Laurent Gbagbo et la justice
Laurent Gbagbo a donc été transféré à la Cour pénale internationale. En attendant d’autres inculpations, inévitables, en particulier dans le camp de la « rébellion ». Je connais l’opinion de certains d’entre vous : cette justice-là est une justice de riche, de Blanc, de « néocolon », qui ne s’intéresse qu’aux Africains, aux roitelets et aux despotes du continent.Ou de l’ex-Yougoslavie… C’est la justice des puissants, de ceux qui ne se posent pas la question de la responsabilité d’un George W. Bush ou d’un général israélien. Certains d’entre vous estiment que nos criminels devraient être jugés chez nous, malgré les imperfections du système. Certains d’entre vous croient dur comme fer que la stabilité de « nos pays » implique une forme d’amnistie historique, de réconciliation post-traumatique, pour préserver des équilibres instables. Et qu’il vaut mieux oublier pour vivre en paix… Ce n’est pas parce que le système est imparfait, inégal, que l’exigence même de justice internationale n’existe pas. Il y a des actes qui constituent des crimes contre l’humanité, contre les peuples, et qui relèvent de la justice de tous les hommes. Et si l’Afrique est concernée au premier chef par la justice pénale internationale (de la Côte d’Ivoire au Soudan en passant par le Liberia ou la RD Congo), c’est surtout parce qu’elle reste, en 2011, le continent où les abus les plus inacceptables sont généralisés. Elle reste le continent des violations répétées du droit des citoyens et des individus, le terrain « privilégié » des représailles de masse et des crimes politiques. Aujourd’hui, l’urgence en termes de droits de l’homme, c’est l’Afrique. Tout cela doit s’arrêter. L’Afrique n’est pas différente, elle n’a pas besoin d’« amnésie ». Elle a besoin de progrès, du respect minimal des règles du droit. Elle doit sortir de cette culture endémique du conflit, de cette tradition de l’homme fort. Elle a besoin que le droit des Africains soit respecté. Que l’on ne tue plus. Elle a besoin de justice et d’équité au moment justement où s’esquisse le début d’un décollage économique et d’une intégration dans le monde. La Cour pénale internationale n’est peut-être pas la meilleure option, encore que le nouveau procureur sera une femme d’Afrique (voir p. 26). Mais c’est la seule option dont nous disposons aujourd’hui pour donner l’exemple, envoyer le message clair que les choses ne peuvent pas rester impunies. Je reviens à Laurent Gbagbo. J’ai connu un homme politique de talent qui aurait pu être un homme d’État. Et qui, par goût du pouvoir et par « sensation » que tout était possible, est devenu finalement un chef de bande. Un homme qui a perdu des élections et qui a pris tout un pays en otage pour rester sur le fauteuil. Un homme qui par orgueil aura été directement ou indirectement à l’origine de la mort d’autres hommes. Des gens ont été enlevés et assassinés en plein jour à Abidjan. Je pourrais parler des escadrons de la mort, de la torture, des prisons… On parle probablement de trois mille de victimes. Tant de souffrances alors qu’un autre chemin était possible ! Tant d’aveuglement et de violence vaine qui le mènent dans sa cellule de La Haye ! Quelle désespérance de voir celui qui fut l’un des chefs emblématiques de l’opposition des années 1980 finir dans le box des accusés… Comment pardonner si l’on ne pose pas la question de la culpabilité ? L’Afrique et les Ivoiriens ont besoin du procès de Laurent Gbagbo. Il pourra se défendre et s’expliquer. On pourra essayer de comprendre.
Par Zayd Limam