La Corne, champ de batailles global
Entre la mer Rouge et l'océan Indien, la région est devenue l'arène où s'affrontent les ambitions des puissances plus ou moins grandes, attisant les conflits et les fractures locales. Focus sur une dangereuse et complexe partie d'échecs qui se joue au détriment des populations.
Djibouti, l'Érythrée, l'Éthiopie, la Somalie, le Somaliland, le Soudan aussi, plus loin. Plus de 200 millions d'habitants, parmi les plus jeunes et les plus vulnérables du continent, vivent là, face à l'un des verrous maritimes de la planète : le détroit de Bab el-Mandeb, la montée vers la mer Rouge, une autoroute où transitait, avant les crises, près de 10 % du commerce mondial. La cascade de conflits au Moyen-Orient, depuis le 7 octobre 2023, aiguise les intérêts des puissances pour ce nœud stratégique. L'offensive des Houthis yéménites sur le détroit début septembre, avec la bénédiction probable de Téhéran, a ajouté un second choc à la fermeture d'Ormuz, qui asphyxie les marchés de l'énergie. L'antagonisme entre Riyad et Abu Dhabi alimente une périlleuse dynamique d'alliances contradictoires, qui souffle notamment sur les braises de la « guerre des généraux » au Soudan. Israël est le seul État à reconnaître le Somaliland. Washington cherche des solutions de contrôle stratégique… À l'intérieur, les fractures s'élargissent : la quête d'un accès à la mer d'Addis-Abeba inquiète ses voisins, les combats ont repris fin septembre au Tigré, l'État somalien reste morcelé. La volatilité des cours du baril et la valse des hésitations de l'imprévisible locataire de la Maison-Blanche accentuent les risques. Chaque crise nourrit l'autre, aux dépens de l'intégration régionale, de la croissance et de la lutte contre le changement climatique. Dans cette région en surchauffe, rien ne se jouera sans une réponse à la fois locale et globale.
Les Houthis, maîtres du chaos et du détroit
Le monde s'est souvenu de leur existence en novembre 2023 : en solidarité avec les Palestiniens de Gaza, bombardés par Israël après les attaques du 7-Octobre, les Houthis décochent leurs drones et leurs missiles sur les navires croisant dans le détroit de Bab el-Mandeb. En quelques semaines, ils en touchent 48 et en détruisent six… Le trafic en mer Rouge dégringole alors, obligeant le commerce maritime à un détour de 3 500 milles nautiques, soit 6 000 kilomètres, via l'Afrique du Sud.
Ce mouvement chiite zaydite, né dans le nord-ouest du Yémen, tire son nom de la famille al-Houthi, en lutte contre le pouvoir central depuis 2004. Il est financé et armé par la République islamique d'Iran. En 2014, les Houthis s'emparent de la capitale, Sanaa. L'année suivante, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), rivaux de Téhéran, interviennent militairement. Sans succès. La guerre aurait fait près de 400 000 morts en comptant les victimes indirectes. Les Houthis contrôlent aujourd'hui un pan occidental du pays, le plus peuplé, et revendiquent plusieurs centaines de milliers de combattants.
L'enlisement du conflit entre l'Iran et les États-Unis leur offre l'occasion d'avancer leurs pions. Le 13 juillet 2026, Riyad et les forces gouvernementales yéménites frappent la piste de l'aéroport de Sanaa pour empêcher l'atterrissage d'un avion iranien chargé d'armes et de commandants des Gardiens de la révolution. Les Houthis proclament aussitôt la fin de la trêve conclue en 2022 et repassent à l'offensive. Début septembre, ils s'emparent de la majeure partie de la côte occidentale, dont le port de Moka et l'île de Périm. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui sépare la Corne de la péninsule Arabique et ne mesure qu'une trentaine de kilomètres dans sa partie la plus étroite, passe sous leur contrôle. Après Ormuz, paralysé depuis mars, c'est le second grand passage pétrolier du globe qui se transforme en goulet d'étranglement… Dans les jours qui suivent, le volume de pétrole qui y transite chute de près d'un quart, de 4,4 à 3,4 millions de barils par jour. Le baril franchit la barre des 100 dollars.
