La Côte d'Ivoire, deux ans après
On peut difficilement se mettre à la place d’Alassane Dramane Ouattara. Comprendre l’immense difficulté de sa tâche. Président d’une Côte d’Ivoire à peine convalescente et qui porte les stigmates d’un long conflit. Un conflit qui va bien au-delà de l’élection d’avril 2011. Une douleur profonde, inscrite dans la « fabrique » du pays, dans les divisions nées de l’Histoire, du brassage des peuples. Les guerres civiles mettent du temps à s’éteindre. Les blessures et les intérêts qu’elles engendrent survivent aux accords de paix et aux redditions. Il faut alors reconstruire, et tout cela est long, très long...
Alassane Ouattara, en un peu plus de deux ans, a fait un bout du chemin. On ne parle pas de petites réformes cosmétiques pour épater la galerie. On parle d’une véritable reprise en main. D’un nouveau départ. La « normalité » est presque redevenue la règle sur le territoire. Il y a un gouvernement, des ministères, des fonctionnaires, des forces de sécurité. Dix pour cent de croissance économique en 2012, et probablement autant pour 2013. Des projets d’infrastructures ont été relancés (vivement l’autoroute et le troisième pont...). Une brise d’optimisme souffle sur le pays. Les investisseurs étrangers se tournent de nouveau vers la Côte d’Ivoire. Abidjan retrouve ses airs de Perle de la lagune. Les hôtels sont bondés, les avions font la queue ou presque pour se poser.
Évidemment, les choses ne sont pas toutes belles sous le soleil. L’ouest du pays reste une zone d’instabilité. La sécurité, y compris à Abidjan, demeure précaire, avec des attaques parfois spectaculaires. Le parti de l’ancien président Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI), s’entête dans une position jusqu’au-boutiste. Les bénéfices de la croissance ne sont pas encore perceptibles pour le citoyen lambda. Le développement ne se décrète pas. La réconciliation nationale non plus. Il faudra du temps, beaucoup de temps pour que les choses s’améliorent, pour que les chiffres se transforment en réalité. Pour que les ennemis d’hier se saluent avec amitié.
Reste ce qui est du domaine du nécessaire maintenant. Répondre à cette sensation de « panne politique ». Au-delà de l’impossible dialogue avec le FPI, le pays vit sans opposition légale. Les élections locales et régionales du 21 avril dernier ont dessiné une situation morcelée. Les anciens houphouétistes se divisent entre pro-ADO et ceux qui seraient tentés de renouer avec le pouvoir solitaire de leur passé. Au cœur du parti présidentiel, on se bat pour les postes et les places qui valent cher. Les électeurs ont sanctionné un certain nombre de barons. L’opinion publique, ici ou là, se plaint d’une « dioulaisation » des élites à marche forcée. Un rapport récent des Nations unies est venu dénoncer les « mafias » entretenues par les ex-rebelles dans le Nord.
Après la relance économique s’ouvre certainement aujourd’hui un « temps politique » en Côte d’Ivoire. Un temps qui devrait permettre de resserrer les liens de la majorité présidentielle, de faire le ménage dans les ambitions des uns et des autres, de soumettre les places fortes à l’autorité de l’État, d’avancer le plus sereinement possible sur le chemin de la justice. Un temps politique où le « patron » aura besoin d’alliés, de s’ouvrir largement sur toutes les composantes du pays.