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Côte d’Ivoire : La grande ambition

Laetitia Carelle Goli:
«Mon souhait est simple: voir une génération de jeunes femmes ivoiriennes grandir en connaissant leurs droits et en osant les revendiquer»

Juriste, activiste et présidente de l’ORAF

Par Jihane Zorkot
Publié le 13 avril 2026 à 14h56
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Juriste de formation et activiste engagée, elle s’impose comme une voix incontournable du féminisme. À travers son action, elle met en lumière l’écart persistant entre les textes et la réalité, et milite pour une transformation des normes sociales et des politiques publiques.

Juriste de formation et militante féministe engagée, Laetitia Carelle Goli s’impose comme l’une des voix les plus actives du débat public ivoirien sur les questions d’égalité et de droits des femmes. À travers ses prises de parole et ses initiatives, elle s’attache à réduire l’écart persistant entre les droits inscrits dans les textes et la réalité vécue par de nombreuses femmes. Fondatrice de l’Organisation pour la réflexion et l’action féministe (ORAF) et de Gender Leading Consulting, elle développe des actions de plaidoyer, de sensibilisation et de formation autour des violences basées sur le genre, du leadership féminin et de la participation politique des femmes. Son engagement s’inscrit dans une conviction profonde: la démocratie et le développement ne peuvent se construire durablement sans une place pleine et entière des femmes dans les espaces de décision. Laetitia Carelle Goli défend une approche du féminisme ancrée dans les réalités sociales ivoiriennes, attentive aux questions d’éducation, d’accès aux droits et de justice. Une manière, au-delà des discours, de porter un combat pour une société plus équitable. 

AM: Juriste et militante, vous avez choisi de placer la question des droits des femmes au cœur de votre engagement. D’où vous vient cette conviction? 

Laetitia Carelle Goli: Ma conviction est née d’une double expérience. Celle de la juriste qui observe les textes et celle de la femme ivoirienne qui vit les réalités. Très tôt, j’ai constaté cet écart troublant entre les droits formellement garantis et ce que vivent les femmes au quotidien – les violences tues, les ambitions étouffées, les injustices normalisées. Le droit m’a appris à nommer les choses avec précision; l’activisme m’a appris qu’il ne suffit pas de les nommer, il faut aussi les transformer. C’est cette tension créatrice entre la rigueur juridique et l’urgence du terrain qui a façonné mon engagement. Je ne me suis pas «choisie» féministe par idéologie abstraite, je le suis devenue par nécessité, en regardant autour de moi et en refusant de détourner les yeux. Fonder l’ORAF (Organisation pour la réflexion et l’action féministe) et GLC (Gender Leading Consulting), c’était institutionnaliser ce refus et transformer l’indignation en action structurée, en agissant au niveau de la société en général et dans les espaces professionnels et institutionnels. Le droit doit servir à la cause des femmes. 

Votre travail porte notamment sur la prévention des violences et la protection des femmes. Quels sont aujourd’hui les enjeux les plus urgents en Côte d’Ivoire? 

Plusieurs enjeux me paraissent aujourd’hui absolument prioritaires. Le premier est celui de la visibilité des données, car on ne combat pas ce qu’on ne mesure pas. En Côte d’Ivoire, les violences basées sur le genre restent largement sous-documentées. C’est pourquoi j’ai travaillé avec des organisations partenaires à la création d’outils de collecte et d’analyse des données, notamment autour du féminicide. Le deuxième enjeu est celui des circuits de prise en charge. De nombreuses femmes survivantes ne savent pas où aller, ne connaissent pas les droits dont elles disposent, ni les recours qui existent. Il y a un immense travail de maillage territorial à faire entre les associations, les structures sanitaires, la police, la justice. Mais il existe un axe transversal que je souhaite souligner, et qui conditionne tout le reste: celui de l’identité. Plusieurs femmes en Côte d’Ivoire n’ont tout simplement pas de reconnaissance juridique, pas d’acte de naissance, pas de carte nationale d’identité, pas d’existence légale aux yeux de l’État. Une femme sans identité ne peut ni accéder aux soins, ni scolariser ses enfants, ni porter plainte, ni hériter, ni voter. Elle est invisible pour les institutions, et donc sans protection réelle. Tant que cette question fondamentale n’est pas résolue, toutes les autres avancées risquent de passer à côté de celles qui en ont le plus besoin. Enfin, le troisième enjeu est culturel et éducatif: il faut s’adresser très tôt aux jeunes, filles comme garçons, sur la question des relations égalitaires, du consentement, du respect. 
C’est pourquoi je travaille aussi avec des scouts, des jeunes en milieu scolaire. Changer les mentalités peut parfois prendre du temps, mais c’est la seule transformation qui dure. 