Business et influence
Riyad cherche des alliés. Le 7 août, l'Arabie saoudite a signé avec la Turquie et le Pakistan un accord de défense, le « pacte de La Mecque ». Un mois plus tard, les missiles houthis frappent le sud du royaume. Les autorités affirment même qu'un drone a visé La Mecque. Les Houthis démentent, assurant avoir frappé des cibles militaires et pétrolières « éloignées des sites sacrés ». Islamabad annonce qu'aucune riposte militaire n'est à l'ordre du jour. Ankara promet une aide « technique », une fois le pacte ratifié par son Parlement. Washington tergiverse. Les États-Unis ont frappé les Houthis en 2024 et en 2025, avant de conclure avec eux une trêve négociée par Oman. Mohammed ben Salmane a réclamé de nouvelles frappes. Donald Trump, empêtré dans la crise iranienne, a refusé, puis ordonné une opération, avant de l'annuler au dernier moment. Les Houthis, eux, ont pris soin d'appeler la Maison-Blanche : leur seule cible est l'Arabie saoudite. Le royaume se retrouve seul face au détroit.
L'oléoduc Est-Ouest, qui lui permettait d'exporter son brut par la mer Rouge en évitant Ormuz, a été fermé après une attaque attribuée à des milices irakiennes. En septembre, le nombre de navires saoudiens franchissant Bab el-Mandeb a chuté des deux tiers. L'incertitude gagne les transporteurs. Les Houthis, eux, prospèrent. Depuis 2024, des entreprises paient pour traverser sans encombre, un droit de passage qui leur rapporterait 180 millions de dollars par mois, selon des experts de l'ONU.
Autre sujet d'inquiétude pour toute l'Afrique de l'Est : les Houthis ont tissé des liens avec les Shebab somaliens. Tout les sépare, en principe. Les premiers sont chiites, les seconds sont des djihadistes sunnites affiliés à Al-Qaïda. Mais selon les experts de l'ONU, leur coopération a atteint en 2025 un niveau sans précédent : contrebande d'armes, formation au maniement des drones et à la fabrication d'explosifs, envoi de combattants somaliens au Yémen. Au-delà de l'idéologie, c'est une affaire de business et d'influence. Au bout de la chaîne, il y a la Somalie, et jusqu'au Kenya… Bab el-Mandeb, la « porte des Lamentations », n'a sans doute jamais aussi bien porté son nom.
Guerre froide entre l'Arabie saoudite et les Émirats
On dit qu'un ami trahi vaut deux ennemis. Le proverbe va bien à MBS et MBZ. Mohammed ben Zayed, 65 ans, président des Émirats arabes unis (EAU), a longtemps été le mentor de Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien de vingt-quatre ans son cadet. Les deux pays ont fait front commun contre les printemps arabes. Ils sont intervenus ensemble au Yémen contre les Houthis, en 2015. En 2017, ils ont imposé un blocus au Qatar. Mais deux ambitions de puissance ne cohabitent pas longtemps dans le même espace. Pour préparer l'après-pétrole, Riyad et Abu Dhabi veulent tous deux devenir le hub du commerce entre l'Asie, l'Europe et l'Afrique. La mer Rouge est au cœur de ce duel. Pour l'Arabie saoudite, c'est son arrière-cour, celle de Djeddah, de Yanbu et des mégaprojets de la « Vision 2030 ». Pour les Émirats, c'est le premier maillon d'un collier de ports déployé le long des côtes africaines. DP World et AD Ports ont multiplié les concessions, de l'Égypte au Sénégal, de la Tanzanie au Rwanda enclavé.
La concurrence, puis la rupture
C'est dans la Corne que cette concurrence tourne à l'affrontement par procuration. Deux blocs se font face. D'un côté, Abu Dhabi, avec l'Éthiopie, le Somaliland, les régions autonomes somaliennes du Puntland et du Jubaland, et, au Soudan, le général Hemedti et ses Forces de soutien rapide (FSR), accusées de massacres au Darfour. De l'autre, Riyad, avec l'Égypte, l'Érythrée, le gouvernement fédéral de Mogadiscio et l'armée soudanaise du général al-Burhane, soutenus aussi par la Turquie et le Qatar. Le jeu émirati déborde jusqu'en Libye, où Abu Dhabi arme depuis des années le maréchal Khalifa Haftar, maître de l'est du pays. Son territoire servirait, selon plusieurs enquêtes, de voie d'approvisionnement pour les FSR. À Djibouti, le basculement est tout aussi net. Le pays a expulsé DP World du terminal de Doraleh en 2018. En octobre 2025, il a confié pour trente ans le port de Tadjourah au saoudien Red Sea Gateway Terminal (RSGT).
