Le péril jeune
Dans les sociétés de consommation, on a pris de bien mauvaises habitudes. La jeunesse et l’individualisme sont des valeurs portées aux nues. Les médias martèlent à longueur d’année les bienfaits des potions de jouvence et autres crèmes antivieillissement, la chirurgie esthétique est devenue un must absolu si l’on veut exister, être reconnu, rester dans le coup. Les séances chez le psy, autre passage obligé des temps modernes, vous bourrent le mou sur votre moi, qui ne peut s’épanouir qu’en étant débarrassé de l’emprise du père ou de la mère, qui ne peut évoluer qu’en pensant d’abord à soi, à soi, à soi… Résultat, un phénomène, impensable dans les sociétés africaines, s’est généralisé : l’exclusion des vieux, des anciens, que l’on dépose « pudiquement » dans des établissements « spécialisés », officiellement faute de temps, de moyens ou de place. Tout cela dans une bonne conscience généralisée, où l’on nous apprend que la vieillesse n’est pas belle, empêche la jeunesse, la liberté et l’intérêt personnel de continuer à fleurir.
En Afrique, un vieux, ça ne se jette pas. On le respecte, on l’écoute, on le chouchoute. Son statut d’ancien lui confère une place dans la société, et pas des moindres. Un peu comme dans les campagnes françaises il y a encore quelques années, où le grand-père avait sa place à table et son mot à dire. Plutôt normal, non ? Si l’expérience et la sagesse s’acquièrent avec le temps qui passe, pourquoi ne pas respecter ces valeurs chez l’autre, chez un des vôtres, en particulier celui ou celle qui vous a mis au monde, élevé, éduqué ? On peut ne pas être d’accord avec un ascendant, ne pas s’entendre avec lui, bref, ne pas le supporter, mais, en Afrique, personne n’ira jusqu’à s’en débarrasser. C’est exclu ! Et il semble que cette attitude participe d’une forme de structuration mentale bien plus solide qu’ailleurs. Les jeunes évoluent, avancent dans leur vie, en intégrant leur histoire personnelle, en privilégiant le lien familial et l’appartenance à un groupe donné. Et tant pis si les parents ou grands-parents peuvent peser, être une charge financière ou psychologique… Cette attitude est tellement plus logique, mature. Bien plus responsable que de refuser la vieillesse et tout ce qu’elle représente, de s’agiter stérilement comme un électron libre sans racines, qui croit inconsciemment à la jeunesse éternelle. Il faudrait vraiment que les sociétés dites « évoluées » en prennent de la graine, car il semble qu’elles soient, sur ce point, en train de se tromper…
Chronique [ C’EST COMMENT ? ] d’Emmanuelle Pontié parue dans le numéro 284 (mai 2009) d'Afrique magazine.