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Interview

Mamadou Ismaïla Konaté
« Une large consultation est indispensable afin de rebâtir le Mali »

Par Cédric Gouverneur - Publié en juillet 2021
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Aujourd’hui avocat à Bamako et à Paris, l’ancien ministre de la Justice et des Droits de l’homme (2016-2017) avait démissionné pour dénoncer le manque de détermination politique dans la lutte anticorruption. Il livre ici son point de vue sur la situation et ébauche les différents scénarios qui se dessinent pour l’avenir.

AM : Quelles ont été les réactions des Maliens devant ce second putsch ?

Mamadou Ismaïla Konaté. DR
Mamadou Ismaïla Konaté. DR 

Mamadou Ismaïla Konaté : Les réactions sont assez mitigées. Il n’y a pas eu de mouvement de foule dans la rue comme cela avait été le cas lors du premier coup d’État en août 2020 [le M5 s’était alors félicité du départ forcé d’IBK, ndlr]. Sur les réseaux sociaux non plus, ce second putsch n’a pas été célébré ou validé. Cette absence de réaction sonne comme un désaveu. Les Maliens se sentent au ban de la communauté internationale : le pays est suspendu des instances de la Cédéao et de l’Union africaine. Ils sont cependant soulagés, car cette fois il n’y a pas, comme lors du premier putsch, d’embargos économique et financier : la fermeture des frontières terrestres pendant trois mois avait entraîné la chute des importations, notamment depuis le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Guinée.

 

Comment ont-ils réagi à l’annonce de la fin de Barkhane ?

Ils ont eu une réaction de surprise mitigée. Certains sont satisfaits, car ils veulent que les soldats français retournent chez eux. Mais d’autres ont exprimé l’inverse. Beaucoup sont inquiets : c’est un coup de massue. Barkhane avait été déployée à la demande des autorités maliennes. C’est au titre de la coopération militaire en vigueur que les troupes de la France sont là, et le président Macron avait récemment réitéré l’engagement du pays (notamment lors du sommet du G5 Sahel à Pau). Les Maliens y voient un manque de solidarité face à la lutte contre le terrorisme. Une décision unilatérale, prise sans concertation, du jour au lendemain. Vous remarquerez cependant que les autorités maliennes ne se sont pas encore exprimées sur ce sujet. Le colonel (et désormais président)

Goïta risque-t-il de s’éterniser au pouvoir ?

La communauté internationale et les Maliens exigent que le régime de transition trouve une fin. Est-ce que le régime militaire partira comme prévu en février 2022, après les élections promises ? Là est toute la question. C’est dans seulement huit mois : nous allons donc manquer de temps pour mener à bien la transition. Les Maliens doivent se rassembler et réfléchir à l’avenir du pays : les élections devront se tenir dans un contexte assaini, avec un appareil juridique rétabli, un cadre électoral construit, ainsi qu’une intégrité territoriale respectée. C’est seulement à ces conditions que les Maliens pourront s’exprimer dans les urnes. Dans l’intervalle doit se dégager une base consensuelle qui implique la société civile, afin de réfléchir à la tenue des élections, à la cohésion nationale et à l’intégrité territoriale. Le gouvernement doit prendre l’initiative de lancer une large consultation, indispensable afin de rebâtir le Mali. Il y va de la crédibilité de ces militaires au pouvoir : s’ils veulent vraiment reprendre le pays en main, ils ne peuvent pas faire l’économie d’une telle démarche.

Qu’en est-il d’éventuelles négociations avec les groupes armés ?

Cela impliquerait d’identifier des interlocuteurs : beaucoup ont fait allégeance à la République et ne soutiennent plus les demandes de partition. Le débat doit être cadré sur les questions de l’intégrité territoriale, de la charia et de sa mise en oeuvre. Les prises d’otages et les tueries ne sont évidemment pas compatibles avec une éventuelle discussion : en préalable, un cessez-le-feu est donc nécessaire, de façon à ce que chacun puisse s’engager en confiance 

Comment pourrait-on espérer résoudre les différends fonciers entre communautés qui alimentent le phénomène djihadiste ?

La difficulté de la question agraire est que peu de gens sont propriétaires de la terre dont ils ont usage. Au nom de ce droit d’usage de la terre, très souvent propriété de l’État, le droit agraire n’est pas conforme aux attentes des paysans. Le défi du Mali sera d’impliquer les populations pour identifier leurs vraies attentes. Ce ne sera pas facile. Mais on ne pourra pas faire l’économie d’un débat, car ces contentieux sont souvent sources de conflits ouverts.

En tant que ministre de la Justice, vous aviez oeuvré pour que celle-ci soit davantage accessible aux citoyens. Comment restaurer le lien entre les Maliens et les institutions ?

La justice traditionnelle peut jouer un rôle, car ce qui est dit n’est pas toujours écrit, les rapports humains restant déterminants. Le droit ne devrait pas s’éloigner des coutumes. Or, les juges sont en robe rouge (une couleur considérée comme maléfique dans certaines communautés), et ils s’expriment en français, une langue que beaucoup ne comprennent pas, ce qui implique la médiation d’un interprète. Le colon est parti depuis soixante ans, mais la justice actuelle peut être perçue comme aussi éloignée que l’était celle des Français. Du coup, des communautés ont pu préférer les tribunaux islamistes des rebelles. Il faudrait intégrer les cadis et leurs assesseurs à la justice moderne, là où celle-ci n’est pas présente ou mal perçue, pour la résolution des litiges au quotidien, le tout bien entendu dans le strict respect des lois de la République. Le défi est de rendre la tradition compatible avec le droit moderne.

En cas de négociations, les djihadistes risquent d’exiger la fin de la République laïque et la mise en place de la charia…

Si une démarche de négociation aboutit à la violation du principe de laïcité, ce serait évidemment une difficulté. Mais il faudra en parler : le phénomène religieux est bien présent dans la société malienne. On ne peut pas en nier l’existence. Le débat devra porter sur la place de la religion dans notre société et son rapport avec l’État. C’est une question hautement politique, et seul un débat national peut la traiter.

Les djihadistes risquent également de demander une amnistie.

Une amnistie est difficile à concevoir. Elle serait insupportable pour les proches des victimes. De toute façon, même si le Mali leur accorde l’amnistie, il leur faudra toujours rendre des comptes auprès d’autres juridictions. Par exemple, les forces spéciales françaises de Sabre ont récemment neutralisé un djihadiste qui avait été élargi par la justice malienne, en échange de la libération d’une otage française.

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