La cité va Kraken
Dans ce film d'horreur signé Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes, la tour d'une cité désaffectée devient le théâtre de disparitions mystérieuses. Si l'hémoglobine et l'effroi sont au rendez-vous, ce premier long-métrage charrie aussi, en creux, des questions morales.
Avec leur architecture brutaliste et leur silhouette vertigineuse, les barres d'immeubles des cités offrent un décor cinématographique propice aux récits d'épouvante. Et ça, les jeunes réalisateurs Mohamed Chabane, 33 ans, et Théo Jourdain Rhodes, 34 ans, l'ont bien compris. Kraken n'a ni la prétention ni la vocation de documenter la réalité des quartiers périphériques parisiens, comme ont pu le faire La Haine (1995), de Mathieu Kassovitz, ou Les Misérables (2019), de Ladj Ly. Mais le territoire bien réel dans lequel ont tourné ces « bébés de l'école Kourtrajmé », comme ils aiment se définir, se suffit à lui-même. Filmées en partie à Grigny, au sud de Paris, et au fort d'Aubervilliers, un ancien site militaire créé en 1843 et transformé en HLM, les images, bien que fantasmées dans le film, témoignent aussi de l'abandon des quartiers populaires. Dans une tour ravagée par un incendie, des disparitions s'enchaînent et alimentent les rumeurs. Une bande de jeunes du quartier – un ex-détenu repenti, des gros bras dans le business, des filles insérées et un petit rigolo amateur de vidéos virales – décide de s'y rendre. Ils seront bientôt pris dans un piège mortel. Le synopsis, aussi efficace que le résultat, a tout de la fiction horrifique. Kraken joue avec les codes du film d'horreur dans une forme d'hommage au genre. Sorte de Projet Blair Witch taillé pour la génération TikTok, cette fiction puise aussi ses références dans Massacre à la tronçonneuse version urbaine. Le binôme, derrière la comédie musicale en dix épisodes Reusss, sortie en 2022, et quelques épisodes de la série Netflix Young Millionaires, a fait ses armes dans la rue avec un appareil Canon 5D. Théo a collaboré à la production avec JR ou encore Ladj Ly, et son camarade a réalisé des clips de rap. Ce n'est donc pas un hasard si l'on retrouve, aux côtés d'Alassane Diong (Tirailleurs, de Mathieu Vadepied) et Manon Bresch (Muganga – Celui qui soigne, de Marie-Hélène Roux), les rappeurs Gazo et La Mano 1.9.
AM : Depuis les années 1990, des films ont été tournés dans des cités pour rendre compte d'une réalité qui n'est pas racontée dans les médias traditionnels. De fait, les cités véhiculent beaucoup de fantasmes. Avez-vous fait le choix du cinéma de genre pour pousser le curseur de l'imaginaire ?
Théo Jourdain Rhodes : On a essayé, en tout cas, de ne pas trop coller de fantasmes sur la banlieue, même si on joue avec quelques ressorts du film de gangsters. On utilise des personnages très réels et, après, on amène des codes de cinéma pour jouer avec. On a tourné à Grigny, à La Grande Borne, une vaste cité HLM située à 1 h 30 au sud de Paris, dans le 91. Aucun tournage n'avait été accepté avant le nôtre. On a pu y aller parce qu'on connaissait des gens qui nous ont ouvert les portes, et parce que Bilel Chegrani, qui joue Marvin, vient de là-bas aussi. Il y avait une histoire et un respect mutuel.
Mohamed Chabane : Dès le départ, ça faisait partie de la promesse du film : amener les personnages que l'on voit dans Les Misérables ou d'autres films similaires, qui sont traités au premier degré et avec un regard social, dans un autre univers pour voir ce qu'il se passe. Grâce au cinéma de genre, des choses complètement folles et différentes de ce que l'on a l'habitude de voir dans les films de cité se produisent.
La Gravité (2023), du réalisateur franco-burkinabè Cédric Ido, faisait également ce pari d'amener des personnages de cité dans un autre univers, en pariant, lui, sur le genre fantastique. Est-ce que l'on assiste à un changement de récit sur les cités dans la fiction ?
M.C. : Bilel joue dans La Gravité, d'ailleurs ! Oui, il y a aussi Vermines, de Sébastien Vanicek, qui s'inscrit dans cette veine [un film d'horreur sorti en 2023, qui se déroule dans une barre d'immeubles HLM, où le jeune Kaleb, interprété par Théo Christine, domestique une araignée venimeuse qui prolifère dans tout l'immeuble, ndlr]. Le film est sorti quand on écrivait Kraken, donc il a été un bon indicateur pour nous. On s'est dit qu'il pouvait y avoir des films de genre en cité qui marchent. Mais on a abordé les choses de façon beaucoup plus radicales. On est allés à fond dans le divertissement et le sensationnel, et on a assumé ce parti pris sans complexe – là où avant, les films de genre dans les cités essayaient de justifier leur intrigue avec un message social. Nous, on voulait assumer le fait que ce n'est pas un film social, mais un film de divertissement avec des sensations fortes. Après ça, on a mis des sous-couches sur ce que l'on pense de la cité et de la société, mais ce n'était pas le sujet principal.
