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Le ksar d'Aït-Benhaddou, classé au patrimoine mondial de l'Unesco, est un lieu de tournage particulièrement prisé. JULIA MOUNTAIN PHOTO/SHUTTERSTOCK
Le ksar d'Aït-Benhaddou, classé au patrimoine mondial de l'Unesco, est un lieu de tournage particulièrement prisé. JULIA MOUNTAIN PHOTO/SHUTTERSTOCK
Focus

Le Maroc veut faire son cinéma

Par Eva Sauphie
Publié le 21 septembre 2026 à 10h33
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Le royaume a annoncé la création d'une Cité internationale de production cinématographique à Ouarzazate, une ville déjà connue pour ses studios et décors naturels attirant les plus grandes productions internationales. Tournée vers les étrangers, cette dynamique de développement devra aussi profiter aux acteurs locaux du secteur pour être vertueuse.

Des centaines de guerriers s'élancent depuis une imposante porte en pisé. Des murailles ocre s'embrasent avant de s'effondrer. Côté désert, d'innombrables armures et boucliers constellent les dunes. Après des années de guerre, Ulysse, le roi d'Ithaque, doit regagner sa terre et les siens. Ce décor hautement cinématographique a servi de lieu de tournage à l'intrigue de L'Odyssée, la superproduction américaine du réalisateur Christopher Nolan, sortie en juillet dernier. Nous sommes dans les murailles d'Aït-Benhaddou, le plus ancien ksar planté au sud du Maroc, dans la province de Ouarzazate. Ce n'est pas la première fois que ce village fortifié situé aux portes du désert, sur les contreforts du Haut Atlas, sert de toile de fond à un film étranger. Il a notamment vu défiler les équipes des deux volets de Gladiator, de Ridley Scott, sortis respectivement en 2000 et 2024. Et c'est encore dans cette cité qu'ont été tournées certaines prises de vues de la célèbre série Game of Thrones (2011-2019) et de Lawrence d'Arabie, plusieurs décennies auparavant (1962). Souvent vantée pour ses décors naturels à couper le souffle et sa variété de paysages, entre oasis, désert de roche, dunes, habitations à l'architecture présaharienne, rivières, Ouarzazate a connu son heure de gloire dans les années 1990-2000. Après un passage à vide, elle semble retrouver son attrait. « La crise du Covid-19 en 2020 et la concurrence d'autres destinations ayant mis en place leurs propres incitations fiscales ont changé la donne, admet la productrice marocaine Khadija Alami, créatrice de K Films Morocco et cofondatrice des studios Oasis, près de Ouarzazate. Les grèves des scénaristes et des acteurs à Hollywood, en 2023, ont également impacté le secteur à l'échelle mondiale, poursuit-elle. Cela dit, la ville n'a jamais cessé d'accueillir des productions européennes. »

Les studios Atlas, fondés en 1983, également à Ouarzazate. SHUTTERSTOCK
Les studios Atlas, fondés en 1983, également à Ouarzazate. SHUTTERSTOCK

