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Rencontre

Lina et Zinedine Soualem
Recomposer le puzzle

Par Astrid Krivian - Publié en octobre 2021
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Elle est passée derrière la caméra pour un premier documentaire sur l’exil, l’identité. Un chemin sur la trace des grands-parents paternels et sur les racines algériennes de la famille. Interview croisée avec son artiste de père.

On les retrouve à Paris, dans leur quartier de la Bastille, dans le café où fut tourné Chacun cherche son chat, de Cédric Klapisch, réalisateur dont Zinedine est l’acteur fétiche. Chez les Soualem, le cinéma est une affaire de famille. Après des études de sciences politiques et d’histoire consacrées aux sociétés arabes contemporaines, Lina a été comédienne, notamment dans les films de sa mère, Hiam Abbas, ou d’Hafsia Herzi. Passée derrière la caméra, elle présente ici son premier documentaire, Leur Algérie. Bouleversée par la séparation de ses grands- parents paternels, Aïcha et Mabrouk, après soixantedeux ans de mariage, elle décide de les filmer pour connaître leur histoire, depuis leur départ d’Algérie en 1954 à leur vie en Auvergne, à Thiers. En les questionnant, elle tente de briser les silences, d’exhumer les blessures de l’exil, le passé enfoui, et de recomposer ainsi le puzzle d’une mémoire fragmentée. Elle interroge aussi son père, sondant cet héritage entre les différentes générations. Cette oeuvre délicate sur la transmission fait sourdre les émotions derrière les images, les visages. Une quête pour se réapproprier son récit familial, le relier à la grande histoire, et mettre en lumière ces vies invisibilisées. Interview croisée.

Lina et Zinedine Soualem. AMANDA ROUGIER
Lina et Zinedine Soualem. AMANDA ROUGIER

AM : Lina, pourquoi la séparation de vos grands-parents, après soixante-deux ans de mariage, vous a-t-elle décidée à réaliser ce film ?

Lina Soualem : Leur séparation a été un choc pour moi. Elle a fait resurgir de nombreux questionnements, lesquels m’avaient déjà interpellée dans le passé. Le silence avec lequel notre famille vivait, et que l’on acceptait, est devenu très pesant. J’ai compris que je ne savais rien du vécu de mes grands-parents, de leur exil, ni de leur vie intime. Je ne comprenais pas leur séparation, elle aussi entourée de silence. Face à ce malaise de ne pas connaître leur histoire, à cette peur de la perte de leur mémoire, de la transmission, j’ai éprouvé un besoin vital de les filmer, de les questionner. Le cinéma sert aussi à reboucher ces trous, à reconstituer ce puzzle, à nous réconcilier avec le passé. Et surtout, à se réapproprier sa propre histoire, et à la raconter avec nos propres mots.

Zinedine, vous n’avez jamais songé à faire cette démarche avec vos parents ?

Zinedine Soualem : Lina a posé des questions que je n’aurais jamais osé poser, même si parfois, elles me traversaient l’esprit. J’ai donc beaucoup appris grâce à ce film. Je n’ai jamais fait le chemin qu’elle a fait, c’est-à-dire retourner aux sources en Algérie, dans leur village d’origine, ce qui a empli mon père de fierté. Cela restait de l’ordre du fantasme, je n’ai jamais franchi le pas. Et puis, je n’ai jamais vraiment parlé avec mes parents. Mon père me disait : « Fais tes devoirs », « Rentre à telle heure », « Ne traîne pas dans la rue »… Il ne m’a jamais félicité quand j’ai eu le bac, ni sur ma carrière d’acteur. Je savais qu’il était fier, mais c’était son caractère, sa pudeur, il ne parlait pas de ses sentiments. Ça ne m’a jamais affecté ni heurté. Comme chacun, je me suis arrangé avec mon histoire. Ma mère était tellement occupée à nous élever. J’ai suivi une scolarité normale, je me suis toujours débrouillé seul pour mes devoirs, car personne ne pouvait m’aider. J’avais donc d’autres préoccupations. Ce n’était pas une époque, ni un milieu où l’on discutait avec ses parents. J’apprenais des bribes d’histoire, car en ce temps, je parlais bien l’algérien. Même aujourd’hui, quand on échange avec ma mère, c’est un peu forcé. De temps en temps, on se raconte des petites choses. Quand on est élevé ainsi, on s’y habitue. Et il n’y avait pas non plus de secret caché. C’est juste une pudeur. Quand Lina demande à ma mère si elle aime mon père, c’est impossible pour moi, ça n’existe pas ! C’est même chassé de mes pensées. 