T.J.R. : On adore le mélange des genres. On veut renouveler aussi le genre de l'horreur français.
Pourquoi la cité apparaît-elle comme un décor propice au cinéma de genre ?
M.C. : J'ai grandi en cité. J'ai tourné pas mal de clips de rap dans ce décor. Dans la cité, il y a plein de personnages hyper intéressants, de personnalités marrantes et en décalage avec le reste de la société. Même en matière d'anecdotes, la cité regorge d'histoires. Il s'y passe tellement de choses que ça en devient très cinématographique, intrigant et inspirant. Je pense que c'est pour cette raison qu'il y a pas mal de cinéastes, comme ceux du collectif Kourtajmé, qui tournent là-bas. Et pour les films de genre, encore plus.
T.J.R. : Il y a plein de mythes et de légendes urbaines qui circulent dans les cités. On trouvait ça marrant de les exploiter. Ce qui est intéressant dans le fait de tourner ce type de film dans cet environnement, c'est que l'attitude des personnages face à un tueur va forcément être différente de celle d'un individu dans la même situation en plein Paris. Face à une menace réelle se pose tout de suite la question de savoir s'ils vont flipper ou non. Comment ils vont répondre, se battre, avec quelle arme… Prendre le contrepied des archétypes d'agresseurs et d'agressés, c'était intéressant.
M.C. : Oui, on voulait savoir ce qu'il se passe quand un tueur se retrouve face à des mecs qui ont des fusils à pompe, qui n'ont pas peur et qui vont lui rentrer dedans !
L'étiquette de film de cité en tant que genre, que l'on accole à ce type de fiction, est-elle pertinente, selon vous ?
M.C. : C'est un genre qui se mélange à d'autres genres. Il y a aussi des films de cité comiques, par exemple.
T.J.R. : J'ai l'impression que c'est devenu un genre propre à la France. On n'a pas de film de cité aux États-Unis, par exemple. C'est grâce à La Haine que l'on a commencé à poser cette étiquette. Ce film est tellement une pierre angulaire. Il n'y avait pas d'équivalent avant. Toutes les propositions de ce type qui ont suivi découlent de là.
Parmi les acteurs du film, on retrouve Gazo et La Mano 1.9. Était-ce une évidence de faire appel à des rappeurs pour rejoindre le casting ?
T.J.R. : Le producteur voulait attirer les jeunes dans les salles. Pour ça, il faut avoir des stars. Mais on n'a pas vraiment d'icônes de cinéma qui parlent aux jeunes d'aujourd'hui. Donc on a tout de suite pensé aux stars de la musique. Quand on a rencontré Gazo et La Mano, ils avaient vraiment envie de jouer. C'était des premiers rôles de cinéma pour les deux.
M.C. : Quand on a rencontré Gazo, il nous a tout de suite dit qu'il était fan de films d'horreur. Et, en effet, il avait beaucoup plus de connaissances que nous deux réunis : il était trop chaud ! La Mano et lui ont été traités comme tous les autres acteurs. Ils ont fait des essais, on les a dirigés. On ne les aurait pas pris s'ils n'avaient pas été bons… Ils ont beaucoup travaillé. Ils nous ont montré qu'ils pouvaient se mettre à leur place d'acteurs novices, et non de stars qui viennent avec beaucoup de certitudes. Ils ont été super professionnels et ont travaillé avec une coach deux à trois fois par semaine. Ils ont même fait les chorégraphies de cascades. Bref, ils se sont donnés ! C'était émouvant à voir, car ils nous ont fait confiance. Ce sont des stars, et on joue aussi avec leur image. Si le film est nul et qu'ils sont nuls dedans, c'est catastrophique pour eux. Ils ont accepté qu'on leur fasse jouer des scènes énormes, que bon nombre de rappeurs auraient refusé de jouer, et ça, c'est génial !
Deux personnages féminins, interprétés par Manon Bresch et Lucie Charles-Alfred, sont au premier plan. La place des femmes est souvent secondaire dans les films de cité. Est-ce que le film de genre vous a permis d'explorer cette diversité de personnages à l'écran ?
T.J.R. : Dans beaucoup de films d'horreur, on retrouve ce que l'on appelle des final girls [dernières survivantes, ndlr]. C'est moderne sans l'être, car le recours à cet archétype existe depuis cinquante ans.
M.C. : Et en même temps, Manon a tout donné. Elle y va ! En cité, c'est vrai que beaucoup de femmes sont obligées d'être fortes, parce qu'elles évoluent dans un environnement particulier. Du coup, ça crée des personnalités différentes de celles que l'on peut voir dans d'autres arènes ou films.
L'usage de vidéos amateur tournées au smartphone fait penser au Projet Blair Witch et à son dispositif documentaire intégré à la fiction…
T.J.R. : Oui, ça fait partie de nos références. On adore le found footage [« images trouvées », ndlr] et on voulait intégrer des sous-genres de films d'horreur au film d'horreur. C'était une évidence d'intégrer le téléphone, car ça aurait été anachronique que le personnage de Marvin tienne une caméra HD.
