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La décadence gauloise

Par Calixthe Beyala
Publié le 22 février 2011 à 13h38
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PERSONNE, PERSONNE pour crier que quelque chose dysfonctionne. Que la politique, c’est du sérieux. Qu’il s’agit de gérer la cité, de voter des lois, d’administrer les biens publics. Personne, personne ? De temps à autre, une voix isolée dit que... Une voix vite étouffée par des regards de travers ou des critiques acerbes. Comme si la raison était devenue folie, le bon sens une absurdité. Ceux dont c’est le métier, qui ont bradé leur cerveau à passer des concours difficiles, restent, regardent le train de leur carrière passer sans bouger.

Ils sourient même, les pauvres bougres, de peur qu’on ne les taxe d’aigris, de ringards ou de « lepenistes », allez savoir ! Et ils ont raison de se taire, ces pauvres hères, dans un monde où la pensée unique prédomine, où aucune opinion contraire ne doit exister afin que naisse le nouvel ordre mondial, cette chose vaseuse dont nul à ce jour n’a su m’expliquer ce que cela signifiait. À la télévision, on interroge les footballeurs sur les implications d’une telle décision politique, d’un tel article de loi, comme si le temps qu’ils avaient passé à s’entraîner sur un terrain équivalait à des réflexions intenses sur les problèmes sociétaux.

Alors, moi, votre toute dévouée, je ne m’étonne pas qu’en cette rentrée politique il ne se passe rien. On ne parle pas de la situation économique du pays ; on ne disserte pas sur la crise qui pousse mes concitoyens à tirer le diable par la queue ; on ne dit rien, ou pas grand-chose, sur les inégalités ou les bonus des banquiers, ceux-là dont les méthodes peu orthodoxes obscurcissent l’avenir de l’humanité et j’ai beau tendre les oreilles, je n’ai pas entendu des syndicats protester, manifester parce que…. Tout se résume en de minuscules polémiques, en de piètres controverses.

On polémique sur de sordides histoires de viols, d’immondes chroniques culs. C’est tout. On nous dit qu’un cinéaste français, Roman Polanski, aurait violé une gamine trente ans plus tôt en Amérique. On commente, on légende, on romance. On en fait une affaire d’État, provoquant l’émoi de la population alors qu’il ne s’agit que d’un crime condamnable, certes, mais d’un crime qui ne devrait, dans une société organisée et réfléchie, ni monopoliser l’intérêt des médias ni faire passer au second plan les débats.

Puis, comme si cela ne suffisait pas, on nous parla du livre de Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vie, que personnellement j’avais lu et aimé pour le style et la sincérité du propos. On essaya de lui faire endosser les pires crimes, oubliant qu’un roman naît très souvent des fantasmes de son auteur et ne traduit pas forcement un vécu. Curieux ! Curieux vraiment. Et notre ministre de la Culture, dont j’adore la sensibilité intellectuelle, la subtilité de la pensée de s’expliquer et de se justifier dans les médias. C’était pathétique, odieux aussi.
Et là, là, moi, votre toute dévouée, j’ai piqué un fard. En tant qu’africaine-française et d’aussi loin que je m’en souvienne, l’Afrique n’a jamais eu à vivre ce genre de délabrement moral.

Il y eut des problèmes de corruption ou de mauvaise gestion des deniers publics, certes, mais les histoires sordides de fesses et de coucheries n’y ont jamais éclipsé les débats politiques.
Non, cette bouillabaisse française ne ressemble pas à l’Afrique, mais à Rome, à Rome sur son déclin.

Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 290 (novembre 2009) d'Afrique magazine.