Israël a achevé de politiser la rivalité. Les Émirats ont normalisé leurs relations avec l'État hébreu, en rejoignant les accords d'Abraham en 2020. L'Arabie saoudite a gelé son rapprochement après la guerre de Gaza. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État à reconnaître le Somaliland, où les Émirats exploitent le port et la base de Berbera. Riyad condamne. Abu Dhabi se tait… À Riyad, un ancien membre du Conseil consultatif qualifie les Émirats de « cheval de Troie » d'Israël dans le monde arabe.
La rupture est consommée à l'hiver 2025. En novembre, à la Maison-Blanche, MBS demande à Donald Trump d'agir au Soudan. Trump en rend compte à MBZ, qui y voit une trahison. En décembre, au Yémen, les séparatistes du Conseil de transition du Sud (STC), alliés d'Abu Dhabi, et pourtant membres de la coalition anti-Houthis, chassent de l'Hadramaout, aux portes du royaume, les forces soutenues par Riyad. Le 30 décembre, l'aviation saoudienne bombarde dans le port de Moukalla une cargaison d'armes déchargée de deux navires venus de Fujaïrah. Les Émirats retirent leurs troupes du Yémen. Deux semaines plus tard, Mogadiscio rompt tous ses accords avec Abu Dhabi. En avril 2026, les Émirats quittent l'Opep. L'Afrique est devenue le champ de bataille de ces deux anciens alliés.
La guerre des généraux soudanais, cynique bras de fer régional
Certains observateurs évoquent une « guerre contre les civils » plutôt qu'une « guerre civile ». Depuis avril 2023, deux généraux – Abdel Fattah al-Burhane, chef des Forces armées soudanaises (FAS), et Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemedti », chef des Forces de soutien rapide (FSR) – se livrent une lutte acharnée. Leur seul objectif est la mainmise sur le pays, sans égard pour le peuple soudanais, qui avait renversé le dictateur Omar el-Béchir en avril 2019. Nul ne connaît le vrai bilan, estimé entre 150 000 et 400 000 morts, car on périt autant à cause des balles que de la faim et du choléra. Quelque 14 millions de personnes ont fui leur foyer. C'est la pire crise humanitaire au monde. Et la plus oubliée… Les deux hommes ont été alliés : ensemble, ils ont évincé le gouvernement civil par le coup d'État d'octobre 2021. Puis leur rivalité a éclaté, sur fond de lutte pour le pouvoir et les richesses du pays. Le 26 octobre 2025, au terme d'un long siège, les FSR ont pris El-Fasher. Des experts mandatés par l'ONU y voient les « marques d'un génocide ». Le pays est aujourd'hui coupé en deux. L'armée tient Khartoum, reprise en 2025, le centre, l'est et Port-Soudan, devenue capitale de fait. Les FSR contrôlent le Darfour, où elles ont installé un gouvernement parallèle. Le front s'est déplacé au Kordofan, où El-Obeid vit sous les drones et la menace d'un nouveau siège…
Le point de jonction des crises
La guerre s'est régionalisée. Les FAS sont soutenues par l'Arabie saoudite, l'Égypte, l'Érythrée, la Turquie et le Qatar. Elles le sont aussi, selon des informations parcellaires, par la Somalie. En face, les FSR bénéficient de l'appui des Émirats arabes unis, du Tchad et de l'Éthiopie. Des experts de l'ONU ont documenté des livraisons d'armes émiraties transitant par l'est du Tchad. Des images satellites analysées par l'université Yale montrent une base éthiopienne d'Asosa, près de la frontière, en train de recevoir des pick-up armés. Les trois États démentent : aucun ne veut passer pour le complice d'une milice accusée de massacres de masse…
Abu Dhabi voit en Hemedti un rempart contre al-Burhane et ses alliés islamistes, héritiers de l'ancien régime. Il y a plus prosaïque : l'or. Premier produit d'exportation du Soudan, il est extrait en partie de mines contrôlées par les FSR, et finit pour l'essentiel à Dubaï. Port-Soudan a riposté sur tous les terrains. Il a d'abord annulé le projet du port d'Abu Amama, promis aux Émirats. Il a ensuite traîné Abu Dhabi devant la Cour internationale de justice pour complicité de génocide – sans succès, la Cour s'étant déclarée incompétente. En mai 2025, il a rompu ses relations diplomatiques avec un « État agresseur ». L'or soudanais a changé de route : en 2024, 99 % des exportations officielles partaient vers Dubaï. Un an plus tard, les volumes vers les Émirats ont chuté de près de deux tiers, au profit de l'Égypte.
