Mémoire en passoire
C’est à croire que, en France, nous avons une mémoire en passoire, une mémoire qui s’effiloche au fil du temps plus « vitement » qu’un bout de papier dans une flaque d’eau. Oubliés, les exploits des Bleus ! Oubliée, cette remontée des Champs-Élysées en fanfare et flonflons lorsque la France avait gagné la Coupe du monde 1998 ! Oubliés, ces matchs par nous gagnés, ces prouesses qui nous avaient tant emplis de fierté que nous éclaboussions l’univers de nos feux d’artifice, que les klaxons de nos voitures crevaient les tympans jusqu’aux coins reculés de nos campagnes et que nos cris, bon Dieu ! nos cris réveillaient les anesthésiés ! Tout balayé ! Et nous voilà à les charrier, à les traiter de tous les noms d’oiseaux bleus. On dit qu’ils sont nuls ! Qu’ils sont des nases ! Qu’ils sont des culs-de-jatte ! Que, depuis que le monde est monde, on n’a jamais vu des Nègres qui ne savent même pas courir ! Qu’il conviendrait de les expédier à la retraite, au bagne, mais comme il n’y en a plus, le mieux serait de les gommer de notre si républicaine pensée.
Et moi, votre toute dévouée, tant d’ingratitude me laisse sans gesticulation ni contorsion aucune. Comment expliquer à mes compatriotes que la plus performante des équipes peut avoir des moments de faiblesse, des instants d’asthénie ou de défaillance ? Comment leur dire que, au vu de notre comportement négatif, jouer pour l’équipe de France devient non une joie, mais une angoisse, un risque qu’un excellent ne devrait plus prendre ? Difficile, vraiment d’expliquer ce 1+1 = 2 de la psychologie humaine à mes compatriotes, d’ailleurs est-ce nécessaire ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un fonctionnement si fortement ancré en nous que l’inscrire dans l’identité française serait judicieux ? Je le crois, c’est à croire… Car si l’on se penchait quelque peu sur l’attitude des représentants de la diversité qui font partie de l’équipe gouvernementale du président Nicolas Sarkozy, on retrouverait les mêmes travers.
Ces propulsés issus des minorités ont vite oublié qu’ils n’occupent ces postes que parce que Noirs et Arabes ont manifesté afin que les descendants d’immigrés puissent accéder à des fonctions valorisantes ; qu’ils ne sont haut perchés que parce qu’il était nécessaire d’insuffler à la République une impression d’une plus grande équité et d’une véritable justice sociale. Aujourd’hui, après moult combats des descendants d’immigrés, les représentants de la diversité se refusent à regarder derrière eux ; ne leur demandez surtout pas un service pour ceux issus de leur communauté ! Ils vous répondent qu’ils ne peuvent rien ! Qu’ils ne doivent pas bouger en faveur des minorités, parce que, disent-ils, ça serait mal perçu des Français ! Qu’ils sont obligés de s’enfermer dans des langueurs parce qu’ils sont en train de tisser des liens particuliers et indéfectibles avec le peuple ! Qu’ils ne sont pas là parce qu’ils sont noirs ou arabes, mais parce qu’ils sont plus intelligents que les autres, qu’eux ont bossé tandis que les immigrés restaient vautrés dans leurs fauteuils en s’empiffrant de cacahuètes et en buvant du Coca ! Ils disent tant et tant d’absurdités que je ne sais s’il conviendrait d’en rire ou d’en pleurer.
Pourtant, pourtant au milieu de ces hommes à la mémoire aussi courte qu’une corde de pendu, un seul semble se souvenir : il s’appelle Patrick Karam, un Antillais. Il est délégué interministériel à l’outre-mer. Oui, seul à se souvenir de ce qui a été, à se battre pour les autres, aussi isolé et presque aussi absurde que la présence d’un lagon au milieu d’un désert africain, oui seul à parler encore de la diversité, seul à clamer qu’il conviendrait que le gouvernement poursuive son action d’intégrer les minorités au sein de la République. Peut-être que, pour cette individualité unique, valait-il la peine de se battre ? Je n’en sais rien… Je n’en sais foutre rien.
Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 298 (juillet 2010) d'Afrique magazine.