Michael Orange :
« Un argument environnemental et un calcul économique »
Sur le continent, la majorité des eaux usées sont encore rejetées sans traitement. Le fondateur de l'entreprise sénégalaise FiltrePlante témoigne des obstacles qui subsistent pour généraliser la valorisation de cette ressource vitale et de plus en plus rare. Et propose des solutions adaptées.
AM : Pouvez-vous présenter votre solution de réemploi des eaux, mise en place notamment au Sénégal ?
Michael Orange : Nous traitons les eaux usées grâce à un procédé végétal, puis nous les réutilisons pour l'irrigation. Notre filtre est un bassin étanche rempli de couches de graviers, de granulométries différentes, planté de roseaux, de papyrus ou de cannas. En percolant, les eaux usées traversent un biofilm bactérien dense, qui minéralise la matière organique et transforme l'azote. L'eau traitée est récupérée en fond de bassin par un réseau de drains. C'est une reproduction accélérée de ce que fait une zone humide naturelle. La consommation énergétique est très faible. Nous travaillons avec des matériaux et des filières d'approvisionnement locaux. Dans le contexte de sa raréfaction, l'eau potable est une ressource coûteuse que l'on hésite à consacrer à l'arrosage. Ici, l'assainissement cesse d'être une charge pour devenir un service productif, avec des arbres, une ceinture verte, un verger… Parmi nos clients figurent l'aire de repos Eiffage du péage de Thiaroye, sur l'autoroute de l'Avenir, ou bien le Comptoir commercial du Sénégal (CCS). Nous équipons aussi des villas, qui ne veulent plus dépendre d'un camion de vidange et souhaitent arroser le jardin sans puiser dans l'eau potable. Avec les ONG, nous équipons des écoles, comme à Gandon (Saint-Louis) : ces projets règlent un problème sanitaire réel et montrent le cycle de l'eau aux élèves, ce qui vaut mieux qu'un cours !
À quelles difficultés êtes-vous confronté lors de la mise en œuvre de vos solutions ?
Ingénieurs et architectes comprennent vite l'intérêt des solutions fondées sur la nature, parce que les principes hydrauliques et biologiques leur sont familiers. L'appropriation peut être plus longue au niveau des décideurs institutionnels. Un projet fondé sur la nature demande davantage de travail en amont de la décision. Une station conventionnelle produit un objet visible, inaugurable, qui matérialise l'investissement public, alors qu'un filtre planté est discret et que sa vraie valeur – un coût d'exploitation faible et une vraie durabilité – ne se mesure qu'au terme de plusieurs années. Le mouvement, porté par les bailleurs, par les architectes et par la pression croissante sur la ressource en eau, va dans le bon sens.
Quels sont vos projets d'extension ?
Nous avons démarré des projets en Mauritanie, au Togo et au Bénin, et nous ouvrirons bientôt un bureau au Maroc. Ces projets sont nés de collaborations avec des architectes qui travaillent dans une approche bioclimatique. Ils avaient déjà résolu l'essentiel des sujets de leur discipline : bioconstruction, matériaux locaux, orientation des bâtiments, ventilation naturelle, isolation, électricité solaire… Il leur restait une pièce manquante : la gestion des eaux usées. On peut concevoir un bâtiment exemplaire sur le plan énergétique et thermique, mais se retrouver avec une simple fosse dont le contenu partira par camion pour finir rejeté sans traitement ! Notre traitement répond exactement à ce manque. Un filtre planté fonctionne avec les mêmes principes que le reste de la démarche bioclimatique, et il produit une ressource – l'eau d'irrigation – au lieu d'un déchet. La réutilisation cesse d'être un argument environnemental pour devenir un calcul économique. Nous élargissons aussi notre offre, avec la réutilisation productive, où l'eau traitée alimente non plus seulement des espaces verts, mais aussi de véritables écosystèmes productifs, avec arbres fruitiers, fourrage, biomasse et compost ; la gestion des eaux pluviales, sujet critique pour des villes comme Dakar, où les inondations sont récurrentes ; et le traitement des boues de vidange, maillon manquant de l'assainissement dans la sous-région.
En Afrique de l'Ouest, la majorité des eaux usées sont déversées sans traitement. Existe-t-il désormais une prise de conscience globale quant au fait que ces eaux usées peuvent trouver une seconde vie ?
Chez les usagers et le grand public, la prise de conscience est réelle, et ce pour une raison simple : la pollution par les eaux usées se voit et se sent au quotidien. Plages évitées, cours d'eau chargés, eaux qui stagnent dans les rues, rejets à ciel ouvert. Personne, en Afrique de l'Ouest, n'a besoin qu'on lui explique le problème. Mais la difficulté est ailleurs : il reste moins coûteux de polluer que de traiter. Investir dans un système de traitement demande un vrai effort financier, alors que le rejet dans la nature ne coûte presque rien et n'expose à aucune sanction. Ce n'est pas la pollution qui déclenche les investissements, mais la rareté : le problème sanitaire et environnemental est connu et visible depuis des décennies, sans que cela suffise à faire construire des stations. Les décisions se débloquent aujourd'hui, car l'eau manque. L'eau usée change de statut : elle cesse d'être une nuisance à évacuer pour devenir une ressource disponible, mais peu exploitée. La prise de conscience est très inégale. Chez les institutions et les bailleurs de fonds, le sujet est acquis. La réutilisation figure dans les stratégies nationales, les objectifs de développement durable, les appels à projets. Le vocabulaire a changé. On parle maintenant d'économie circulaire de l'eau. Reste que le discours court plus vite que les infrastructures, et que l'écart entre les deux est aujourd'hui le vrai sujet.
Quels sont les principaux obstacles au réemploi de ces eaux usées ?
L'obstacle principal est que la réutilisation se pense en amont. Il ne s'agit pas d'ajouter un équipement en bout de chaîne. C'est une filière qui doit être conçue dès la programmation du projet, avec les architectes et les urbanistes, à l'échelle d'un bâtiment ou d'un quartier : il faut séparer certains réseaux, réserver une emprise au sol pour le traitement, placer les ouvrages en cohérence avec les niveaux et les pentes pour limiter les pompages, prévoir un réseau d'irrigation distinct du réseau d'eau potable, et surtout décider en amont où cette eau ira et à quoi elle servira. Tout cela s'intègre facilement sur un plan, avant le premier coup de pelle. À l'échelle d'un bâtiment ou d'un site existant, ce rattrapage reste faisable : nous intervenons en aval d'une fosse en place. À l'échelle d'un quartier, c'est presque impossible. Le coût et la complexité deviennent prohibitifs. La conséquence est lourde : les grands projets de réutilisation des eaux – ceux qui bénéficient d'économies d'échelle et qui pourraient traiter des volumes significatifs – ne peuvent naître que dans le neuf. Cette contrainte explique le fait que nos développements les plus intéressants naissent de collaborations avec des architectes. Quand nous arrivons au stade de la conception, tout est possible. Quand nous arrivons après la réception des travaux, nous faisons au mieux avec ce qui existe. Dans la plupart des villes de la région, il n'y a pas d'eaux usées collectées à réutiliser. Faute de réseau, les effluents sont dispersés dans des dizaines de milliers de fosses individuelles et n'en sortent que par camion. On ne réutilise que ce qu'on a d'abord rassemblé. Reste le prix de l'eau, qui est déterminant : un investissement dans la réutilisation se compare au coût de l'eau qu'il permet d'économiser.