Depuis 2025, les États-Unis portent une feuille de route pour un cessez-le-feu au sein d'un « Quad » qui réunit l'Arabie saoudite, l'Égypte et les Émirats. Burhane l'a rejetée en novembre 2025, estimant que cette proposition est « la pire à ce jour ». Pas question de laisser le parrain de Hemedti arbitrer la paix. Massad Boulos, émissaire de Donald Trump, pousse désormais une trêve de quatre-vingt-dix jours. Les USA n'ont pas délivré de visa au général Burhane pour l'Assemblée générale des Nations unies, et conditionnent sa venue à l'acceptation de cette trêve. Port-Soudan crie au chantage et refuse un « à prendre ou à laisser ». Le conflit déborde désormais sur l'Éthiopie. Port-Soudan accuse Addis-Abeba d'avoir laissé des drones décoller de l'aéroport de Bahir Dar pour frapper Khartoum. L'Éthiopie accuse l'armée soudanaise d'armer et de financer le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), déjà allié de l'Érythrée. La guerre des généraux est devenue le point de jonction de toutes les crises de la Corne.
L'Éthiopie, de la course à la mer au risque d'implosion
Le 21 septembre, plusieurs mouvements armés éthiopiens ont annoncé une alliance hétéroclite, avec un objectif commun : renverser le Premier ministre Abiy Ahmed et son Parti de la prospérité. La Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie réunit sept groupes : le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la milice Fano des nationalistes amharas, l'Armée de libération oromo (OLA), le Front national de libération de l'Ogaden (ONLF), le Front uni révolutionnaire démocratique afar (ARDUF), le Mouvement de libération du peuple du Benishangul et le Mouvement démocratique du peuple gumuz… C'est une alliance improbable d'anciens ennemis. Selon Addis-Abeba, elle est financée par l'Érythrée, qui dément. Les troupes érythréennes avaient pourtant mis le Tigré à feu et à sang lors du premier conflit, de novembre 2020 à novembre 2022, qui avait fait jusqu'à 600 000 morts, selon certaines estimations. L'armée soudanaise du général al-Burhane est aussi accusée d'armer les combattants tigréens.
Le divorce couvait depuis des mois. Le TPLF et le gouvernement fédéral s'accusaient mutuellement de violer l'accord de paix de Pretoria. En avril, Addis-Abeba a prolongé pour un an l'administration intérimaire du Tigré. Le 5 mai, le TPLF l'a chassée et a réinstallé à Mekele son ancien chef de guerre, Debretsion Gebremichael. Le 23 septembre, deux jours après la naissance de l'alliance, les forces tigréennes se sont emparées des aéroports de Mekele, de Shire et d'Aksoum. Elles ont ensuite attaqué en pays afar et en pays amhara aux côtés des Fano, leurs adversaires d'hier ! Washington menace de sanctions et appelle au dialogue sous l'égide de l'Union africaine. Le paradoxe est saisissant. L'Éthiopie en guerre est aussi l'une des économies les plus dynamiques du monde : 9,2 % de croissance en 2025, autant cette année, selon le FMI. Le meilleur score d'Afrique subsaharienne. En septembre 2025, Abiy Ahmed a inauguré le grand barrage de la Renaissance (GERD), le plus puissant du continent. Addis-Abeba se transforme à marche forcée. Et bientôt démarrera le chantier d'un aéroport géant à Bishoftu, destiné à conforter Ethiopian Airlines, première compagnie africaine. Le Premier ministre rêve de puissance régionale. Mais la prospérité de la capitale ne suffit pas à tenir ensemble les périphéries…
Le désenclavement à tout prix