Lina, aviez-vous une appréhension à briser des tabous, exhumer des non-dits, réveiller des souvenirs  douloureux ?

L.S. : Portée par l’urgence et la peur de leur disparition, je n’ai pas vraiment eu le temps de me poser ces questions. Elles sont venues par contre lors du tournage et du montage. Tout s’est déroulé très naturellement. J’ai eu la chance d’être soutenue par ma famille. Au départ, ma grand-mère était gênée par la caméra, mais elle s’est vite habituée. Il fallait que je sois, moi aussi, à l’aise : c’est mon premier film, je n’avais jamais filmé avant. Je découvrais tout en même temps : comment composer le cadre, comment m’adresser à eux… C’était un soulagement de faire ce film, en respectant le rythme de mes grands-parents, leurs émotions, leurs éléments de réponse. Si je sentais des choses qui ne pouvaient pas être dites, je n’allais pas plus loin. Je n’étais pas capable de les pousser vers quelque chose de désagréable, de voyeuriste ou de trop douloureux, ni de formuler des choses à leur place. Je voulais vraiment que leur parole soit mise en avant, et non pas mon interprétation.

Leur Algérie sortira dans les salles françaises le 13 octobre. DR
Leur Algérie sortira dans les salles françaises le 13 octobre. DR

Deux séquences très poignantes montrent la douleur de l’arrachement, de leur déracinement : quand ils se souviennent de leurs parents, qu’ils ont quittés en partant en France…

​​​​​​​L.S. : La question de l’arrachement est apparue très rapidement, quand j’ai tenté de les interroger sur leur séparation. Mes premiers questionnements portaient sur leur rapport de couple : comment ils se sont rencontrés, est-ce qu’ils se sont aimés, choisis… En essayant de comprendre leur rupture, ça m’a tout de suite renvoyé à l’Algérie, à la douleur du déracinement et de l’arrachement, à la première séparation – celle d’avec les parents et la terre d’origine. Cette douleur est toujours aussi vive et présente à plus de 80 ans.

Ils ont reformé leur Algérie en Auvergne, dans la ville de Thiers.

L.S. : Oui. Ils y avaient reconstitué un cocon de leur Algérie natale, avec la langue, la musique, les anecdotes, les tenues, les cassettes qu’ils regardaient, les événements familiaux comme les mariages – à la manière des années 1950, alors que c’était quarante ans plus tard… Enfant, c’était un peu mon Algérie. Je baignais dans un autre territoire, je n’étais pas en Auvergne, c’était vraiment une microsociété. Je ne comprenais pas qu’il y avait une histoire, une douleur, des traumas derrière tout ça. L’Algérie était présente, mais on n’en parlait pas. J’ai essayé de faire ressurgir ce malaise à travers ces images d’archives, ces souvenirs de fêtes familiales.

Au-delà des mots, les émotions expriment beaucoup. Tel le rire de votre grand-mère, sans doute par gêne ou pudeur, lorsque vous l’interrogez, par exemple, sur sa rencontre avec votre grand-père.

L.S. : Souvent, ses rires voulaient dire davantage que si elle avait formulé sa pensée. C’était sa façon de cacher des souvenirs trop douloureux, ou pour taire quelque chose qu’elle ne souhaitait pas mettre en mots. Au-delà de la gêne, elle ne s’autorisait pas à penser ni à formuler des choses du champ intime. Rire était une façon de me l’exprimer sans avoir à me le dire. Elle en est consciente, mais ne saurait pas forcément me l’expliquer. Au fur et à mesure, j’ai compris le sens de ses rires. Je me laissais emporter aussi, car ils sont très contagieux. Ce sont des moments d’émotions très fortes.

