Le temps des modernes
À l’instant où j’écris ces lignes, un attentat ciblé et insensé vient de frapper le Maroc. Le terrorisme islamiste, ou se revendiquant comme tel, n’est pas mort. Comme d’habitude, les « objectifs » sont clairs. D’abord l’édifice institutionnel du royaume, ensuite les symboles de Marrakech (cité de passage, de casinos, aux moeurs libérales, etc.). Enfin, les étrangers et les touristes. Modus operandi écoeurant, répétitif, sans effet à part prendre la vie d’êtres humains, ruiner l’activité du pays pour un temps. Et enclencher une spirale de répression. Au moment où le monde arabe change, où le Maroc bouge, où s’engage une mutation essentiellement moderne, les partisans du nihilisme religieux et social frappent au coeur. Le geste barbare des terroristes s’oppose, en vain, à un changement de temps, et d’énergie, des sociétés arabo-méditerranéennes. La jeunesse est la force essentielle de ces mutations. Ce sont les jeunes qui sont à l’avant-garde, qui mobilisent, qui se battent. Qui remettent en question le conservatisme général. Des jeunes qui veulent faire partie du village mondial, de l’humanité. Ils sont le produit de l’éducation, mais surtout de l’explosion de l’information globale. De là où ils sont, ils peuvent voir le monde bouger, évoluer, changer. La technologie, Internet, les réseaux sociaux, leur offrent les moyens de leurs actions. Ces mouvements de jeunesse sont profonds, faits pour durer. Ils interpellent les modèles de gouvernance traditionnels. Incarnent une mise en cause fondamentale des régimes autoritaires, des raïs, des monarchies absolues, des oligarchies sans contrôle, du système patriarcal où émerge la figure de l’émir toutpuissant, système venu de la nuit des temps. Il y a une demande profonde de démocratisation du pouvoir. Il y a une demande profonde de liberté, parce que la liberté c’est aussi la dignité des individus. Si l’on en croit certains chercheurs comme Emmanuel Todd, ces mouvements de rupture et de changements ne naissent pas par hasard. Ils sont le produit de lents mouvements de maturation, dont l’une des clés est la maîtrise de la croissance de sa population. Un pays qui entre en transition démographique (2 enfants par couple) est un pays qui se modernise à vitesse grand V, qui assigne une place nouvelle aux femmes, qui modifie les rapports d’autorité dans la famille. La Tunisie est entrée, à titre d’exemple, en transition démographique au début des années 1990… On ne peut pas exclure de ces processus l’aspect purement économique et social. Dans la plupart des pays arabes, la croissance économique des vingt ou trente dernières années, la globalisation, le libéralisme, ont essentiellement profité à une minorité qui était déjà favorisée. Et à une kleptocratie d’État. Ce que demande l’opinion, c’est un nouveau modèle économique, plus juste, de l’effort et des revenus. Quelque chose de socialement moderne. Le problème, on le voit à Tunis et au Caire, c’est qu’il est probablement beaucoup plus facile de détruire un ordre autoritaire que de construire, d’un jour à l’autre, un système démocratique, pluraliste et juste. Absence de partis, de culture politique, d’organisations civiles… Le vide laissé par les anciens régimes est sidéral. Des pays fragiles se retrouvent à genoux. Sans véritable leader légitime pour assurer, comme ce fut le cas très largement en Europe de l’Est, une transition pacifique. Cette déstructuration profite aux radicaux de tout bord, les islamistes « politiques », les « gauchistes »… Elle peut profiter aussi à ceux qui voudraient confisquer les changements à leur profit. Face à ces dangers, le camp de la raison, le camp des modernes, le camp de ceux qui veulent entrer dans le siècle, doit se rassembler. C’est le moment.
Par Zyad Limam