Entretien

Mehdi Qotbi
La foi de l’artiste

Par Anne-Cécile Huprelle - Publié en
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On connaît la citation d’Hippocrate « L’art est long, la vie est brève ». C’est le credo du très énergique président de la Fondation nationale des musées du Maroc. Et si les temps sont particulièrement durs pour le monde de la culture, Mehdi Qotbi y voit aussi l’opportunité d’un renouveau.
 
L’avenir ne peut exister que s’il est, avant tout, imaginé. Mehdi Qotbi ne voit pas les choses autrement. Ce Rabati, issu d’un milieu modeste a, très tôt, trouvé dans le dessin et les lettres la force de sortir de sa condition, les moyens de transformer toutes les situations. Fortement marqué par l’art de la calligraphie, le peintre a multiplié les collaborations avec les poètes Léopold Sédar Senghor, Octavio Paz ou encore Michel Butor pour façonner une œuvre vivante. Représentant d’une création marocaine, dialoguant entre Orient et Occident, il est nommé président de la Fondation nationale des musées (FNM) par le roi Mohammed VI en 2011. En moins de dix ans, sous la présidence de cet hyper actif, le maillage territorial des musées du pays a été étoffé, avec la création du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain à Rabat, la rénovation du Musée national des bijoux situé dans la mythique kasbah des Oudayas, ou encore la création d’un musée dédié à la culture saharo-hassanie à Laâyoune. 
 
AM : La période que nous vivons est historiquement pénible, pour les individus comme pour les institutions. Vous êtes président de la Fondation nationale des musées mais avant tout artiste, comme allez-vous ? 
Mehdi Qotbi : Je vis cette situation dans la sérénité, il est important de rester calme, de se remettre en question, et bien entendu de continuer à créer de l’art au quotidien. 

En tant qu’humain, je traverse cette crise comme tout le monde, avec patience. Ceci m’a permis de me retrouver avec moi-même et de prendre le temps de la réflexion. En tant qu’artiste, je suis entouré de mes pinceaux, mes couleurs, mes toiles. C’est la lumière qui illumine mes jours, c’est aussi ma manière de célébrer le beau, l’espoir et d’apporter un peu de douceur à cette période. Ce confinement a permis au monde de réaliser l’importance de la culture au quotidien. Enfin, en tant que président de la FNM, je poursuis mes missions avec mes collaborateurs. Nous nous réunissons régulièrement en vidéoconférence pour adapter notre travail à cette situation et pour préparer, ensemble, l’après-Covid-19. 
 
Le Maroc a réagi très vite au niveau sanitaire, avec un système qui a été salué à l’étranger, le pays comptant plus de victimes dans sa diaspora qu’au sein de ses frontières. Sur le plan politique, la riposte vous a-t-elle semblé suffisante ? 
Bien sûr, je suis très fier des efforts impulsés par le Maroc, sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Les mesures d’anticipation et la stratégie adoptée par le gouvernement ont érigé le royaume en modèle de gestion de la crise du Covid-19. Il est important de poursuivre les efforts pour sortir progressivement de cette pandémie. Respecter les mesures est un service que l’on se rend à nous-mêmes, mais surtout aux autres. Nous avons très rapidement adopté le télétravail afin de protéger l’ensemble des collaborateurs de la Fondation et des musées sous sa tutelle. Il était primordial de revoir notre stratégie pendant ce confinement afin de maintenir le lien avec les Marocains et de continuer d’apporter l’art et la culture dans les foyers. Nous avons misé sur le digital avec plusieurs initiatives numériques pour permettre au grand public d’avoir accès à nos plus importants rendez-vous artistiques de manière totalement virtuelle, avec des expositions à 360 degrés, des visites guidées, mais aussi des animations ludiques et pédagogiques, accessibles à tous sur nos réseaux sociaux à travers les hashtags #LeMuséeÀLaMaison et #LeCinémaÀLaMaison. 
 
En ces temps de crises sanitaire et économique, l’art et la culture ne sont pas considérés comme des priorités. Comment pourriez-vous justifier leur prise en compte, au niveau politique mais aussi humain ? 
Imaginez notre confinement sans art, sans culture, sans musique et sans films, ce serait bien triste et insupportable. Les artistes ont permis, à travers le monde, d’adoucir ces moments difficiles pour toute l’humanité. À la Fondation nationale des musées, nous avons établi une stratégie visant à digitaliser et à rendre accessible au plus grand nombre les expositions virtuelles des grands chefs-d’œuvre exposés au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain. Une occasion de faire découvrir ou redécouvrir Picasso, César, Alberto Giacometti, les impressionnistes tels que Renoir, Cézanne, mais aussi des artistes marocains comme Ahmed Cherkaoui et Hassan El Glaoui… C’est un accès à l’histoire, à la culture et au patrimoine artistique mondial et marocain, depuis son salon, pour tous et sans distinction. 
 
Beaucoup d’artistes se sont retrouvés sans activité du jour au lendemain. Y a-t-il des initiatives pour les aider à dépasser cette crise ? 
Lors de la Seconde Guerre mondiale, un ministre britannique s’était présenté à Winston Churchill afin de lui demander de couper le budget alloué à la culture, dans l’optique de supporter les dépenses de la guerre.

Churchill lui avait tout naturellement répondu : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? » Ce qui signifie que la culture d’un pays est un combat à mener et qu’il est primordial de la soutenir en temps de crise. Il faut apporter le même soutien à la fois à la création et aux artistes en cette période cruciale, parce que le secteur culturel engendre des emplois et contribue au modèle de développement d’un pays. Nos artistes ont plus que jamais besoin de nous, et nous d’eux. Ce sont eux qui nourrissent l’âme de la population. Ils incarnent l’identité culturelle de ce pays et sont les gardiens de l’imaginaire de toute une société. C’est pourquoi la Fondation nationale des musées contribue à l’élan de solidarité nationale pour soutenir nos artistes plasticiens en débloquant, en cette période difficile, un budget de 6 millions de dirhams en leur faveur. Cette action a des avantages multiples : contribuer à l’élan de solidarité nationale, enrichir les collections permanentes de nos musées et encourager la jeune scène artistique émergente. 

Votre peinture a toujours été nourrie par les événements que vous viviez. Votre création a-t-elle été impactée par le virus et ses conséquences ? 

Incontestablement. Un artiste est toujours sensible à son environnement et à ce qui l’entoure. Toutes les peintures que j’ai pu faire sont porteuses d’un message d’espoir et d’amour. L’être humain en a besoin. Je suis un optimiste viscéral, je crois en la capacité de l’humanité. Elle sait faire preuve de bonté, de sensibilité et de solidarité.■