Le Nigeria roi du pétrole ?
La guerre au Moyen-Orient rebat les cartes du jeu mondial de l'énergie. Tandis que la mégaraffinerie du milliardaire Aliko Dangote marche à plein régime et engrange les bénéfices, les classes populaires et moyennes locales tardent à voir les retombées de cette pluie de dollars à l'approche de l'élection présidentielle.
Juste avant d'enfiler ses escarpins, Anita Manuel pianote sur l'écran de son smartphone. Fébrilement, cette patronne d'une PME de services de logistique tente de réserver un véhicule sur une plate-forme de VTC pour un rendez-vous dans le secteur de la Banque centrale du Nigeria, au centre d'Abuja. Sa berline grise de marque japonaise est pourtant bien garée dans la cour de l'immeuble où cette quinquagénaire loge. « Ma voiture n'a aucun problème, mais j'ai décidé d'arrêter les frais, se justifie-t-elle. Depuis la fermeture du détroit d'Ormuz au Moyen-Orient, les prix de l'essence ont augmenté en à peine quelques semaines. Tant pis pour mon confort et ma liberté de circuler, j'ai pris une décision radicale : je vais revendre ma voiture. » Entre les charges de son entreprise et celles de sa vie de famille, Anita ne s'en sort plus. Avant la guerre, les prix de l'essence s'élevaient en moyenne à 830 nairas le litre. Il faut aujourd'hui compter environ 1 300 nairas pour un litre d'essence à Abuja – une hausse de 63 % depuis la fin février 2026. C'est donc une forte pression qui s'exerce sur les entreprises, les collectivités, mais aussi sur les familles. Toutes dépendent du carburant pour poursuivre leurs activités. Les prix du diesel ont également bondi, passant d'environ 1 100 nairas le litre avant la crise à 1 550 nairas. Ce qui provoque une hausse considérable des coûts logistiques et de production dans tous les secteurs, et engendre parallèlement un cauchemar dans un pays qui subit encore et toujours des délestages d'électricité, et où les groupes électrogènes fonctionnent essentiellement avec ce carburant.
Des conséquences concrètes
À Maiduguri, dans le nord-est du pays, Hajara Bukar allume toujours le groupe électrogène de sa boutique d'encens et de parfums d'intérieur, malgré le coût du diesel, vendu ici à 2 500 nairas. « C'est difficile, clairement, de payer ce prix, mais je n'ai pas le choix, se confie cette trentenaire, patronne d'une dizaine de personnes. Mes clients ne comprendraient pas si j'arrêtais brutalement de vendre mes produits. D'autant que je trouve mon équilibre en exportant au Niger, au Cameroun, mais aussi au Ghana et jusqu'au Canada. » Autre son de cloche à Ikorodu, dans la banlieue de Lagos, où le diesel est beaucoup moins cher que dans le nord du pays. Début mai 2026, il fallait débourser 1 500 nairas par litre de gasoil. Un prix toujours inaccessible pour Fatima Diba, vivant dans un logement de deux pièces avec sa mère et son oncle. Cette caissière de supermarché émarge au salaire minimum, 70 000 nairas. Un seuil légal de rémunération, pourtant chimérique pour des dizaines de millions de personnes payées bien en deçà… Alors en cumulant le loyer, le transport quotidien, les frais d'alimentation et de santé, Fatima se dit étranglée financièrement : « Dans notre appartement, nous n'utilisons notre générateur qu'en cas d'extrême nécessité. Par exemple, ce n'est qu'au bout de quatre jours d'affilée sans électricité que nous l'activons, car il faut bien allumer à un moment la pompe électrique pour avoir de l'eau au robinet. » Et comme son emploi exige une présence physique six jours sur sept, le télétravail n'est pas une option. Contrairement aux cols blancs salariés des gratte-ciels d'Ikoyi et de Victoria Island, deux quartiers qui contribuent fortement au PIB du pays.
