Les travaux du président
Nous sommes entrés dans le vif du sujet ! La présidentielle d’octobre 2025, suivie quelques semaines plus tard des élections législatives, a refermé un cycle électoral majeur en Côte d’Ivoire. Réélu haut la main pour un cinquième mandat, le chef de l’État entame un nouveau chapitre, avec une autorité renforcée, confortée par une très large majorité parlementaire – plus des trois quarts des députés. Les institutions ont tenu et joué leur rôle. Le pays est stable. Et l’opposition a été durablement affaiblie, en recherche de programme et de leadership. Dans l’opinion, l’atmosphère est à l’optimisme. On se projette, on fait des plans. Et pour beaucoup, le «projet Côte d’Ivoire» n’est plus un slogan: c’est une réalité tangible.
Alassane Dramane Ouattara demeure, plus que jamais, le centre de gravité du système. Il connaît son âge, il en a conscience, mais il se sent en forme, en capacité d’agir, de décider et d’influencer le cours des choses. Il se sent expérimenté, responsable avec un devoir, une mission: prémunir le pays des dangers et des menaces, protéger les acquis et l’héritage, naviguer parmi les écueils, dans un contexte régional et international plus qu’incertain.
Le président sait aussi que la configuration de ce cinquième mandat sera exigeante. Il s’agira de gouverner, de protéger, mais aussi d’anticiper, de transformer, de préparer l’avenir. D’accentuer le cap des réformes malgré les tentations conservatrices, d’engager la nécessaire transformation économique, d’acter la montée en gamme. Il s’agira de répondre aux attentes d’un pays jeune, traversé par des sensibilités multiples, dans une société qui évolue rapidement sous l’effet conjugué de la croissance, de l’urbanisation et de l’ouverture au monde. D’une manière ou d’une autre, la Côte d’Ivoire est entrée en mode futur.
À de nombreux égards, la Côte d’Ivoire peut se positionner comme une exception africaine. C’est aujourd’hui l’une des dix premières économies du continent (avec une population de plus de 30 millions d’habitants). La croissance a été soutenue depuis 2011 – entre 6 et 8%. Des investissements massifs ont transformé les infrastructures de transport, d’énergie, d’éducation et de santé. Abidjan s’est imposée comme une métropole majeure, séduisante, connectée aux marchés internationaux. La Côte d’Ivoire reste le premier producteur mondial de cacao, une grande puissance agricole, tout en se diversifiant: hydrocarbures, mines, services, logistique… Les indicateurs sociaux se sont améliorés: la pauvreté recule, l’indice de développement humain progresse – le pays est le premier de la zone UEMOA –,et ce malgré les pressions migratoires. L’accès aux services de base s’élargit. Les inégalités persistent, en particulier à Abidjan. Mais la Côte d’Ivoire n’est plus dans une logique de précarité. Elle est entrée dans une dynamique de construction, d’opportunités.
Le pays avance, les équilibres macroéconomiques sont maintenus. Mais tout est relatif aussi. En particulier si on le compare à d’autres nations émergentes, comme en Asie du Sud-Est. Il faut aller plus vite. La Côte d’Ivoire reste encore classée parmi les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, selon la classification de la Banque mondiale. Et tout l’objectif est justement d’atteindre la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, seuil symbolique de la véritable émergence. De dépasser, d’ici 2030, la barre d’un revenu national brut par habitant de 4 500 dollars. Ce serait un véritable saut, quantitatif comme qualitatif, requérant un effort exigeant et collectif.
Il faudra relever des défis structurels majeurs. Absorber le choc démographique. Maîtriser du mieux possible les effets du changement climatique. Et redessiner la structure même de l’économie: moderniser les filières agricoles, développer l’industrialisation, transformer localement, accroître la productivité, intégrer les chaînes de valeur régionales et mondiales, investir massivement dans le numérique et l’innovation.
L’une des clés de cet ambitieux programme de transformation économique sera la capacité de la Côte d’Ivoire à le financer. Agir sur la capacité du pays à financer davantage le développement par lui-même. Soutenir une véritable montée en gamme du secteur privé. À l’échelle locale et internationale. L’appuyer dans sa capacité à investir, à faire preuve d’audace. Et surtout, l’accès aux marchés financiers internationaux restera central. La signature du pays «pèse». Aujourd’hui, pour les agences de notation, la Côte d’Ivoire se situe à un cran seulement de l’investment grade (note jugée suffisamment sûre pour les investisseurs institutionnels internationaux). Un positionnement remarquable et rare en Afrique. Mais le passage à l’investment grade (objectif pour 2017-2018) constituerait une étape stratégique majeure, permettant de réduire le coût de la dette, de refinancer plus facilement les passifs, et d’attirer davantage d’investissements de long terme.
