de millions de tonnes d’eau, ils figurent parmi les bâtiments les plus solides construits par l’homme. À titre d’exemple, en 1943, en Allemagne, la Royal Air Force a eu énormément de mal à détruire les barrages de la Ruhr. Les aviateurs britanniques ont dû s’entraîner sur les lacs écossais avec des bombes planantes pouvant ricocher jusqu’à l’aplomb du mur intérieur du barrage. Cette action fut considérée comme un exploit stratégique, un film a même été fait. Et pourtant, ces barrages allemands étaient bien moins imposants que le GERD ! »

Le maréchal al-Sissi pourrait-il cependant demeurer les bras croisés ? Déjà, la rétrocession à l’Arabie saoudite en 2017 des îles inhabitées de Tiran et de Sanafir, dans la mer Rouge, avait suscité des manifestations nationalistes au Caire, dans un pays pourtant tenu d’une poigne de fer. Même unité nationale du côté de l’Éthiopie, au bord de l’implosion : le meurtre du chanteur oromo Hachalu Hundessa, tué par balles lundi 29 juin à Addis-Abeba, a embrasé l’Oromia, entraînant en quelques jours la mort d’une centaine de personnes dans des émeutes : « Face à la fronde des Oromos, Abiy Ahmed peut remercier le Covid d’avoir entraîné le report des élections, qui étaient prévues en mai », estime l’historien. L’opposant Jawar Mohammed, leader du Congrès fédéraliste oromo, perçoit la pandémie comme « un prétexte pour s’éterniser au pouvoir ». Pour Gérard Prunier, Abiy Ahmed espère que la finalisation du GERD aidera dans les urnes son tout nouveau Parti de la prospérité.

Un précédent montre que les pays en amont – et pas seulement l’Éthiopie – sont lassés de la tendance du Caire à considérer le Nil comme son bien exclusif. Il y a dix ans, en mars 2010, plusieurs États riverains avaient signé à Entebbe, en Ouganda, un accord-cadre coopératif, afin d’obtenir davantage d’eau du Nil. Dans un langage fort peu diplomatique, l’Éthiopie, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda et le Kenya (le Burundi ayant rejoint les signataires en février 2011) s’étaient dits « fatigués de demander la permission de l’Égypte avant d’utiliser les eaux du Nil pour le moindre projet de développement, comme l’irrigation, ainsi que l’exige le traité de 1929 ». Et déjà, le ministre de l’Eau et de l’Irrigation avait menacé : « L’Égypte se réserve le droit de prendre toutes les mesures qu’il lui conviendra afin de sauvegarder sa part des eaux. » Un ministre tanzanien avait alors refusé de se laisser intimider : « L’Égypte ne va pas bombarder le Rwanda, le Burundi ou la Tanzanie… »

« La dispute a atteint un niveau périlleux », met en garde l’International Crisis Group dans une tribune publiée le 16 mars. « Afin de diminuer la tension, les différentes parties devraient trouver un accord intérimaire sur les deux premières années de remplissage du réservoir, pendant lesquelles l’Éthiopie stockerait assez d’eau pour tester ses turbines. » Cet accord permettrait de « gagner du temps », souligne l’ONG, afin de « trouver un accord global ».