Les choix de Tunis
On me demande souvent si la Tunisie est « fichue »... Ma réponse est toujours la même : je reste relativement optimiste. Malgré l’assaut contre l’ambassade des États-Unis. Malgré l’affaire tragique des fiancés de Tunis et le viol inqualifiable, impardonnable de Myriam. Malgré le désordre quasi général. L’effondrement du tourisme et des investissements. J’y crois encore parce que je crois dans le peuple tunisien. Et en ses élites. Je me dis que cette révolution n’est pas venue de nulle part. Que l’Histoire a un sens. Que nous avons un vécu commun de plus de deux mille ans. Je crois aussi que les grands pays, les États Unis, l’Europe, ont besoin que la Tunisie s’en sorte, qu’elle ne sombre pas dans le chaos. Et donc, qu’elle sera, d’une certaine manière, « aidée ». Et que le temps est long, que les sociétés ne changent pas du jour au lendemain, qu’il faut un processus de maturation pour arriver à un nouvel équilibre. Nous vivons un moment de transition, de transformation, au sens fort du terme. Mais qui nous permet de lire les enjeux auxquels les Tunisiens et les autres Arabes doivent faire face, les questions auxquelles ils doivent répondre.
Les Constitutions ne sont pas gravées dans le marbre. Des nations vivent avec la même depuis plus de deux siècles (États-Unis). D’autres n’en ont pas (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Israël...). Enfin, certaines, comme la France, en changent régulièrement, en fonction des exigences du temps. Ce qui compte, dans un texte constitutionnel, c’est l’affirmation des principes universels : liberté, égalité, fraternité, justice. Ce qui compte, c’est d’inscrire dans le marbre les acquis d’une révolution, à l’image de la Déclaration des droits de l’homme en 1789. Article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » C’est simple, c’est la base, le début d’une histoire nouvelle. Tout le reste sera changé, amendé, transformé au fil des ans...
Aujourd’hui, voilà le choix auquel sont confrontés les Tunisiens. Et les autres Arabes. Sommes-nous en faveur des idées universelles ? de l’État séculier ? de la démocratie représentative? de la primauté du droit? Acceptons-nous l’idée d’un libre arbitre individuel? l’égalité des sexes? la liberté des femmes à vivre leur vie et à disposer de leur corps? Les islamistes qui se souhaitent un parti de gouvernement durable devront vite répondre à ces questions essentielles. Ils se diviseront probablement entre islamo-conservateurs et islamoradicaux. Entre pragmatiques et « puristes ». Tout est ouvert. Le paysage politique ne s’est pas figé au lendemain des élections d’octobre 2011. Aujourd’hui, la liberté d’expression, la force de la société civile, le débat sont une réalité. Les gens, dans leur très grande majorité, veulent plus de liberté et plus de progrès. Les « citoyens » et les « citoyennes » veulent aussi des élections. Le bulletin si symbolique. Personne n’est assuré de garder le pouvoir. Dans cette société en construction, les salafistes seront en marge. Isolés. Dangereux sûrement (voir notre enquête page 30), mais sans perspective. Car au fond, tout le monde le sait, personne ne croit à la grande nation islamique...
Je suis sûr que la Tunisie fera le choix final de la liberté. Et que ce choix aura une influence sur tout le monde arabo-musulman. Peut-être suis-je naïf, mais c’est un combat qui mérite d’être mené.