Vous encouragez particulièrement l’engagement des femmes dans la vie politique. Pourquoi cette participation reste-t-elle essentielle pour la démocratie ivoirienne? 

Parce qu’une démocratie qui exclut la moitié de son peuple n’est qu’une demi-démocratie. Les femmes représentent plus de 50% de la population, elles participent massivement au vote, elles portent des enjeux collectifs essentiels – santé, éducation, sécurité alimentaire, économie locale… Leur absence des instances décisionnelles produit des politiques publiques qui ne reflètent pas leurs réalités et leurs besoins. Mais l’argument va au-delà de la représentation statistique. Les femmes apportent des perspectives, des modes de gouvernance, des priorités politiques différentes. Leur présence transforme le contenu des débats, pas seulement leur forme. J’y crois profondément: la Côte d’Ivoire ne réalisera pas son potentiel de développement sans libérer pleinement le potentiel politique de ses femmes. Il s’agit bel et bien d’une exigence démocratique. Les femmes sont des citoyennes: leur place au sein des instances décisionnelles est un impératif. 

Vous insistez sur l’importance de l’éducation et de la formation. Quel rôle ces leviers jouent-ils dans l’émancipation des femmes? 

L’éducation est un levier fondamental: c’est même celui qui conditionne tous les autres. Une femme éduquée négocie mieux son mariage, son emploi, ses droits. Elle est plus à même de reconnaître une situation d’abus, de chercher des recours, de transmettre à ses enfants une vision du monde égalitaire. Mais je fais une distinction importante entre l’instruction scolaire et la formation aux droits. On peut avoir un diplôme universitaire et ne pas savoir qu’on a le droit de porter plainte contre son employeur pour harcèlement. C’est pourquoi mon travail à l’ORAF et au sein de GLC articule ces deux dimensions: former aux compétences techniques, au leadership, à la gouvernance, à la communication, et éduquer sur les droits, les textes, les mécanismes de protection. L’émancipation n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes. C’est un processus continu, collectif, qui nécessite des espaces de formation tout au long de la vie. 

Les réseaux sociaux et les blogs sont aussi devenus des espaces d’expression pour les féministes africaines. En quoi ces plates-formes ont-elles changé la manière de porter ces combats? 

Ces plates-formes ont démocratisé la parole féministe de manière irréversible. Avant, pour être entendue, il fallait avoir accès aux médias traditionnels, aux tribunes institutionnelles, aux réseaux établis. Aujourd’hui, une militante de Bouaké ou une jeune femme de Yopougon peut toucher des milliers de personnes avec une analyse, un témoignage, une infographie bien construite. Pour ma part, j’ai également été blogueuse, et je mesure concrètement ce que cela m’a apporté. Le blog m’a permis de construire une voix propre, de développer une pensée publique sur les droits des femmes, de créer un corpus de références qui m’a précédée dans des espaces où je n’étais pas encore connue. C’est un outil qui a renforcé ma crédibilité, pas par la notoriété au sens superficiel du terme, mais par la cohérence et la profondeur qu’il force à cultiver. Écrire régulièrement oblige à clarifier ses idées, à les tester, à les affiner. Cela a aussi créé des solidarités transnationales inédites. Le féminisme africain dialogue désormais avec lui-même, entre Abidjan, Dakar, Nairobi, Lagos, avec une intensité et une rapidité qui n’existaient pas. Des campagnes naissent en quelques heures, des concepts circulent, des expériences se partagent. Pour autant, je reste lucide sur les limites de ces espaces, qui sont aussi le terrain de la violence numérique, particulièrement intense contre les femmes qui s’expriment publiquement. Et ils créent parfois une illusion d’engagement. Le militantisme de clavier ne remplace pas le travail de terrain, long, ingrat, souvent invisible. Les deux sont nécessaires, mais ne doivent pas être confondus. 

