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Le Printemps (arabe) est encore là!

Par zlimam
Publié le 8 juillet 2012 à 11h40
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Pour beaucoup d’observateurs, le fameux Printemps arabe et les révolutions qui ont secoué l’ordre établi postcolonial ont déjà viré vers l’hiver, un hiver marqué par l’arrivée au pouvoir des islamistes, par la montée des salafistes, des extrémistes de tous bords, de l’intransigeance morale, religieuse, culturelle. À la dictature des faux nationalismes et des oligarchies succéderait donc une dictature de l’islam politique. Dans des pays stupéfaits, en crise profonde de transition, le religieux reste une référence authentique, indéniable pour des millions d’individus, souvent pauvres, qui aspirent à plus de justice, de dignité. Les partis qui se réclament du divin sont donc imbattables... Pourtant, le scénario de l’hiver permanent n’est pas écrit d’avance. Les islamistes font partie de la carte politique et sociologique. Ils sont légitimes. Leur objectif, évidemment, est de « réislamiser » les sociétés, la culture, les mœurs, l’espace public. Ils sont essentiellement concernés par les questions « internes ». Mais ce qui compte, c’est au contraire « l’externe », l’économie, l’emploi, le travail, les ressources. Le monde arabe (hormis les pays pétroliers, qui n’ont qu’à creuser pour s’enrichir...) est un monde sous-développé. Le revenu moyen y est de 3 500 dollars par an et par habitant. Celui des habitants des pays asiatiques émergents est de plus de 12000 dollars par an. Les gouvernements islamistes vont donc se heurter au mur de la modernité et de ses exigences. Ils auront besoin de croissance, de progrès, d’investissements, pour ne pas déclencher la colère sociale. Eux et leurs alliés auront besoin d’investissements, de flux, d’échanges, de touristes. Des marchés et des capitaux de l’Europe, de l’Occident. Ils devront donc gérer les tensions religieuses, recruter des talents, des responsables, s’inscrire dans des logiques de bonne gouvernance. Ils auront besoin d’une société ouverte, élément essentiel du développement, où l’information, la diversité et les idées circulent. Bref, pour réussir et s’inscrire durablement dans le paysage politique, les islamistes devront changer, s’adapter à la modernité, créer des richesses. Et si la Turquie est un exemple (relatif), c’est justement parce que le pays a réussi à allier laïcité de l’État, religion, démocratie et, surtout, développement (le PIB par habitant a doublé en moins de dix ans pour atteindre 16 000 dollars).

Il y a un autre facteur essentiel. Avec les révolutions, la question démocratique, celle des libertés, est entrée de plain-pied dans les sociétés arabes. C’est un moment majeur, historique, un véritable 1789, fondateur. Aujourd’hui, enfin, on vote, islamiste peut-être, mais on vote. Aujourd’hui, on parle politique. On parle Constitution. On débat. Les médias sont là, dans le bruit et la fureur. Les partis s’organisent. Une alternative politique séculière s’organise pour contrer les « islamo-conservateurs ». L’immense majorité des citoyens (y compris ceux qui votent islamiste) ne voudront pas se laisser voler leur droit à l’expression. Une société civile dynamique se structure autour de la défense de valeurs essentielles. Les femmes seront une force de changement (même celles qui votent islamiste). Tout cela peut paraître confus, chaotique, mais c’est une réalité. Les révolutions ont projeté un monde fermé, autocratique, dans l’ère du pluralisme. Les Arabes qui ne vivent pas dans le Golfe se découvrent dans toute leur diversité. Ils ont un modèle à réinventer, un « vivre ensemble » à mettre en place. Tout cela prendra du temps, le temps de l’Histoire. Le printemps est là, fragile, avec ses nuages. Mais il est là.