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Édito

La France, année presque zéro…

Par Zyad Limam
Publié le 2 novembre 2026 à 17h17
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Les images, la succession d'événements, avec cette sensation d'un navire qui prend l'eau irrémédiablement, sans capitaine ni officiers… Un grand pays, 69 millions d'habitants, 7e puissance économique mondiale, près de 3 000 milliards d'euros de PIB (presque autant que tout le continent africain), avec Paris comme capitale globale… Et tout cela paraît à bout de souffle. L'étincelle est venue, comme souvent, des plus jeunes. Depuis fin septembre, les blocus de lycées avaient déjà conduit à plus de 5 000 gardes à vue (un record), souvent de mineurs. Le 17 octobre dernier, plus d'un demi-million de personnes – lycéens, étudiants, salariés… – ont manifesté « contre la vie chère ». Une « manif », avant le chaos stupéfiant. Quelque 1 500 commerces pillés ou saccagés, l'hôtel de ville de Limoges dévoré par les flammes. Près de 2 400 interpellations, près d'un millier de policiers et de gendarmes blessés. Depuis, des couvre-feux, des manifestations sévèrement encadrées, le retour des Gilets jaunes, des hélicoptères dans le ciel, des Robocop dans les rues. Puis un attentat tragique à Trappes (23 octobre), dans la banlieue parisienne : un illuminé tire dans le tas, animé par le racisme le plus crasse. Et dans ce contexte sous haute tension, un gouvernement à court de solutions, sans voix, un président en fin de parcours, une classe politique qui se déchire, reflet des fractures de la société elle-même. Des débats stériles, étriqués, au temps de l'IA, du bouleversement numérique, du changement climatique, des ruptures profondes de l'humanité qui vient. Le premier tour de l'élection présidentielle est fixé au 18 avril 2027. C'est dans moins de six mois. L'année sera chaude…

D'autant plus que les caisses sont presque vides. Juste pour fonctionner (et pas uniquement pour investir), l'État s'endette. La dette publique frôle les 3 600 milliards d'euros, soit 119 % du PIB. Et 121,7 % sont attendus en 2027. En 1980, elle pesait à peine 21 %. Le dernier budget à l'équilibre remonte à 1974… Un demi-siècle de déficits, sous la gauche comme sous la droite. La France paiera 74 milliards d'euros d'intérêts en 2027, plus que le budget de l'Éducation nationale. Début octobre, le taux à dix ans a frôlé les 5 %, du jamais-vu depuis 2002. Le risque d'un krach financier n'est pas exclu. Ni même celui d'un choc social majeur, le jour où la BCE, à Francfort, exigera des réformes plus tranchées avant de voler au secours du Trésor français.

Sur un plan macroéconomique, la France est en crise parce qu'elle vit au-dessus de ses moyens. Et que sa croissance est structurellement anémique : 2,1 % par an dans les années Mitterrand, à peine 1,3 % depuis le début du siècle, moins de 1 % depuis 2020. En quarante ans, le rythme a été divisé par trois, la dette multipliée par six (les deux sont liés). En 2008, un Français produisait à peu près autant qu'un Américain. Aujourd'hui, à peine plus de la moitié. La richesse globale disponible se rétrécit, mais les attentes, elles, demeurent, accentuées par l'anxiété du futur. Le pays consacre 57 % de sa richesse aux dépenses publiques (un record européen), mais les Français ont le sentiment que rien ne fonctionne. Emmanuel Macron s'était fait élire en 2017 sur la promesse de libérer les énergies et de transformer le pays. Il y a eu des avancées : un chômage longtemps en recul, une France redevenue attractive pour les investisseurs. Et beaucoup de surplace… Puis le Covid, le « quoi qu'il en coûte », la guerre en Ukraine et le choc énergétique ont creusé la dette sans relancer la croissance.

Ce qui frappe le plus, c'est la sensation de paralysie nationale, de fragmentation, de chacun pour soi. La réforme du modèle est nécessaire, mais on s'accroche à des slogans, à des solutions magiques et indolores. Les populistes ont le vent en poupe en faisant croire aux miracles. Pour une partie de la gauche, il suffirait de taxer lourdement les plus riches. Pour la droite et l'extrême droite, de couper dans l'immigration et la prétendue fraude. La vraie réforme, elle, est vécue comme une douleur, comme une perte, jamais comme un pacte intersociétal, intergénérationnel. Exemple : la question explosive des retraites. Tout le monde le sait, il faudra travailler plus longtemps. Et trouver des mécanismes de compensation pour ceux qui ont eu des vies professionnelles plus rudes. La réforme de 2023, adoptée sans vote, repoussait l'âge légal de 62 à 64 ans. Elle a été suspendue deux ans plus tard pour sauver le gouvernement… Partout ailleurs en Europe, le débat est tranché depuis longtemps. L'Allemagne passera à 67 ans en 2031, l'Espagne y sera dès 2027, l'Italie y est déjà. Les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark (70 ans en 2040) ont fait le même choix.

