La Tunisie en état d'urgence
Un ami s’inquiète. Il me demande si les écoles fonctionnent. Si les hôpitaux sont toujours opérationnels. Si l’on peut sortir le soir... Un autre ami, banquier, spécialiste des pays émergents, m’interpelle. Les ratings de la Tunisie sont quasiment au niveau des junks bonds (des obligations pourries). Il a entendu dire que les partenaires occidentaux ne veulent plus financer une transition chaotique et que l’État tunisien ne pourra bientôt plus honorer ses fins de mois, que l’on va droit à la banqueroute... Pendant ce temps, des policiers, des gendarmes, des militaires, mal équipés, mal dirigés, se font canarder par des mystérieux jihadistes. Pendant ce temps, un quasi-gosse, désespéré et pathétique, se fait sauter sur la plage d’un hôtel de Sousse, devant les yeux effarés des rares touristes présents. Pendant ce temps, les ministres disent que tout va bien ou presque. Pendant ce temps, la classe politique s’agite vainement sur les plateaux de télévision et les studios radio, enchaînant les outrances, alors que les assassins de Chokri Belaïd, de Mohamed Brahmi courent toujours. Pendant ce temps-là, la Tunisie se divise, sans nuances, jusqu’au sein de chaque famille, entre pro et anti Ennahdha.
Je réponds à mes amis qu’il faut y croire, que les fils du dialogue ne sont pas rompus, que les hôpitaux, les écoles et les entreprises sont toujours là. Que la Tunisie est résiliente parce qu’elle ne vient pas de nulle part, qu’elle a une histoire, un pathos, une civilisation. Quelque chose de fort, de positif, devrait émerger de cette confusion et de ces douleurs. De ce débat.
Oui, c’est possible. À condition de changer de paradigme. De sortir de cette dramaturgie politique suicidaire. À condition qu’Ennahdha et ses partenaires de la Troïka reconnaissent leurs échecs, acceptent de quitter non pas le gouvernement, mais le pouvoir, le temps d’une seconde transition. C’est possible, si l’on sort du piège constitutionnel. Les Constitutions ne sont pas écrites pour l’éternité, elles changent en fonction des évolutions et du temps. Il faut, maintenant, un texte de compromis, qui durera ce qu’il durera. Le temps d’embrayer sur le reste. Sur l’essentiel, c’est-à-dire un gouvernement neutre, dont l’objectif unique est de redonner la parole au peuple. D’organiser vite des élections législatives et présidentielle sous supervision internationale (car il n’y aura pas le choix). Tout cela n’est possible que si la Tunisie se réconcilie avec elle-même. Personne ne peut, aujourd’hui, gouverner ce pays seul. La Tunisie moderne est islamiste, centriste, destourienne gauchiste, prolétarienne, bourgeoise, francophone, arabophone... Elle est diverse, multiple, complexe. Le réalisme, c’est la reconnaissance de l’autre. Le réalisme, c’est de redémarrer à partir d’une page blanche. Le seul souci de tous devrait être celui de la stabilité, de la sécurité, du développement, parce que sans cela, tout le reste est futile et accessoire. Peut-être que tout cela peut sembler naïf. Mais y a-t-il un autre chemin? Ou alors celui du coup d’État? Celui de la dictature? Celui du chaos, de la misère, de la violence ? .
Par Zyad LIMAM