La souveraineté : un gros mot ?
Longtemps outil privilégié de la projection de puissance des États, la diplomatie de la canonnière (qui consistait, rappelons-le, à tirer au canon à partir de la mer sur les côtes des pays qui ne payaient pas leurs dettes) a disparu en 1907. Renaîtrait-elle ? Que de signes ! Au nom de la liberté, de la démocratie, des droits de l’homme, de la « responsabilité de protéger »…
Entendons-nous bien : nulle compassion, ici, pour tel dictateur, comme disent les gens bien. Juste
le rappel d’un principe qui a fondé jusqu’à ce jour les relations internationales (la souveraineté)
et quelques réminiscences historiques.
Ainsi commença l’aventure coloniale. Flash-back. Léopold II, roi des Belges : « Ouvrir à la civilisation la seule partie du globe où elle n’a pas encore pénétré, percer les ténèbres qui enveloppent les populations entières, c’est, si j’ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès. » (Conférence de géographie de Bruxelles, 1876.) Albert Sarraut, ministre français des Colonies : « La nature a distribué inégalement […]
l’abondance et les dépôts de ces matières premières ; et tandis qu’elle a localisé dans cette extrémité
continentale qui est l’Europe le génie inventif des races blanches, la science d’utilisation des richesses
naturelles, elle a concentré les plus vastes réservoirs de ces matières dans les Afriques, les Asies
tropicales […] L’humanité totale doit pouvoir jouir de la richesse totale répandue sur la planète.
Cette richesse est le trésor commun de l’humanité. » (Grandeur et Servitudes coloniales, 1931.) Plus
précis et objectif, un maître du droit français de ces temps bénis rappelle que « Coloniser, c’est se
mettre en rapport avec des pays neufs, pour profiter des ressources de toute nature de ces pays, les
mettre en valeur dans l’intérêt national et, en même temps, apporter aux peuplades primitives qui
en sont privées les avantages de la culture intellectuelle, sociale, scientifique, morale, artistique,
littéraire, commerciale et industrielle, apanage des races supérieures. La colonie est donc un établissement
fondé dans un pays neuf par une race à civilisation avancée, pour réaliser le double but
que nous venons d’indiquer. » (Alexandre Mérignhac, Précis de législation et d’économie coloniales,
1912.) On pourrait continuer la litanie. Mais concluons avec l’immense Rudyard Kipling :
« Ô Blanc, reprends ton lourd fardeau :
Envoie au loin ta plus forte race…
Pour – lourdement équipé – veiller
Sur les races sauvages et agitées… » (Le Fardeau de l’homme blanc, 1899.)
L’Histoire bégaierait-elle ?
Les justifications d’aujourd’hui diffèrent à peine de celles d’hier. Rien de nouveau donc sous le
soleil. Le canon tonnera encore pour libérer les peuples de tyrans triés sur le volet en leur apportant
la démocratie embedded (sauce afghane ou irakienne, c’est au choix). Ici ou là, on trouvera toujours
un chien qu’on accusera, à tort ou à raison, de rage et qu’il faudra noyer.
Et, les bonnes âmes diront : « Faut-il laisser des tyrans massacrer leur peuple ? » Question
mortelle. Aucune nuance n’est permise. Mieux, il convient au contraire de rendre grâce aux
hérauts de la vingt-cinquième heure du nouvel humanisme. D’ailleurs, un de mes bons amis
m’a dit : « C’est vrai que la souveraineté est tout ce qui reste à nos dictateurs pour nous imposer
impunément leur diktat. Il est probable que l’Occident ne poursuive pas le même objectif que
le peuple libyen. Mais s’il peut permettre à la Libye d’être débarrassée de son monstre, moi, je
dis tant mieux. Par la bombe ou par la barbarie d’un dictateur, il faut bien mourir de quelque
chose. » Bien sûr, bien sûr ! Dieu qu’on aimerait se tromper. Mais l’aube qui se lève semble bien
être celle d’un nouveau monde (entre « certification » d’élections et « protection des civils » par
la « communauté internationale »), dont les lendemains chanteront une drôle de musique pour
les « petits » (à qui s’appliquera exclusivement le nouvel ordre), qui auront irrémédiablement
perdu leur unique bien (certes si relatif) et qui est devenu depuis un gros mot, la souveraineté,
en français facile : « charbonnier est, normalement, maître chez lui ».
Par Guy Rossatanga-RIGNAULT