L'atonie économique et l'absence de changement accentuent les fractures identitaires du pays, minent le vivre-ensemble. Quelque chose se défait dans le récit commun. Les institutions qui fabriquaient du sens – l'école, le service militaire, les partis, les syndicats – se sont démonétisées. La religion crispe les identités. Le pays s'est fragmenté en « archipels », pour reprendre l'expression de Jérôme Fourquet. Chacun défend sa France. La vieille France, la France des « Français de souche », la nouvelle France… Et dans ce bruit, une angoisse puissante, la peur de l'autre, plus particulièrement de l'Arabe, du Noir, du musulman. Des millions de citoyens nés ici sont sommés en permanence de prouver une appartenance que personne ne demande aux autres. Il ne faudrait rien réformer, mais il faudrait encore et toujours durcir les lois sur l'immigration, alors que le pays vieillit inexorablement – plus d'un Français sur quatre a plus de 60 ans, et la facture des retraites pèsera de plus en plus lourd…

De leur côté, les nouvelles générations encaissent les crises de plein fouet. Un jeune actif sur cinq est au chômage. Le modèle social-démocrate, le modèle européen, construit patiemment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est menacé. Celui d'un État social et protecteur, d'une démocratie libérale adossée à un socle commun et à la redistribution, et de la promesse que chaque génération vivra mieux que la précédente. Pour la première fois, les nouvelles générations risquent de vivre moins bien que leurs parents et leurs grands-parents.

Manifestation sur la place de la République, à Paris., GRÉGOIRE CAMPIONE/REA
Manifestation sur la place de la République, à Paris., GRÉGOIRE CAMPIONE/REA

La colère et le malaise de la jeunesse traversent l'Europe. En Grèce, en Italie, en Espagne, en Albanie aussi, partout, les mêmes mots : l'école, le logement, le travail, un avenir confisqué… Le mouvement est né au Sud, au Népal, à Madagascar, au Maroc, en 2025. Il remonte vers le Nord. La génération Z est la première à être véritablement globalisée.

On comprend l'angoisse. On a aussi des enfants. On cherche des solutions. Une approche à la fois positive, politique et réaliste. Mais un modèle économique et social ne se finance pas avec la nostalgie. La France, et avec elle l'Europe, ne crée plus assez. N'invente plus assez. Il n'y a pas suffisamment de richesses nouvelles, pas suffisamment d'audace. L'intelligence artificielle se dessine à San Francisco et à Shenzhen, les géants du numérique sont américains ou chinois. Et même le capitalisme se réinvente au Sud, dans les continents émergents de demain, dans les métropoles d'Asie et d'Afrique…

L'Afrique, d'ailleurs, que la France a perdue sans en prendre la mesure. La France n'a pas su regarder le continent tel qu'il est devenu : jeune, urbain, connecté, en recherche de partenariats et de souveraineté. Un continent qui croît désormais au rythme de la Chine, autour de 4,5 % par an. Un continent jeune où, malgré des difficultés immenses, émerge une classe moyenne de plus de 300 millions de personnes, encore fragile pour une bonne part. Il comptera près de 2,5 milliards d'habitants en 2050, aux portes de Marseille et de l'Europe, et il porte la francophonie de demain. Une opportunité unique, historique, qui s'est dissoute dans une forme de postcolonialisme égoïste.

Comme me le dit un ami américain, particulièrement francophile : Who will tell France the truth? Une nation ne se relève jamais en se cherchant des coupables. Elle se relève en se donnant un projet, une ambition qui fédère. La France reste un grand pays, avec une grande histoire, une langue parlée sur tous les continents, un droit de veto au Conseil de sécurité, la dissuasion militaire, une épargne privée considérable, des talents, des ingénieurs, des entreprises de rang mondial. Le monde a besoin d'elle et le monde a besoin de l'Europe. Pour prouver qu'un modèle social-démocrate rénové, compétitif, créateur de richesses, reste possible. Pour revitaliser l'idée démocratique et la société des libertés. Pour échapper au trumpisme, au poutinisme, à l'autoritarisme.

La France ne vient pas de nulle part. Dans l'histoire des nations, l'année zéro, justement, n'est pas une fin. C'est le moment où l'on cesse de faire semblant, où les vieilles certitudes tombent, où tout doit redevenir possible.