Cet enchevêtrement d'alliances baroque doit beaucoup aux choix d'Abiy Ahmed et à son implication dans la guerre des généraux au Soudan. Le Premier ministre veut à tout prix désenclaver l'Éthiopie, un pays privé de façade maritime depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993. Avec ses quelque 130 millions d'habitants, c'est la nation enclavée la plus peuplée du monde. Le chef d'État a d'abord signé, en janvier 2024, un protocole d'accord avec le Somaliland séparatiste : un accès à la mer contre une reconnaissance. Mogadiscio a crié à l'annexion et l'accord est resté lettre morte. Djibouti a bien proposé de lui confier la gestion d'un port. Mais ce n'est pas un accès souverain. Depuis, il regarde vers le port érythréen d'Assab. En septembre 2025, il a qualifié son « retour » dans le giron éthiopien de « question de temps ». De quoi inquiéter Asmara. Les deux voisins, en guerre de 1998 à 2000, s'étaient réconciliés en 2018, ce qui avait valu à Abiy Ahmed le prix Nobel de la paix 2019. Ils avaient même combattu côte à côte contre le TPLF lors de ce qu'il faut désormais appeler la « première » guerre du Tigré. Mais l'accord de paix de Pretoria, signé en 2022 sans l'Érythrée, a ouvert la brèche. Asmara s'est depuis rapproché de ses anciens ennemis tigréens, de l'Égypte et de l'armée soudanaise. Le soutien apporté à Hemedti vaut aussi à l'Éthiopie l'hostilité du général al-Burhane. En liguant contre lui tous ses adversaires, les appétits impériaux du Premier ministre risquent de raviver le péril qui guette depuis toujours la mosaïque éthiopienne, deuxième pays le plus peuplé du continent : l'implosion.
Le Somaliland en quête de reconnaissance
La reconnaissance par Israël du Somaliland, le 26 décembre 2025, constitue une première victoire diplomatique pour l'entité séparatiste, qui l'attendait depuis plus de trente ans. Le Somaliland est l'héritier de l'ancien protectorat britannique du même nom. Des décennies d'administration anglaise y ont forgé une identité singulière, distincte du reste de la Somalie, ancienne colonie italienne. Le territoire a même connu cinq jours d'indépendance, en juin 1960, avant de s'unir au Sud pour former la République de Somalie. Le 18 mai 1991, il a profité de l'effondrement de l'État somalien pour faire sécession. Depuis, cette république autoproclamée, dont la superficie dépasse le quart de celle de la Somalie, vit comme un presque-État : gouvernement, police, armée, monnaie, et alternances électorales relativement démocratiques. Sa stabilité, comparée à une Somalie minée par les querelles de clans et le terrorisme des Shebab, et sa position sur le golfe d'Aden, face au Yémen, attisent les convoitises… En janvier 2024, l'Éthiopie enclavée avait signé avec Hargeisa un protocole d'accord. Il prévoyait une concession d'une vingtaine de kilomètres de côte, en échange d'une reconnaissance à terme. Colère de Mogadiscio, réprobation de l'Union africaine, attachée à l'intangibilité des frontières… Sous la médiation de la Turquie, Addis-Abeba et Mogadiscio ont signé le 11 décembre 2024 la « déclaration d'Ankara ». L'Éthiopie s'y engage à respecter l'intégrité territoriale de la Somalie.
Courtiser washington
Les Émirats arabes unis n'ont pas (encore) reconnu le Somaliland. Mais leur argent consolide son indépendance de fait. DP World a investi quelque 450 millions de dollars dans le port de Berbera, désormais capable d'accueillir un demi-million de conteneurs par an. Dès 2017, Abu Dhabi avait obtenu le droit d'y installer une base militaire, en pleine guerre contre les Houthis. Depuis octobre 2025, les images satellites montrent l'aéroport de Berbera en plein chantier. Selon Le Monde, les Émirats y construiraient des dépôts de munitions pour le compte des États-Unis et d'Israël. Hargeisa et Tel-Aviv démentent tout accord de défense. Mais Israël cherche de toute évidence un avant-poste sur le golfe d'Aden, à portée des Houthis…
Le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », joue cette carte à fond. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, il courtise Washington. En septembre, il a été reçu au Capitole par le sénateur républicain Ted Cruz, qui presse l'administration de reconnaître le Somaliland. Irro ne demande pas de l'aide. Il met tout sur la table : « Nos installations et nos minerais. » Une base américaine ? « Je ne l'exclus pas. » En face, Washington écoute, mais n'a toujours pas agi, soucieux de maintenir son influence en Somalie.