Comme partout dans le monde, la guerre entre les États-Unis et l'Iran s'est donc invitée dans le quotidien des Nigérians. Et forcément, aussi, dans celui des autorités politiques à la tête du premier pays africain exportateur de pétrole, également membre de l'OPEP. Comme son prédécesseur, le général Yakubu Gowon, le président Bola Ahmed Tinubu doit se réjouir en privé. Lors du choc pétrolier de 1973, la jeune République fédérale du Nigeria, indépendante depuis treize ans, bascule dans l'opulence grâce à la flambée des prix du baril. Cinquante-trois ans plus tard, un scénario similaire se produit : une guerre au Moyen-Orient et les cours de l'or noir s'envolent. L'excédent commercial du Nigeria s'est élevé à 7 550 milliards de nairas au premier trimestre 2026, porté par des recettes pétrolières propulsées bien au-delà des prévisions budgétaires du gouvernement fédéral pour cette année. De nombreuses voix de la société civile reprochent à l'actuel chef d'État son manque d'empathie envers la population en pareille situation. Une critique reprise par Billy Gillis Harry, le président national de l'Association des propriétaires de points de vente au détail de produits pétroliers du Nigeria : « L'État ne fait aucune déclaration concernant la hausse des prix de l'essence, ce qui est inquiétant. Il pourrait au moins proposer des mesures. Nous enregistrons actuellement des gains sur le prix du pétrole brut. Le gouvernement devrait en réinjecter une partie pour réduire le coût des transports, afin que le prix des denrées alimentaires ne s'envole pas, entre autres. »
Lorsque les premières frappes américaines et israéliennes ont touché le sol iranien, le 28 février dernier, les prix du pétrole étaient inférieurs à 70 dollars le baril. Depuis, les prix du brut n'ont cessé de grimper, dépassant à un moment donné les 120 dollars. Le budget fédéral nigérian au titre de l'année 2026 repose sur une hypothèse de production quotidienne de 1,8 million de barils. En mars, les données de la Commission nigériane de régulation du secteur pétrolier indiquaient que la production du pays s'élevait en moyenne à 1,5 million de barils par jour, tandis que le prix moyen du brut s'établissait à 95 dollars le baril, selon la Banque centrale (CBN), et que le taux de change moyen était de 1 370 nairas pour un dollar. Les bénéfices se sont accentués en avril, lorsque la production et les prix ont tous deux augmenté. Au total, le gain exceptionnel enregistré sur ces deux mois s'élève à environ 5 130 milliards de nairas : 1 190 milliards en mars et 3 940 milliards en avril.
Le rayonnement de Dangote face au contexte international
Pour l'ancien président de l'Association nigériane d'économie de l'énergie, Adeola Adenikinju, la bulle spéculative pétrolière constitue une « arme à double tranchant » avec, d'un côté, des gains de recettes liés à la hausse du brut et, de l'autre, une aggravation des difficultés économiques pour les citoyens. « C'est le moment pour le Nigeria de dire qu'il va verser de l'argent aux personnes pauvres et vulnérables », estime-t-il, soulignant la nécessité d'une intervention directe pour venir en aide à ceux qui sont le plus impactés. Cet économiste émet toutefois une réserve : l'absence d'une base de données fiable sur les Nigérians vulnérables reste un obstacle majeur à la mise en œuvre de programmes efficaces de transferts monétaires. Selon lui, l'augmentation des indemnités des fonctionnaires apporte un soulagement limité et éphémère : « Cette mesure exclut de facto une grande partie des Nigérians travaillant dans les secteurs privé et informel. Il faudrait que le gouvernement fédéral et les États collaborent pour concevoir des mécanismes de soutien plus larges, financés par ces recettes exceptionnelles. »
Pragmatique, le Nigeria tire donc avantage des perturbations mondiales. L'escalade du conflit au Moyen-Orient a gravement perturbé les voies maritimes mondiales de transport de pétrole transitant par le détroit d'Ormuz. Cette situation a provoqué une flambée des prix mondiaux du brut et, par ricochet, des pénuries d'approvisionnement. Poussant pays africains et européens à se tourner en masse vers la raffinerie Dangote : 1,6 milliard de litres de produit raffiné en avril, c'est le volume des exportations vers des pays comme la Côte d'Ivoire, le Cameroun, la Tanzanie, le Kenya et l'Afrique du Sud. L'instabilité au Moyen-Orient ayant coupé les flux en provenance du Golfe, les acheteurs européens se sont tournés vers Lagos pour s'approvisionner en kérosène. La Dangote Petroleum Refinery & Petrochemicals, dont la valeur s'élève à 20 milliards de dollars, confirme son statut de nouveau fleuron de l'industrie made in Africa. Car en à peine deux ans d'existence, la mégaraffinerie d'Aliko Dangote a déjà atteint son rythme de croisière. « Nous fonctionnons à pleine capacité depuis ce mois d'avril 2026, traitant 650 000 barils par jour, explique David Bird, le directeur général de la raffinerie de Lekki, et nous répondons non seulement aux besoins nationaux du Nigeria en carburant, mais également à ceux de nos voisins régionaux. »