Lorsque l’on parle de féminisme en Afrique, certaines résistances apparaissent encore. Comment adapter ce combat aux réalités sociales et culturelles ivoiriennes? 

Je refuse d’abord une prémisse implicite dans cette question: celle que le féminisme serait une importation étrangère à réconcilier avec «nos cultures». Les femmes africaines ont toujours résisté, toujours négocié, toujours construit des espaces d’autonomie, bien avant que le mot «féminisme» n’existe. Ce que nous faisons aujourd’hui s’inscrit dans une longue tradition de luttes africaines pour la dignité et la justice. Il suffit de lire La Parole aux négresses d’Awa Thiam, publié en 1978, pour comprendre que les femmes africaines théorisaient déjà leur propre oppression avec une clarté et une rigueur qui n’avaient rien à envier aux courants féministes occidentaux. Ou Une si longue lettre de Mariama Bâ, qui, dès 1979, mettait des mots d’une précision déchirante sur la polygamie, le silence imposé, la solitude des femmes éduquées dans des sociétés qui ne leur font pas de place. Ces œuvres ne parlaient pas «au nom de», elles parlaient depuis la chair, depuis des réalités africaines vécues au lendemain des indépendances. Elles sont nos ancêtres intellectuelles. Cela dit, il est vrai que la manière dont nous nommons et portons ces combats doit être enracinée dans nos réalités. Je ne parle pas de compromis sur les droits fondamentaux, ceux-là ne se négocient pas. Mais je parle de pédagogie, de langage, d’entrée dans les débats. Une sensibilisation sur les violences conjugales dans un village ne se mène pas de la même façon qu’une conférence académique à Abidjan. Le féminisme que je pratique est intersectionnel et contextuel. Il part des femmes ivoiriennes telles qu’elles sont, dans leur diversité ethnique, générationnelle, religieuse, économique, et travaille avec elles, pas pour elles. 

Quelles avancées souhaiteriez-vous voir en Côte d’Ivoire en matière de droits des femmes et d’égalité dans les prochaines années? 

Ma vision est celle d’une Côte d’Ivoire où l’égalité entre les femmes et les hommes n’est plus un débat, mais une réalité vécue. Pour y parvenir, plusieurs avancées me semblent essentielles dans les prochaines années. La priorité est l’adoption d’une loi sur le féminicide. Nommer ces crimes dans la loi, c’est reconnaître qu’ils visent spécifiquement les femmes parce qu’elles sont des femmes, et permettre une meilleure compréhension et sanction de ces violences. Nous avons documenté 55 cas en Côte d’Ivoire pour la seule année 2025. Il est également nécessaire d’adopter une loi globale sur les violences basées sur le genre, avec de véritables moyens d’application: formation des magistrats, structures d’accueil pour les victimes et ressources budgétaires. Sans cela, les textes restent symboliques. Je souhaite aussi voir progresser la parité dans les instances politiques, intégrer la santé menstruelle dans les politiques éducatives et renforcer le soutien aux organisations féministes de la société civile. Au fond, mon souhait est simple: voir une génération de jeunes femmes ivoiriennes grandir en connaissant leurs droits, en osant les revendiquer, et vivre dans une société où l’égalité ne reste pas seulement inscrite dans les textes.