Cette quête de légitimité dépasse la symbolique. Le Somaliland a besoin de reconnaissance pour rassurer les investisseurs et accéder aux bailleurs internationaux. Dans l'arrière-pays, certaines régions n'ont presque pas vu de pluie depuis trois ans. Les troupeaux meurent de soif et la malnutrition frappe les populations pastorales. Toute la Corne subit la sécheresse : plus de 6 millions de Somaliens sont menacés par la faim. Le paradoxe est cruel. Le Somaliland n'a jamais été aussi courtisé, tandis que sa population n'a jamais été aussi vulnérable…
La Somalie menacée de démantèlement
En riposte à la reconnaissance de la République séparatiste du Somaliland par Israël, la Somalie a annulé, le 12 janvier dernier, tous ses accords bilatéraux avec les Émirats arabes unis, y compris ceux qui portaient sur les ports de Berbera, de Bossasso et de Kismayo, qui échappent pourtant tous trois à son autorité. Mogadiscio invoque des atteintes à sa souveraineté, dont l'exfiltration par son territoire d'un chef séparatiste yéménite allié d'Abu Dhabi. Mais l'État soupçonne surtout Abu Dhabi d'avoir convaincu Tel-Aviv de reconnaître la république sécessionniste, sans doute pour inciter Washington à en faire autant. Donald Trump hésite cependant à franchir le cap… Les États-Unis ont besoin de la Somalie pour lutter contre les djihadistes locaux, Shebab et État islamique. L'implication en Somalie demeure un sujet sensible aux États-Unis, où l'opinion publique a été traumatisée par les images des cadavres mutilés de soldats américains, traînés dans les rues de Mogadiscio en octobre 1993, quelques mois après l'intervention militaro-humanitaire Restore Hope.
Incapable, depuis trois décennies, de ramener le Somaliland dans son giron, Mogadiscio voit sa souveraineté s'effriter. Au Puntland, une filiale de DP World gère le port de Bossasso depuis 2017. Les Émirats sont aussi présents à Kismayo, au Jubaland. Ces deux États fédérés ne revendiquent pas l'indépendance, mais ils n'obéissent plus guère au pouvoir central. La preuve : comme le Somaliland, tous deux ont refusé d'appliquer la rupture décidée par Mogadiscio. Or, Bossasso sert de plaque tournante à la guerre du Soudan. En septembre, la mission d'enquête de l'ONU l'a décrit comme « un point de transit récurrent » pour les réseaux qui ravitaillent les FSR de Hemedti. Le territoire somalien sert ainsi à armer le camp adverse de celui que soutient Mogadiscio, qui a choisi l'armée du général al-Burhane.
Un « coup d'État constitutionnel »
Face à ces empiétements, la Somalie s'est trouvé deux parrains. L'Égypte, d'abord. Elle a signé un pacte de défense en 2024, au plus fort de la crise provoquée par l'accord entre l'Éthiopie et le Somaliland, et promis des troupes à la nouvelle mission de l'Union africaine, l'AUSSOM, qui a succédé à l'ATMIS en janvier 2025. Leur déploiement bute encore sur le financement. La Turquie, ensuite. Après avoir obtenu le recul d'Addis-Abeba sur ce dossier, Recep Tayyip Erdogan s'est installé durablement : il forme l'armée somalienne, protège ses côtes, cherche du pétrole au large et construit même une base de lancement spatial. Dernier paradoxe : quelque 2 500 soldats éthiopiens restent déployés en Somalie au sein de l'AUSSOM, prolongée jusqu'en décembre 2026, pour combattre les Shebab. Si les contingents égyptiens arrivent, ils se retrouveront sous le même drapeau que les Éthiopiens, alors que Le Caire et Addis-Abeba sont ennemis jurés dans la querelle du Nil…
Le pouvoir central, lui, s'affaiblit de l'intérieur. En mars, le Parlement a prolongé d'un an le mandat du président Hassan Sheikh Mohamud. L'opposition dénonce un « coup d'État constitutionnel ». En juin, la querelle a tourné aux combats de rue à Mogadiscio entre forces gouvernementales et milices proches de l'opposition. Les Shebab ont repris l'essentiel des territoires perdus lors de l'offensive gouvernementale de 2022. En août, ils ont multiplié les attentats dans la capitale.