De nationalité britannique et fort d'une expérience de dix-sept ans en tant que dirigeant exécutif chez Shell, où il a occupé divers postes de direction sur plusieurs continents – en Australie, en Asie et aux États-Unis –, David Bird a notamment joué un rôle clé dans la mise en service et le démarrage de la plus grande raffinerie de Shell, Motiva, à Port Arthur, au Texas. Et lors de son séjour à Singapour, il était chargé de gérer le plus grand complexe industriel de raffinage de la multinationale anglo-néerlandaise en Asie, traitant plus de 500 000 barils par jour. Sa capacité à superviser des projets de rénovation et d'expansion majeurs, représentant plusieurs milliards de dollars, a définitivement convaincu Aliko Dangote de faire de lui le visage du complexe industriel pétrochimique de Lekki. « Nous voulons que tout le monde soit extrêmement fier, pas seulement les Nigérians, pas seulement la diaspora nigériane et les Africains d'Afrique, mais tous les Africains, insiste David Bird. C'est ce qui me motive. C'est un projet qui transforme et construit le continent. »
En quelques mois, le directeur général a fait taire les Cassandre qui spéculaient depuis des années sur un crash industriel majeur de la Dangote Petroleum Refinery. Sa feuille de route : optimiser la production, résoudre les goulots d'étranglement opérationnels, tout en préparant la raffinerie à une double introduction en Bourse sur les places de Lagos et de Londres au second semestre 2026. Il s'agira aussi d'étendre la présence panafricaine de l'installation. Une mission herculéenne dont il rend compte directement à Aliko Dangote, qui reste président du groupe éponyme. Car bien qu'elle fonctionne à plein régime, la raffinerie est confrontée à une pénurie persistante de pétrole local. Elle est donc contrainte d'acheter du brut étranger à des prix nettement plus élevés. « Nous nous approvisionnons à environ 56 % au Nigeria et en partie en Angola, en Libye et aux États-Unis », explique Aliko Dangote dans In Good Company, le podcast de Nicolai Tangen, directeur général du fonds souverain norvégien. « À un moment donné, nous importions environ sept à huit cargaisons de pétrole texan en provenance des États-Unis. Mais nous utilisons désormais davantage de brut nigérian, environ 21 cargaisons par mois. »
Si la Nigerian National Petroleum Company Ltd. (NNPC) a augmenté les quotas de pétrole brut alloués à la Dangote Petroleum Refinery, des tensions demeurent entre la direction de la raffinerie et les autorités de régulation nigérianes. L'objet du litige : les permis d'importation de carburant et les droits de distribution sur le marché intérieur. C'est donc sur le terrain judiciaire que ce bras de fer devrait se résoudre, avec une nouvelle action en justice du groupe Dangote intentée en mai 2026 contre le procureur général du Nigeria, afin de faire annuler les licences d'importation de carburant délivrées aux distributeurs et à la compagnie pétrolière nationale du Nigeria. Sans attendre l'issue de ce combat titanesque, Aliko Dangote se félicite d'avoir investi des milliards de dollars dans sa raffinerie au lieu d'avoir racheté son club de football favori : « Chaque fois qu'Arsenal joue, je porte le maillot, explique le magnat nigérian. Mais je préfère rester simple, et supporter et continuer à financer mon entreprise. Vous savez, d'ici trente mois, nous atteindrons 1,4 million de barils par jour. » Et si cette prophétie se réalisait, la raffinerie de Lekki deviendrait en 2028 le plus grand complexe pétrochimique du monde…
À Aso Rock Villa, le président Bola Ahmed Tinubu doit certainement se réjouir de la bonne santé actuelle de la marque Dangote. Car l'ex-gouverneur de Lagos n'a de cesse, durant ses multiples voyages à l'étranger, de promouvoir le made in Nigeria, en prenant pour exemple la raffinerie de Lekki. À six mois de l'élection présidentielle, la hausse des cours mondiaux du pétrole, même conjoncturelle, est une aubaine et une bouffée d'oxygène pour le chef d'État candidat à sa succession, qui se trouve empêtré dans les sables mouvants d'un contexte sécuritaire marqué par la multiplication des violences et des enlèvements dans l'ensemble du pays. Cette cagnotte pétrolière est la bienvenue pour les recettes budgétaires de 2026, alors que l'application en cours des réformes fiscales tarde à porter ses fruits. Mais l'impact de ces milliards de dollars reste toujours invisible dans la vie des dizaines de millions de Nigérians appartenant aux classes populaires et moyennes, déjà traumatisés par l'arrêt des subventions aux carburants depuis juin 2023. Or, Bola Tinubu semble maintenir son choix de ne pas redistribuer directement cette manne d'argent. Et comme l'a laissé présager son discours présidentiel du 12 juin dernier, à l'occasion de la Journée nationale de la démocratie, il devrait axer sa campagne sur ses réformes libérales.