Pourquoi l’avez-vous confrontée à des images d’archives des massacres de Sétif, en Algérie ? Survenue en mai 1945, cette répression par les forces coloniales françaises d’une manifestation indépendantiste a fait des milliers de morts…

Lina Soualem. CHRISTOPHE BRACHET/FFANGOULEME
Lina Soualem. CHRISTOPHE BRACHET/FFANGOULEME

L.S. : C’était la difficulté de lier l’histoire intime à l’histoire collective. Mes grands-parents habitaient le village de Laaouamer, à quelques kilomètres de Sétif. Ils y étaient en 1945. J’ai étudié ces événements pendant mon cursus d’histoire, et je me suis beaucoup documenté à ce sujet. Mai 1945 est un événement très marquant pour les Algériens. En voyant la France se libérer des Allemands, ils espéraient être libérés des Français. Mais quand ils ont demandé cette liberté, on les a matés. C’était très difficile pour ma grand-mère de m’en parler frontalement. Pour réactiver sa mémoire, faire ressurgir des sentiments, l’aider à se souvenir de certains éléments, on a regardé ensemble ces archives. J’ai compris qu’elle était elle-même dépossédée de sa propre histoire. Vivant à l’époque dans une zone rurale isolée, n’ayant pas accès à l’école, ne sachant ni lire ni écrire, sans radio ni télévision, il lui était impossible de comprendre ce qu’il se passait. Quand elle voyait ces militaires français, elle ne savait pas qu’ils étaient là depuis plus de cent ans. Ça montre à quel point les gens étaient complètement démunis et dépossédés de leur histoire, de leur propre identité. Malgré tout, elle se sentait quand même algérienne, alors que c’était une identité interdite durant la colonisation. On ne disait pas « les Algériens », on disait « les Français musulmans » ou « les indigènes », on ôtait même la qualification « algérien ». Tout était en langue française, des drapeaux français flottaient partout, avec ce slogan de Charles de Gaulle : « Tous français, de Dunkerque à Tamanrasset »…

Du haut de son grand âge, votre grand-père a une conscience aiguë de la profonde injustice qu’a représenté ce système migratoire. Ouvrier dans une coutellerie, il a le sentiment de s’être fait exploiter : les Français avaient besoin de main-d’oeuvre, mais il ne fallait pas que les immigrés gagnent plus qu’eux. Pourquoi le filmez-vous au musée de Thiers dédié à cette industrie ?

L.S. : C’est une façon de le reconnecter à son histoire et à sa mémoire. D’un côté, je vois en lui le jeune homme de 19 ans arrivé d’Algérie, fasciné par les usines, les grandes machines, les forges. D’un autre côté, l’homme de 88 ans sait qu’il s’est fait berner, qu’il a travaillé toute sa vie et se demande à quoi cela a servi. Au musée de la Coutellerie, on ne parle pas des travailleurs algériens.

Z.S. : Alors qu’ils représentaient 90 % des ouvriers, de la main-d’oeuvre, et qu’on était allés les chercher en Algérie. Les photos d’archives de cette usine ne montrent que des gens bien blancs…

Vous lui demandez d’ailleurs s’il regrette d’avoir quitté son pays natal…

L.S. : J’ai eu beaucoup de mal à lui poser cette question. Je ne pensais pas qu’il me répondrait oui. C’est un aveu, c’est difficile pour lui. Mais à l’époque, il n’avait pas le choix, car il n’y avait pas de travail à cause de la situation coloniale. Les Algériens n’étaient plus propriétaires de leurs terres. Le travail se trouvait en France, car elle avait besoin de cette main-d’oeuvre, et cela permettait à ces gens partis en masse d’aider leur famille.

La jeune cinéaste avec son grand-père, Mabrouk, décédé en 2020. DR
La jeune cinéaste avec son grand-père, Mabrouk, décédé en 2020. DR

Votre grand-père est très ému quand vous lui montrez les images de votre voyage dans son village de Laaouamer, à la rencontre de ses petits-neveux.

L.S. : Pour la première fois, j’ai vu cette lueur dans ses yeux. Un sentiment de fierté aussi. Je lui montrais que la transmission n’était pas totalement coupée, qu’on pouvait se reconnecter. L’espoir que tout n’était pas complètement perdu, que cette terre n’était pas inaccessible, du moins pour ses descendants.

Zinedine, vous affirmez dans le film « Je suis algérien » alors que vous n’y avez pas vécu, ce qui interpelle Lina…

Z.S. : Quand on est algérien, on est algérien. Point. Même si on n’a jamais mis les pieds là-bas, même si on ne parle pas la langue.

L.S. : Mais tu es né avec une certaine identité, dans un contexte politique particulier, où tes parents, venus d’ailleurs, te disaient : « On n’est pas chez nous, un jour on va rentrer en Algérie. »

Z.S. : Oui, j’ai été élevé dans le mythe du retour.

