LETTRE À L'AMI STÉPHANE
VOUS NOUS AVEZ QUITTÉS EN DOUCEUR, dans la nuit du 27 février dernier. Vous étiez tellement âgé et tellement jeune à la fois que l’on avait fini par vous croire immortel. Par croire que vous ne nous quitteriez jamais, et que l’on pourrait vous retrouver demain, après-demain, dans dix ans...
Et que chaque fois vous nous redonneriez la force de vouloir changer l’état des choses, de ne pas céder à l’idée que le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire mauvais, et qu’il ira de mal en pis. Nous nous sommes rencontrés une fois ou deux, je crois, avec BBY, le patron de Jeune Afrique, et ce qui m’avait frappé, d’abord, Stéphane, c’est que vous n’aviez peur ni de l’âge ni de la mort. Et que vous et votre épouse, Christiane, vous formiez un couple amoureux, comme quand on est amoureux à 20 ans. Et que cela nous donnait à nous tous plus d’espoir et moins l’angoisse du néant. Ce qui m’avait frappé aussi, c’est votre incroyable histoire, qui commence le 20 octobre 1917 à Berlin, dans la capitale d’un empire déjà à genoux. Une histoire sur deux siècles. Vous avez connu deux grandes guerres mondiales, la montée des totalitarismes, nazisme et communisme, vous avez vécu la décolonisation, les révolutions technologiques, la mondialisation et ses promesses et ses violences...
Ancien combattant de la France libre, ancien déporté évadé pour échapper au peloton d’exécution, corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, activiste du développement pour l’Afrique, militant des droits humains... Quelle vie! Vous avez été un avocat intransigeant, rare et courageux des Palestiniens, et aujourd’hui ils peuvent pleurer la perte d’un véritable ami. Enfin, dirions-nous, sur la fin du chemin, vous êtes devenu écrivain, l’inspirateur d’un incroyable mouvement de réveil des consciences : Indignez-vous!
Indignez-vous ! Un petit bouquin de quelque 36 pages qui s’est vendu à 4 millions d’exemplaires à travers le monde, sorti le jour de votre 93e anniversaire. Le texte était peut-être, disons, un peu rapide. Mais le message a été essentiel. Oui, indignons-nous, oui, changeons le monde, oui, battons-nous pour plus de solidarité, d’égalité. Les « Indignados » se sont levés aux quatre coins du monde, de Madrid jusqu’à Wall Street, temple vivant du capitalisme. Les intellos pourront toujours dire que vous ne nous avez pas « donné le mode d’emploi ». On s’en fiche. Vous nous avez donné de l’énergie, de l’appétit de vivre et la volonté de changer cette « société cruelle », pour reprendre votre expression. Stéphane, pour faire simple, nous vous remercions d’avoir été là. Et vous allez nous manquer.
Stéphane Hessel (20 octobre 191727 février 2013), le « père des Indignés ».
Par Zyad LIMAM