Ce n'est donc pas une surprise que la province, qui abrite déjà plusieurs studios, dont les mythiques studios de l'Atlas depuis 1983, accueille bientôt une Cité internationale de production cinématographique dans la région de Drâa-Tafilalet. « Le Maroc est arrivé à un stade de maturité dans le secteur du cinéma grâce à l'impulsion de Sa Majesté le roi Mohammed VI et à une vraie action des pouvoirs publics, qui ont créé un cercle vertueux. Il y a des écoles de cinéma, des formations, des résidences d'écriture, des laboratoires, des financements publics, des ateliers, comme ceux de l'Atlas, et des festivals, à l'image du Festival international du film de Marrakech », énumère Mohamed Reda Benjelloun, directeur du Centre cinématographique marocain (CCM). Le royaume ambitionne maintenant de se positionner sur l'ensemble de la chaîne de production, afin de poursuivre sa dynamique de croissance dans le secteur du cinéma. Ce projet gouvernemental, annoncé en juin 2026 par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, est doté d'un investissement global de 240 millions de dirhams (plus de 22 millions d'euros) et s'étendra sur plus de 10 hectares. La Cité, dont la date d'inauguration n'a pas encore été fixée, abritera plusieurs studios de tournage de dernière génération, des laboratoires de postproduction, des salles de montage et de projection, un espace dédié aux technologies immersives et à l'intelligence artificielle, ainsi qu'un pôle de formation et d'incubation des talents. Le Maroc possède d'ores et déjà d'excellents techniciens dans de nombreux métiers. Les tournages internationaux ont permis de développer un niveau d'expertise reconnu. « Toutefois, certaines spécialités restent encore insuffisamment représentées, notamment dans les effets visuels les plus complexes, certaines branches de la postproduction ou les nouvelles technologies », reconnaît Jihane Bougrine, programmatrice et critique cinéma pour Vogue Arabia. « Aujourd'hui, la concurrence mondiale est très forte. Il faudra accompagner les producteurs, les scénaristes, les monteurs, les directeurs de la photographie, les superviseurs d'effets visuels (VFX), ou encore les responsables de postproduction. Tous les acteurs doivent renforcer leurs compétences. Les infrastructures sont indispensables, mais elles ne suffisent pas », tranche-t-elle. Ce projet colossal pourra également compter sur un complexe hôtelier destiné à accueillir les équipes de productions nationales et internationales. « Notre objectif est de créer un écosystème pleinement fonctionnel, capable d'accueillir simultanément des projets marocains et internationaux », assure le ministre de la Culture, Mohammed Mehdi Bensaid. Il faudra bien ces infrastructures pour répondre à l'ambition de la Cité et relancer l'image de Ouarzazate, longtemps qualifiée de ville morte. En 2022, près de vingt établissements hôteliers ont mis la clé sous la porte. D'autres ont rencontré de grandes difficultés, avant d'être repris par des sociétés marocaines pour consolider l'offre existante. Mais en 2024 et en 2026, le nombre de nuitées a connu une progression, atteignant près de 30 % cette année dans la région de Drâa-Tafilalet, selon les chiffres du ministère du Tourisme, notamment grâce à une amélioration des liaisons aériennes. Pour autant, Ouarzazate n'a, pour l'heure, jamais vraiment su capitaliser sur le tourisme cinématographique. Le musée du Cinéma est fermé depuis 2024 en raison d'un incendie et les circuits consacrés au 7e art peinent à s'imposer, au profit de circuits plus classiques. Mais le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, le soutient : « Cette Cité permettra de proposer une expérience plus complète, de la découverte des plateaux à celle des métiers du cinéma, en passant par les technologies de production et l'histoire audiovisuelle marocaine. » Et de poursuivre : « L'objectif est que le cinéma continue à créer de la valeur longtemps après le départ des équipes de tournage, au bénéfice de l'hôtellerie, de la restauration, des guides, des artisans, et plus largement de l'économie locale. » Les tournages de grosses productions peuvent mobiliser un village entier. Les habitants sont, par ailleurs, souvent sollicités pour la figuration. Avec ses scènes de bataille dignes des plus grands péplums, L'Odyssée – dont la production exécutive a été confiée au Marocain Zakaria Alaoui, à la tête de Zak Productions – a fait appel à des milliers de figurants. « La règle veut que tout tournage étranger qui a lieu au Maroc passe obligatoirement par une société de production nationale et recrute au moins 50 % de techniciens marocains dans chaque département », rappelle Khadija Alami, qui a accompagné, au Maroc, des réalisateurs comme Martin Scorsese, Ridley Scott, Oliver Stone ou Terrence Malick. « C'est la contrepartie pour bénéficier de tous les avantages fiscaux sur place », dit-elle. Pour une production de cette envergure, les salaires des figurants débuteraient à environ 500 dirhams (environ 45 euros) la journée et pourraient atteindre 1 500 dirhams (140 euros). Mais certains annoncent des prix inférieurs, autour de 300 dirhams (à peine 30 euros) pour une journée de onze heures.

L'Odyssée, de Christopher Nolan, est une épopée retraçant le retour d'Ulysse vers Ithaque. UNIVERSAL STUDIOS/ALL RIGHTS RESERVED
L'Odyssée, de Christopher Nolan, est une épopée retraçant le retour d'Ulysse vers Ithaque. UNIVERSAL STUDIOS/ALL RIGHTS RESERVED

Mohamed Reda Benjelloun vante la lumière naturelle de la région, ainsi que la stabilité du pays, capables de séduire les investisseurs étrangers, qui y voient également un intérêt financier. Si l'industrie mondiale se presse aujourd'hui aux portes du Sahara, c'est aussi parce que le gouvernement a mis en place un dispositif de cash rebate pour faire face à la concurrence, avec un remboursement de 30 % des sommes dépensées sur place par les productions éligibles et une exonération de la TVA. Cette remise s'applique aux salaires des techniciens et des acteurs, ainsi qu'à la main-d'œuvre – figurants, costumiers, menuisiers, plâtriers, etc. Pour L'Odyssée, Christopher Nolan a pu profiter de ce dispositif, optimisant ainsi ses dépenses. Outre Ouarzazate, c'est à Dakhla, péninsule nichée entre mer et désert, dans l'extrême sud du royaume, que le réalisateur a posé sa caméra. «Il voulait un décor où la mer se jette dans le désert, confie Mohamed Reda Benjelloun. Son équipe est allée aux Seychelles et en Nouvelle-Zélande, mais n'a pas été convaincue, poursuit-il. Quand Dakhla, du côté de la Dune blanche, a été proposée, Christopher Nolan a dit banco!»

