Les défis du président
Le pays entre dans une nouvelle étape de son développement. Porté par une croissance soutenue et une crédibilité renforcée sur les marchés internationaux, il doit maintenant transformer l’essai : accélérer sa mutation économique, répondre à l’urgence sociale et préparer la transition générationnelle.
Le 18 février 2026, la Côte d’Ivoire levait 1,3 milliard de dollars sur les marchés internationaux. Avec un taux de 5,39% sur quinze ans, le plus bas jamais obtenu par le pays sur un eurobond, et la performance la plus compétitive enregistrée en Afrique subsaharienne depuis cinq ans. Une belle opération financière, qui est surtout venue souligner la qualité de la signature souveraine du pays.
Une confiance globale qui tient compte du contexte politique et de la réélection d’Alassane Ouattara en octobre 2025. On l’a écrit dans ces colonnes, ADO demeure plus que jamais le centre de gravité du système. Il se sent en capacité d’agir, de décider de l’agenda, avec un devoir, une mission: préserver le pays des dangers et des menaces, protéger les acquis et l’héritage. Le président incarne à la fois la stabilité et un cap.
Cette confiance s’enracine aussi dans un paysage macroéconomique positif, encore trop rare en Afrique: entre 6 et 8% de croissance annuelle depuis 2011, des infrastructures transformées, une diversification rapide de l’économie, des indicateurs sociaux en amélioration, une position de leader sur des marchés stratégiques, comme le cacao… En quinze ans, la Côte d’Ivoire est sortie d’une situation postconflit pour s’imposer comme l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique, dans le «top 10» continental. Et un PIB qui s’approche des 100 milliards d’euros.
Cette trajectoire, Alassane Ouattara entend désormais l’amplifier. Il s’agira d’accentuer le rythme des réformes, malgré les conservatismes. De passer une étape majeure en matière d’émergence. De répondre aux attentes d’un pays jeune, traversé par des sensibilités multiples, dans une société qui évolue rapidement sous l’effet conjugué de la croissance, de l’urbanisation et de l’ouverture au monde. Pendant la campagne, le président a mis des mots sur le plan d’ensemble: la «grande Côte d’Ivoire», un slogan électoral, mais aussi une feuille de route exigeante pour les années à venir.
LES PILIERS DE LA TRANSFORMATION
La première clé de cette «grande Côte d’Ivoire» sera celle de la transformation en profondeur de l’économie. En cherchant à se positionner, par exemple, au même niveau que les pays comparables en Asie du Sud-Est. La Côte d’Ivoire ne peut plus se contenter d’exporter des matières premières brutes. Elle doit transformer localement, industrialiser, accroître sa productivité, monter dans la chaîne de valeurs. Le cacao – dont le pays assure 40% de la production mondiale – en est l’illustration la plus immédiate: le gouvernement vise 50% de transformation locale d’ici à 2030. La souveraineté agroalimentaire en est le prolongement naturel: réduire la dépendance aux importations, l’exposition aux chocs extérieurs, et le coût majeur en devises (que l’on pourrait mieux employer).
Cette montée en gamme passe aussi par le renforcement du secteur privé. En 2025, 26948 entreprises ont été créées dans le pays, et les investissements privés agréés ont atteint 812 milliards de FCFA, en hausse de près de 10% sur un an. Le signal est là. Mais il faut aller plus vite, et surtout plus en profondeur. Le tissu des PME reste insuffisamment financé, insuffisamment structuré, insuffisamment connecté aux chaînes de valeur régionales et mondiales. Ce n’est pas un problème de volonté, c’est un problème d’échelle. Et de promotion de grandes entreprises susceptibles de structurer des filières complètes.
Second pilier de la «grande Côte d’Ivoire», la croissance économique et le dynamisme doivent impérativement s’accompagner d’une politique active d’inclusivité sociale. Et éviter d’installer une nation à deux ou trois vitesses. Les inégalités doivent se réduire par l’emploi, la formation, justement, et l’éducation. Et l’État doit pouvoir accompagner les plus fragiles, y compris sur un plan territorial. La croissance doit se diffuser. En dehors d’Abidjan, qui concentre 80% de l’activité économique et regroupe seulement 22% de la population; en dehors des catégories déjà insérées dans l’économie formelle ; en dehors des élites et de ceux qui ont déjà pu bénéficier du second miracle ivoirien. Cette exigence d’inclusion n’est pas une concession morale, c’est une condition de viabilité du modèle lui-même et de stabilité de long terme.
Enfin, la «grande Côte d’Ivoire» n’est pas une île. Le pays s’inscrit dans un environnement régional difficile. Les violences djihadistes au Sahel, la fragilisation de plusieurs États voisins et la porosité des frontières génèrent des menaces réelles, en particulier dans le Nord ivoirien. Et des flux migratoires d’autant plus importants que le pays apparaît relativement prospère. Ces tensions exigent une vigilance constante et des moyens conséquents dans les forces de défense et de sécurité, ainsi qu’un effort économique et social pour les territoires les plus fragiles. Sécuriser, c’est aussi investir dans les routes, les écoles, les emplois, la présence de l’État au-delà des grandes villes. La sécurité et le développement deviennent la même politique, vue de deux angles différents. Pour le président Alassane Ouattara, son gouvernement, l’ensemble de la classe politique et la société civile, la sécurité s’impose comme une contrainte stratégique de long terme, indispensable à la réussite du projet national.