M.C. : Le Projet Blair Witch de maintenant, c'est de faire des vidéos TikTok ou YouTube qui manipulent un peu plus la réalité qu'à l'époque. Dans Blair Witch, les jeunes veulent faire un docu, là où Marvin veut percer sur les réseaux sociaux.
Pourquoi avoir fait le choix de confier certains attributs de la police à un personnage qui ne représente pas l'institution ?
M.C. : Il y avait des violences policières à l'époque où on écrivait le scénario – la mort de Nahel m'a particulièrement marqué. Quand on voit des images, on a tout de suite envie de les catégoriser. On n'a pas le temps de chercher de la nuance. Je trouve cette tendance à vouloir classer les choses hyper dangereuse dans notre société, car on ne prend pas le temps de voir celui qui est de l'autre côté du miroir, dans une position complètement opposée à la nôtre. Il y a comme un non-dialogue qui peut être encore plus dangereux que les messages de haine. C'était important de jouer avec ces images inconscientes et de les détourner.
T.J.R. : On voulait aussi s'amuser avec les images. Toutes les morts traitées dans le film sont des violences policières poussées jusqu'à l'horreur. Ce n'est pas tant pour donner du sens que pour montrer que l'on s'inspire d'une réalité.
Derrière l'horreur et le gore, l'humour a aussi sa place dans Kraken, notamment grâce au personnage de Marvin. C'était important pour vous d'intégrer des ressorts comiques au film ?
T.J.R. : On ne vient pas du genre de l'horreur, à la base. Il y a plein de sous-genres dans l'horreur, mais un film sans une touche d'humour, j'ai du mal à aller au bout. Quand on regarde Scream, on passe un bon moment, on sursaute, on a peur et on rit. À l'inverse, des films comme Hérédité, d'Ari Aster, par exemple, sont incroyables, mais très lourds.
M.C. : Je trouve ça super moderne de mêler les deux. Il y a Get Out, de Jordan Peele [film d'horreur à la satire glaçante, qui mêle humour noir et malaise pour traiter de la question du racisme aux États-Unis, ndlr], qui mêle les registres. Plein de nouveaux réalisateurs viennent de la comédie et font de l'horreur. C'est le cas de Zach Cregger avec Barbare (2022) ou encore Weapons (2025), qui reste un film d'horreur, même si on rit beaucoup. Parce que ce n'est pas une parodie ni une comédie d'horreur. Nous, on assume cet ADN-là.
Peut-on voir dans la tour elle-même, bâtiment dégradé et ravagé par les flammes où se déroule le gros du film, une allégorie de l'horreur ?
T.J.R. : C'est certain qu'on s'est rendu compte, en tournant là-bas, que les gens qui ont conçu cette tour n'ont pas pensé au bien-être des habitants. Même sans notre chef déco, la tour en elle-même était glauque. Il y a un côté prison, labyrinthique, enfermé.
M.C. : C'est là qu'intervient le sujet social : cette tour représente l'enfermement des habitants, mais aussi la corruption qui s'installe chez les résidents de la cité et qui va les diviser. Des gens du quartier sont envoyés pour expulser les occupants. Là où on a tourné, des squatteurs ont vraiment été virés. Ladj Ly parle aussi de ce phénomène dans Bâtiment 5 (2023). Ce sont des sujets qui existent vraiment. On voulait montrer comment des mecs de cité, qui sont déjà abandonnés, peuvent aussi faire la misère à des gens qui sont en dessous d'eux, comme ces squatteurs, pour la plupart migrants. Il y a une espèce de hiérarchie sociale de la misère au sein de laquelle, tout en bas, un gars va peut-être finir par monter tout en haut. C'est un peu le retour de flamme de tous les dysfonctionnements systémiques de la société envers les banlieues. On l'aborde en sous-couche, mais en vrai, c'est aussi ça le sujet.
Que vont devenir ces tours abandonnées où vous avez tourné ?
M.C. : Nous avons été le dernier tournage accueilli dans les tours du fort d'Aubervilliers, car un projet de réhabilitation va démarrer bientôt. Ce que je trouve fou, c'est que l'on est face à cinq ou six tours, comptant chacune quinze étages, et qu'elles sont complètement vides, alors même que des gens vivent dans la rue.
T.J.R. : Les tours ont accueilli un centre d'hébergement d'urgence pour les migrants à une époque [la fondation Caritas avait pu y héberger 200 personnes pendant la trêve hivernale de 2015, ndlr]. Les acteurs du projet de réhabilitation [les villes d'Aubervilliers et de Pantin, les établissements publics territoriaux Plaine Commune et Est Ensemble, ainsi que le département de Seine-Saint-Denis, ndlr] sont en train de diviser les appartements. Les anciens T4 sont jugés trop grands pour la Petite Ceinture parisienne. Ils doivent tout désamianter avant. Il y a beaucoup de travail.