L'Érythrée, un paria stratégique
Après avoir arraché en 1993 l'indépendance de leur pays à l'Éthiopie, au terme de trente années de guerres de libération, les guérilleros érythréens ont fait le choix de l'autarcie et de l'autocratie. Le nouvel État, fermé sur lui-même au point de ne publier quasiment aucune donnée statistique, a acquis le surnom infamant de « Corée du Nord de l'Afrique »…
En 2019, lorsque, pour saluer le rapprochement entre Addis-Abeba et Asmara, les jurés d'Oslo ont décerné le prix Nobel de la paix à Abiy Ahmed – choix, certes, discutable… –, ils s'étaient abstenus de l'attribuer à son homologue érythréen, Issayas Afewerki. Une première dans l'histoire des Nobel récompensant un processus de paix.
Asmara s'est construite contre Addis-Abeba et voit toujours dans son grand voisin, dix fois plus peuplé, une menace existentielle. De 1998 à 2000, les deux pays se sont livré une guerre frontalière meurtrière. Pendant la guerre du Tigré, de 2020 à 2022, Afewerki a pourtant combattu aux côtés d'Abiy Ahmed, moins par amitié que pour écraser le TPLF, son ennemi historique. Aujourd'hui, il soutient ces mêmes Tigréens contre Addis-Abeba. Les alliances changent, mais la ligne d'Asmara ne varie pas : maintenir l'Éthiopie faible, divisée et loin de la mer.
Infréquentable, mais incontournable
L'Érythrée est, en théorie, infréquentable. Mais, dans la pratique, du fait de sa position stratégique, elle est incontournable. Issayas Afewerki l'a bien compris, et il sait en jouer. En 2023, il a réintégré l'IGAD, l'Autorité intergouvernementale pour le développement est-africaine, dont il avait claqué la porte en 2007, la jugeant trop favorable à l'Éthiopie. Face aux appétits d'Addis-Abeba, qui lorgne sur le port d'Assab pour rompre son enclavement, Afewerki se cherche des alliés, suivant l'adage « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». La guerre des généraux soudanais et la rivalité entre les puissances du Golfe lui en offrent l'occasion. L'Érythrée a pris le parti du général al-Burhane et s'oppose fermement aux Émirats : c'est exactement l'inverse du positionnement éthiopien. Au terme d'une volte-face spectaculaire, l'Érythrée soutient désormais, même si elle le dément, les Tigréens du TPLF, qu'elle avait pourtant combattus aux côtés des troupes fédérales éthiopiennes lors de la guerre de 2020-2022.
Afewerki est également un grand ami de la Chine, où il s'était rendu dès les années 1960 en jeune guérillero du Front de libération de l'Érythrée. Cet État est aussi l'un des rares, avec la Corée du Nord et la Biélorussie, à s'aligner sur les positions du Kremlin aux Nations unies. Et un troisième « grand » vient de tomber sous son charme. Le 19 septembre, Donald Trump a levé les sanctions imposées en 2021 par son prédécesseur, Joe Biden, contre l'armée et le parti au pouvoir, en pleine guerre du Tigré. Washington invoque ouvertement la défense des « intérêts américains dans la région ». Confrontés aux Houthis, qui tiennent désormais le détroit de Bab el-Mandeb, les États-Unis cherchent à élargir leurs partenariats dans la Corne. Les ports érythréens de Massawa et surtout d'Assab, face au Yémen, pourraient leur servir de points d'appui.
L'exception Djibouti
Des milliers de civils yéménites, fuyant l'offensive des Houthis, ont trouvé refuge ces dernières semaines à Obock : plus de 3 000 depuis début septembre, et le HCR se prépare à en accueillir plus de 10 000 dans les prochains mois… Djibouti fait face à cet afflux comme il a toujours fait face aux crises : sans vaciller. Entre une Somalie qui se délite, une Éthiopie qui replonge dans la guerre, une Érythrée repliée sur elle-même et un Yémen largement aux mains des Houthis, la cité-État reste un îlot de paix et de stabilité. Une exception dans la Corne.