Le réalisateur a tourné son long-métrage en partie dans le village d'Aït-Benhaddou et sur les côtes de Dakhla. UNIVERSAL STUDIOS/ALL RIGHTS RESERVED/MELINDA SUE GORDON
Le réalisateur a tourné son long-métrage en partie dans le village d'Aït-Benhaddou et sur les côtes de Dakhla. UNIVERSAL STUDIOS/ALL RIGHTS RESERVED/MELINDA SUE GORDON

Depuis le lancement du cash rebate, une vingtaine de tournages internationaux ont lieu chaque année. Parmi ceux qui en ont bénéficié, la série The Terminal List, en 2025, Sirat, d'Oliver Laxe, présenté au Festival de Cannes en 2025, et quinze autres projets, dont Gladiator. Huit autres films viennent compléter le palmarès cette année. Par ailleurs, la situation géopolitique instable au Moyen-Orient a également profité au Maroc. « Nous devons nous préparer à recevoir beaucoup plus de tournages qu'avant, avance Khadija Alami. La Cité internationale de cinéma vient consolider ce qui existe déjà et offrir un service public basé sur le modèle du one-stop-shop [guichet unique, ndlr] à toutes ces productions qui passent obligatoirement par Ouarzazate », vulgarise la productrice, qui créera, quant à elle, Argan Studios entre Rabat et Casablanca pour compléter l'offre. « Le pays n'a jamais eu de studios intérieurs de très haut niveau à proximité immédiate des grandes villes et des aéroports, explique la productrice. Ce projet financé par des investisseurs privés est pensé pour permettre de tourner des scènes qui, aujourd'hui, sont encore filmées à l'étranger, faute d'infrastructure adaptée. La Cité internationale de production cinématographique et Argan Studios ont deux logiques différentes, à deux échelles différentes, mais leur objectif est commun : capitaliser sur la valeur de chaque tournage au Maroc. »

ET LE RAYONNEMENT DU CINÉMA NATIONAL ?

Mohammed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, à l'occasion du lancement des travaux de la Cité internationale de cinéma, à Ouarzazate, le 26 juin 2026. DR
Mohammed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, à l'occasion du lancement des travaux de la Cité internationale de cinéma, à Ouarzazate, le 26 juin 2026. DR

En 2025, les investissements étrangers dans les productions réalisées au Maroc ont représenté 1,21 milliard de dirhams (100 millions d'euros). Mais une partie de ces recettes a-t-elle seulement bénéficié au cinéma local ? Plus de 650 millions de dirhams (60 millions d'euros) ont été investis dans les productions nationales en 2025, contre 598 millions (55 millions d'euros) en 2022. Une faible progression en trois ans, tandis que le fonds d'aide du CCM alloue annuellement 73,5 millions de dirhams aux projets de cinéma, à raison de trois commissions par an. Mais l'industrie locale semble briller à l'international avec des films sélectionnés chaque année dans de nombreux festivals (Cannes, Berlin, Venise, Locarno, Toronto ou Rotterdam). La Mère de tous les mensonges, d'Asmae El Moudir, a reçu l'Œil d'or à Cannes en 2023 et a circulé partout. Les Fraises, de Laïla Marrakchi, a été présenté dans la catégorie Un certain regard cette année, toujours sur la Croisette.

Two Souls, d'Alaa Akaaboune, avec Fadwa Taleb (Fanida) et Ayoub Abounnasr (Jaafar) dans les rôles principaux. DR
Two Souls, d'Alaa Akaaboune, avec Fadwa Taleb (Fanida) et Ayoub Abounnasr (Jaafar) dans les rôles principaux. DR

« En 2027, cinq à sept films marocains sont pressentis pour être présentés à Cannes », glisse Mohamed Reda Benjelloun. « Derrière cette reconnaissance artistique, l'économie reste fragile, nuance Jihane Bougrine. Beaucoup de films existent grâce aux coproductions européennes. La distribution nationale demeure limitée, les salles ont fortement diminué et il reste difficile de construire une carrière durable uniquement au Maroc. » Récemment, le succès de la comédie populaire marocaine Two Souls d'Alaa Akaaboune vient néanmoins envoyer un signal fort. « Le film a fait 520 000 entrées en trois mois, un record historique au Maroc, s'enthousiasme le directeur du CCM. Les entrées en salles progressent dans le pays, et 50 % d'entre elles concernent les films marocains. » Pour Jihane Bougrine, le défi est désormais de bâtir un écosystème à même d'accompagner la création locale sur le long terme. « La richesse d'un pays ne se mesure pas uniquement au nombre de productions étrangères qu'il accueille, mais à sa capacité à faire émerger des cinéastes qui racontent leurs propres histoires », estime-t-elle. Et de conclure : « Le véritable succès serait qu'un réalisateur marocain puisse tourner un film ambitieux au Maroc avec les mêmes standards techniques que les productions internationales accueillies sur notre territoire. »