Les plans sont là, les perspectives sont réelles, et l’atmosphère dans le pays demeure largement positive. À Abidjan comme à l’intérieur du territoire, du nord au sud, de l’est à l’ouest, la vie suit son cours. On circule, on investit, on étudie, on entreprend. Cette normalité agit comme un puissant facteur de transformation. Elle installe une confiance essentielle, sans laquelle aucun projet de développement durable n’est possible.
Pourtant, même si elle est une exception, la Côte d’Ivoire n’est pas une île. Elle est insérée dans un environnement géopolitique et sécuritaire difficile. La montée des violences au Sahel, la fragilisation de plusieurs États voisins, la porosité des frontières constituent des menaces réelles, en particulier dans le septentrion. Ces tensions exigent une vigilance permanente. Elles impliquent des investissements continus dans les forces de défense et de sécurité, mais aussi un effort économique et social pour les territoires les plus fragiles. Jusqu’à présent, la nation a su se prémunir au mieux. Mais pour le président Alassane Ouattara, et pour l’ensemble de la classe politique, la sécurité s’impose comme une contrainte stratégique de long terme, indissociable de la réussite du projet de transformation économique, de la crédibilité internationale du pays et de la paix civile.
Une paix civile, une normalité, une sécurité qui réclament aussi de la visibilité. Alassane Ouattara l’a dit dans sa déclaration de candidature du 29 juillet dernier et au cours de la campagne présidentielle. Ce mandat sera celui de la transmission générationnelle. Le processus n’est pas si simple. Le président a un timing à respecter. Pour le moment, avec une équipe stable de lieutenants fidèles, il s’agit d’engager le mandat, la reforme. Et de protéger. Mais le processus s’engage. Le chef d’État a certainement ses pistes, ses idées, il teste. La «transmission» est aussi une affaire d’ambitions personnelles, de destins particuliers, de compétences. Et de chance. Chacun peut y croire. De nombreux Ivoiriens demandent à ADO de tracer la voie, de proposer un chemin. Et si un chemin est proposé, il faudra de l’adhésion. La modernité économique, sociétale, le changement de génération appelle aussi la modernité politique. En tenant compte des différences, de l’évolution du pays et de sa jeunesse.
Et puis, la transmission générationnelle ne concerne pas que la dévolution du pouvoir. Elle implique d’intégrer pleinement cette jeunesse dans l’équation, dans le projet sociétal. Près de 40% de la population a moins de 15 ans, et plus de 70% des Ivoiriens ont moins de 35 ans, soit 22 millions d’Ivoiriens. L’âge médian se situe autour de 18 ans, ce qui signifie que la moitié de la population n’a pas atteint l’âge adulte. Et les personnes âgées de 65 ans et plus représentent moins de 3% de la population…
Cette structure démographique fait de la jeunesse à la fois le principal atout et le principal défi. Chaque année, entre 300000 et 400000 jeunes arrivent sur le marché du travail, dont une part importante est issue du monde rural. Or, l’économie formelle ne crée que 100 000 emplois par an environ, principalement en milieu urbain, laissant encore la majorité des nouveaux entrants s’insérer dans l’agriculture familiale, les activités informelles ou le sous-emploi.
Il faut donc créer des emplois durables et soutenir massivement l’éducation et la formation. L’État a pris la question à bras-le-corps depuis 2011. Les investissements dans l’éducation ont été multipliés par 6,5 en quinze ans. Près de 85 % des enfants finissent le cycle scolaire. La formation supérieure a été privilégiée – neuf campus publics contre trois en 2011. Chaque année, plus de 40000 étudiants du 3 e cycle sortent des universités du pays. Le gouvernement a lancé un plan jeunesse (2023-2025), doté de près 1120 milliards de FCFA, pour accélérer les dispositifs de formation, d’insertion professionnelle, de promotion de l’entrepreneuriat.
Cette équation jeunesse dépasse enfin la « simple» question des budgets et de l’école. Ces nouvelles générations montantes ont besoin d’être impliquées, d’adhérer au modèle. De participer à la prise de décision. Au débat public. Éduquées ou moins bien éduquées, elles sont aussi différentes. Elles ont accès au monde, via le web et les réseaux sociaux – pour le meilleur et pour le pire. Elles n’ont pas les mêmes codes sociaux que leurs parents, leurs grands-parents. Pas les mêmes attentes. Et probablement pas la même patience…
S’adapter, se protéger, transformer l’économie, inclure les nouvelles générations, se projeter vers un avenir durable et inclusif… Le mandat qui s’ouvre pour ADO et la Côte d’Ivoire sera effectivement déterminant. Le pays entre dans un processus de changements profonds, structurants. Il faut consolider, imaginer et préparer le futur, celui d’une nation qui comptera près de 50 millions d’habitants en 2050. Alassane Ouattara, cinquième président de la République, a entre les mains une responsabilité majeure, historique. Celle de créer les conditions de la pérennité du modèle ivoirien, de créer les conditions du passage de témoin, d’ouvrir la perspective de demain.