La France en suspens
Nicolas Sarkozy a probablement plusieurs vies. C’est un chat. Un personnage tout en énergie, en survie, pas forcément en convictions. Il veut être président, encore, il se bat pour l’Élysée, comme hier il s’est battu pour ses histoires d’amours, comme hier il s’est battu pour prendre la ville de Neuilly ou le département des Hauts-de-Seine. Comme hier il a lâché Chirac pour Balladur et comme il s’est imposé à nouveau dans le camp chiraquien. Sarko, c’est avant tout un « warrior », un combattant, une histoire qui s’écrit à la première personne. Un homme dont l’« ego trip » passe avant tout. Il a de la séduction, de la force, de l’éclat. Mais, franchement, sur le plan des idées, des projets, tout devient beaucoup plus complexe. Le président sortant fait un premier tour à droite toute. Il fera (normalement) un second tour au centre toute. Il peut être le président de tous les Français, en exprimant avec justesse la douleur du pays après le drame de Toulouse et de Montauban. Mais il peut se permettre aussi de remettre en question les accords de Schengen sans que personne ne crie au fou. Il peut chasser sur les terres de l’extrême droite, tout en parlant d’unité. Il nous annonce la fin de la crise financière, sans rire... Et nous explique au passage qu’il a sauvé le monde. Nicolas Sarkozy n’est pas dans le programme, ni dans les idées. Il est dans le miroir, dans le tour de force personnel. Il est en retard dans les sondages, ce n’est pas grave, il pense qu’il va gravir la montagne, qu’il va « gagner »...
Je regarde le challenger, le concurrent principal, François Hollande. Un homme de raison, un homme de qualité. Préparé. Intelligent. Réfléchi. Nous l’avons rencontré (voir AM no 318). Et pourtant sa campagne ne réveille pas la France. Il est trop retenu. Débordé sur sa gauche par un Mélenchon en pleine forme révolutionnaire (et démagogique). Et aussi sur son centre par un Bayrou, professeur des écoles et maître des bonnes solutions. François Hollande semble comme stupéfait, comme si le destin qui s’avance vers lui paraissait trop important, trop envahissant... Évidemment, les gens sont sévères. On ne s’improvise pas candidat (ni président). Il faut du temps. Il faut absorber l’immensité de la fonction à venir. Absorber aussi l’immensité des attentes que les électeurs placent en vous.
Cela étant dit, et quels que soient les candidats, on peut et on doit parler de la France, de ce pays qui nous concerne, qui tourne le dos au Maghreb, à la Méditerranée, à l’Afrique. Qui s’éloigne de son rôle leader dans la Francophonie. On doit avoir un regard sur le sarkozysme, sur les valeurs qu’il défend, sur l’immigration, la sécurité, les banlieues, l’identité, sur les civilisations, sur cet « euro-ethnocentrisme » dépassé. On doit avoir une opinion, un engagement sur la France moderne. Veut-on une nation repliée sur elle-même, sur ses « tra- ditions », sur son « identité »? Ou veut-on une France réconciliée avec son siècle, avec sa diversité, avec le monde qui l’entoure. Une France de la multiplicité des cultures, des religions, des apports. Une France qui a besoin d’être rassemblée autour d’un nouveau pacte républicain. On ne sait pas si François Hollande pourra et saura être l’incarnation de demain. On ne sait pas si le candidat socialiste s’intéresse vraiment aux autres France et au monde extérieur. La crise et l’anxiété paralysent tout. La cinquième ou sixième puissance mondiale est en suspens... Et on finit par se dire, dans le doute, que, comme ailleurs (voir p. 30), l’alternance est une loi essentielle de la démocratie. Le changement des hommes, des idées, des projets, c’est l’une des clés essentielles du mouvement et du progrès.
Par Zyad LIMAM