La position stratégique de Djibouti lui a permis de s'imposer, depuis la sécession de l'Érythrée, comme le débouché maritime de l'Éthiopie enclavée. Près de 95 % des importations et des exportations éthiopiennes transitent par ses ports. Cette relation franchit aujourd'hui une nouvelle étape. Ce 24 septembre, au lendemain du déclenchement de l'offensive tigréenne, Abiy Ahmed était à Damerjog aux côtés du président Ismaïl Omar Guelleh et du milliardaire nigérian Aliko Dangote. Ensemble, ils ont posé la première pierre d'un terminal pétrolier de 160 millions de dollars, porté par le groupe Dangote et le fonds souverain Ethiopian Investment Holdings. Un oléoduc de 120 kilomètres le reliera à la frontière éthiopienne. Un corridor énergétique ambitieux, qui renforce encore l'intégration économique entre les deux pays. À l'inverse, Djibouti entretient des rapports tendus avec l'Érythrée, qui revendique le cap de Ras Doumeira : en juin 2008, une incursion érythréenne y avait entraîné des échanges de tirs meurtriers.
Djibouti assume de bâtir une part essentielle de son dynamisme sur son rôle de hub logistique, portuaire et énergétique auprès de son « grand voisin ». Le président IOG qualifie volontiers Abiy Ahmed de « frère ». Mais c'est un frère et un grand voisin qu'il faut gérer au millimètre, compte tenu du poids des échanges entre les deux pays et de la quête d'un accès à la mer qui obsède Addis-Abeba.
L'ambition djiboutienne ne se limite pas à l'Éthiopie. Le pays investit massivement dans ses infrastructures portuaires et logistiques, pour s'imposer comme un carrefour entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Malgré la crise de la mer Rouge, la croissance a atteint 6,5 % en 2025, et la Banque mondiale salue la résilience d'une économie qui a su tirer parti du réaménagement des routes maritimes. Autre montée en gamme stratégique : les télécommunications. Une douzaine de câbles sous-marins internationaux atterrissent à Djibouti, reliant l'Afrique à l'Europe, au Moyen-Orient et à l'Asie. Le pays est devenu l'une des principales portes d'entrée numériques du continent.
La force du pays – une position stratégique exceptionnelle – est aussi son talon d'Achille. L'île de Périm, désormais contrôlée par les Houthis, n'est qu'à une quinzaine de milles nautiques de son littoral. Djibouti accueille en outre les bases militaires de cinq puissances étrangères : la France, l'Italie, les États-Unis, le Japon et la Chine. Ouverte en 2017 à côté du port de Doraleh, la base de soutien de l'Armée populaire de libération est la seule que Pékin reconnaisse officiellement hors de ses frontières. Elle est en pleine modernisation. Selon le think tank américain CSIS, ses nouvelles installations en font « un nœud avancé et permanent de commandement, de communication et de renseignement, couvrant une grande partie du Moyen-Orient et de l'Afrique ». La Chine s'est aussi imposée comme le principal bailleur de fonds du pays, investissant massivement dans ses infrastructures. Un partenariat perçu comme gagnant-gagnant, malgré le poids de la dette.
Sur le plan militaire, Djibouti a posé ses conditions : aucune opération offensive ne peut être lancée depuis son sol. Lorsque les Houthis ont commencé à frapper la navigation en mer Rouge, à la fin de l'année 2023, Washington s'est vu refuser le droit de tirer des missiles ou de faire décoller des drones depuis le camp Lemonnier. Ces cohabitations complexes résument la diplomatie djiboutienne, basée sur l'équilibre. Djibouti a fait de Pékin un partenaire majeur, sans jamais sacrifier ni Washington ni ses autres partenaires, à commencer par la France. Les deux pays ont renouvelé leur traité de coopération en matière de défense, entré en vigueur l'an dernier. Diversifier les partenaires, n'en dépendre d'aucun : c'est la doctrine. Et pour le moment, cela fonctionne.