LA TUNISIE EN ÉQUILIBRE PRÉCAIRE
DE RETOUR, APRÈS UN VOYAGE À TUNIS. Quelques jours sous un soleil de plomb, en tout début de ramadan, dans un pays au souffle court, en attente de lendemains complexes. Il y a d’abord cette sensation toujours surprenante de relative normalité. Pourtant, il y a bien eu révolution, un changement profond des structures du pouvoir, de l’ordre établi. Mais la Tunisie est là, presque fonctionnelle. Elle résiste, elle ne bascule pas. Dans la violence ou le désordre général. Elle reste dans un subtil et dangereux entre-deux, dans un équilibre précaire et permanent. Ce qui en dit long sur la force de son identité, la force de sa colonne vertébrale. Dans ce pays qui tient debout, il n’y a plus vraiment d’État central, ou d’autorité référente. Un président transitoire, un gouvernement de transition, une administration en roue libre et paralysée, des partis, des syndicats, le dialogue national, une Assemblée constituante hors délais, des organismes ici et là... le navire vogue de lui-même, au mieux des aléas et des événements.
Ennahda, le parti islamiste, reste puissant. Une structure organisée qui puise ses forces dans la détresse sociale et identitaire. Ennahda joue habilement ses cartes, mais cela ne fait pas un pouvoir avec des options claires et une légitimité reconnue. En interne, l’opposition au mouvement religieux se radicalise. Et les circonstances externes ne sont pas en sa faveur. L’Égypte en guerre ouverte avec les Frères, dirigée par le général président Sissi, le voisin algérien soucieux de stabilité, tout comme les monarchies du Golfe, personne n’est résolu à laisser se développer à Tunis une plate-forme politique islamiste.
Dans ce contexte chaud brûlant, les grandes élections (législatives et présidentielles) s’approchent. Elles doivent avoir lieu en novembre et décembre prochains. Après l’adoption de la Constitution, c’est l’étape qui doit clore la transition. La tension monte. Les ego dominent. Les sondages se contredisent. On ne se bouscule pas pour s’inscrire sur les listes électorales. Les Tunisiens lambda ne cachent pas leur méfiance vis-à-vis du processus. Ils sont fatigués de la politique, des politiciens, des programmes, des débats...
Personne n’en parle, mais tout le monde ou presque y pense. Le risque de violence, d’attaques terroristes, de tentatives de déstabilisation est omniprésent dans les esprits. On le dit en chuchotant, on craint un « été de tous les dangers ». Une période stratégique pour tous ceux qui voudraient fragiliser la Tunisie et enrayer le processus électoral.
Pendant ce temps-là, l’économie se déglingue dans l’indifférence quasi générale, celle des états-majors politiques et celle des partenaires extérieurs. Chômage, croissance atone, inégalités sociales et régionales, le cocktail explosif est là. On ne voit pas émerger un grand débat sur le modèle tunisien de demain, et d’ailleurs on n’est pas sûr de faire les fins de mois d’ici à la fin de l’exercice budgétaire...
Seule véritable sensation enthousiasmante, ce changement de ton, cette liberté de parole, cette exubérance dans la création, dans l’écriture, dans l’art, dans l’innovation, dans l’imaginaire. Il y a une Tunisie qui se libère, qui se sent pleine d’énergie, d’envie et d’ambition. C’est cette Tunisie qui donne envie d’y croire.
Par Zyad LIMAM