L.S. : La confusion est sans doute apparue après, quand tu as compris que tu allais rester en France, qu’il fallait y faire ta place, qu’il n’y aurait pas de pays où retourner. Mais ma génération est dans un espace intermédiaire : notre famille vient d’ailleurs, et le silence autour de cet ailleurs le rend très présent. Car si on n’en dit rien, c’est que les choses sont peut-être trop douloureuses ou traumatiques. Et on transmet beaucoup par le silence. La société française traite cette histoire comme si elle était étrangère à la sienne. Alors que la France a passé cent trente ans en Algérie, donc les histoires sont imbriquées. Tout comme pendant la guerre, en métropole, on parlait des « événements d’Algérie ». On dissociait presque les situations française et algérienne, alors qu’elles étaient très liées. De même, ce que l’on vit aujourd’hui est lié à cette post-guerre. Beaucoup de Français, étant fils de pied-noir, de harki, d’immigré, des appelés, des soldats, ont un lien, de près ou de loin, avec l’Algérie… Je ne sais plus quel est mon rapport à mon pays de naissance, mon pays d’origine. Il y a un silence autour de mon histoire familiale et un silence officiel autour de l’Algérie. En France, dans les manuels d’histoire au lycée, deux pages étaient consacrées aux colonisations dans le monde. L’Algérie représentait un petit paragraphe, alors qu’elle fait partie intégrante de mon histoire, de l’histoire française. Comment trouve-t-on sa place ? Je suis passée par l’intime pour faire resurgir les mémoires individuelles. Elles s’ajoutent les unes aux autres pour enrichir la mémoire collective, laquelle est encore pleine de trous.

Diriez-vous que c’est important que votre film existe, parce que des carences sont présentes dans les productions et les récits institutionnels, artistiques ?

L.S. : Oui, c’est vital. Désormais, on ne peut plus avancer sans recomposer cette histoire, se la réapproprier, la raconter avec nos mots – pas seulement à travers le regard des autres – et de manière différente, intime. Le travail de mémoire ne doit pas se contenter d’un seul film sur la guerre d’Algérie et d’un autre sur l’immigration. On ne doit plus nous renvoyer toujours à la même référence culturelle sur ces communautés. Toutes ces histoires ont le droit d’exister, dans leur complexité, leur multiplicité. Sinon, des personnes ne pourront pas se retrouver dans les représentations de notre société. Elles ne trouveront pas leur place et demeureront des vies invisibles. Or, c’est important de les raconter, parce qu’aujourd’hui, ces populations sont stigmatisées dans les discours politiques et médiatiques. On parle toujours des immigrés, des musulmans de France, des réfugiés, des exilés… comme si c’était une masse indistincte et homogène. Il faut leur redonner une complexité, une existence à part entière, des contradictions de parcours, d’émotions.

Zinedine, à vos yeux, vos parents ne se sont pas séparés ?

Zinedine Soualem. AMANDA ROUGIER
Zinedine Soualem. AMANDA ROUGIER

Z.S. : Non. Ils se sont séparés par commodité, car à un moment ça n’allait plus. Mais ils cohabitaient, même si paradoxalement, ils ne partageaient plus le même logement. Ils se sont fait face comme la France et l’Algérie. Même si elle rechignait un peu, ma mère s’inquiétait toujours de savoir si mon père avait bien mangé. Je n’appelle pas ça une séparation ! On peut me dire que je suis dans le déni, ça ne me pose aucun souci. J’ai été élevé dans le déni, je m’y complais, et je n’irai pas voir de psy pour m’en sortir [rires] !

Votre père n’a pas pu voir le film car il a rendu son dernier souffle en 2020, mais comment a réagi votre mère ?

Z.S. : Elle est extrêmement fière. Elle est consciente que grâce à Lina, on va rester dans les mémoires, témoigner au monde de notre histoire.

Lina, allez-vous explorer vos racines du côté de votre mère, Hiam Abbas ?

L.S. : C’est mon prochain projet. Dans ma famille algérienne, on survit par le silence. Dans ma famille palestinienne, on survit par les mots, on se raconte pour ne pas oublier. C’est un vrai contraste. Ce sont deux mémoires occultées, traumatiques, marquées par la colonisation, des tragédies, des déplacements, des déracinements, mais appréhendées de manière très différente. Je vais ainsi questionner la transmission de l’histoire, de la mémoire à travers les femmes de ma famille maternelle.

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