L’ambition de la «grande Côte d’Ivoire» s’incarne dans des chiffres concrets. Le PND (plan national de développement) 2026- 2030 prévoit 114838,5 milliards de FCFA d’investissements – environ 180 milliards d’euros – avec une croissance visée de 7,2% par an. Et un taux d’investissement qui doit passer de 25,4% du PIB en 2026 à 34,5% en 2030. Le financement reposerait majoritairement sur le secteur privé, appelé à contribuer à hauteur de 70%, le secteur public assurant les 30% restants. Objectifs: ramener le taux de pauvreté en dessous de 20% d’ici à 2030 et dépasser, d’ici à 2030, la barre de 4500 dollars de revenu national brut par habitant, seuil symbolique du passage vers la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure.
UNE DÉMOGRAPHIE GALOPANTE
Ces annonces sont particulièrement ambitieuses. Elles constitueraient un saut qualitatif et quantitatif majeur pour le pays, le résultat d’un effort national unique, avec une coordination permanente en matière d’investissements, de qualité de gouvernance, de mobilisation des énergies nationales et internationales, d’efficacité dans l’exécution des projets et des politiques publiques…
Le PND s’articule d’ailleurs autour de six piliers codépendants: la sécurité et la stabilité, la modernisation de l’agriculture, la promotion de l’investissement privé, le développement du capital humain, le renforcement des infrastructures stratégiques et la bonne gouvernance. C’est le quatrième PND depuis 2012 – une continuité de méthode qui est elle-même un signal envoyé aux investisseurs nationaux ou internationaux.
Ce projet global de développement s’inscrit dans le cadre d’une véritable révolution démographique. Le pays compte aujourd’hui près de 33 millions d’habitants. En 2050, dans une génération, on pourrait passer la barre des 50 millions d’Ivoiriens. Près de 40% de la population a moins de 15 ans. Plus de 70% des Ivoiriens ont moins de 35 ans, soit 22 millions de personnes. L’âge médian se situe autour de 18 ans. Chaque année, entre 300000 et 400000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Or, l’économie formelle ne crée que 100000 emplois par an environ. L’écart, structurel, appelle une réponse économique – accélérer massivement la création d’emplois qualifiés –, mais aussi éducative.
L’État a beaucoup investi depuis 2011: les budgets de l’éducation ont été multipliés par 6,5, le taux de scolarisation au primaire atteint 105,9% en 2025, neuf campus publics existent là où il n’y en avait que trois. Mais la Banque mondiale estime que 80% des enfants n’atteignent pas encore la lecture-compréhension à dix ans. La «grande Côte d’Ivoire» doit aussi se construire dans les salles de classe, les campus, les centres de formation professionnelle. Elle se construit dans la capacité du pays à produire ses propres ingénieurs, ses propres entrepreneurs, ses propres développeurs. Le cadre, le macroéconomique – les routes, les ports, les eurobonds –, est fortement tributaire du contenu: le capital humain.
LE TEMPS DE LA TRANSMISSION
Cette jeunesse nombreuse, éduquée ou moins éduquée, est exigeante, en particulier dans les centres urbains. Pour adhérer au modèle, ces nouvelles générations ont besoin d’être impliquées. De participer à la prise de décision. Au débat public. D’Abidjan à San-Pédro, de Korhogo à Daloa, en passant par Yamoussoukro, elles et ils ont accès au monde via le Web et les réseaux sociaux – pour le meilleur et pour le pire. Elles et ils n’ont pas les mêmes codes sociaux que leurs parents, leurs grands-parents. Et pas les mêmes attentes.
Cette «centralité jeune» est aussi au cœur de l’équation politique. Ce cinquième mandat sera celui de la transmission générationnelle. Alassane Ouattara l’a dit clairement, pendant la campagne, dans sa déclaration de candidature du 29 juillet. Le processus n’est pas simple. Le président a certainement ses projets et ses scénarios. Il met un point d’honneur à être «prêt». Mais la transmission est aussi une affaire de timing, d’ambitions personnelles, de compétences. Et de chance. La transformation économique et sociale qu’il incarne depuis quinze ans appelle une modernisation politique à la hauteur d’un pays qui change aussi vite dans sa démographie, son urbanisation, son ambition économique, ses connexions au monde…
La période qui s’ouvre sera aussi marquée par les formidables incertitudes géopolitiques mondiales. Donald Trump et la nouvelle Amérique enterrent les schémas de l’ancien ordre multipolaire. La coopération n’est plus une priorité. Seul compte le donnantdonnant. La nouvelle guerre du Golfe aura des conséquences pour l’Afrique et la Côte d’Ivoire. Avec des effets sur les prix des intrants agricoles et énergétiques, sur les coûts de transport, sur la confiance des opérateurs. Les investisseurs pourront être tentés d’aller vers des marchés ultrasurs, aux dépens des pays émergents, avec des conséquences négatives en matière de taux et de possibilité de financement.
La Côte d’Ivoire aborde pourtant cette période de hautes incertitudes avec un atout nouveau et considérable. Le pays est désormais producteur de pétrole et de gaz. Le gisement Baleine, entré en production en 2023, dépasse toutes les prévisions initiales. En février 2026, un nouveau gisement, Calao South, a été découvert, portant les réserves estimées à 6 milliards de barils. La Côte d’Ivoire vise 200000 barils par jour à l’horizon 2028. C’est un changement systémique. Avec des ressources nouvelles pour financer la transformation, une attractivité renforcée pour les investisseurs internationaux, un levier de souveraineté économique qui n’existait tout simplement pas il y a dix ans.
La période qui s’ouvre sera donc déterminante. Avec une séquence au présent: gouverner, s’adapter, protéger les acquis. Et une séquence au futur: enclencher la transformation du pays, sa montée en gamme, préparer la transmission générationnelle, intégrer cette jeunesse dans les processus. Dans cette phase qui s’ouvre avec ce cinquième mandat présidentiel, certains privilégient avant tout la stabilité, incontournable. D’autres s’investissent dans l’avenir, qui s’écrit déjà chaque jour. La synthèse devient en elle-même un objectif.