Rencontre

Nahla El Fatiha Naili Bouhired, le hirak plus que jamais

Par Anne-Cécile Huprelle - Publié en
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Elle est l’un des visages d’une Algérie nouvelle, fi ère de son héritage, créatrice de son avenir. Issue d’une grande famille nationaliste, la sculptrice et membre fondatrice du Mouvement de la jeunesse éveillée participe aux manifestations depuis leur commencement. Et cherche à prôner une voie à la fois raisonnable et transformatrice.
 
Nahla El Fatiha Naili Bouhired est née deux fois. Elle a vu le jour sur les hauteurs d’Alger, à Hydra, en 1986, mais elle a vraiment trouvé sa vocation au contact de l’atmosphère de la Casbah d’Alger, tant ce quartier historique est lié à l’histoire de sa famille. C’est en pénétrant le milieu artistique, jeune sculptrice, qu’elle découvre l’indigence de ce dernier et les difficultés d’être artiste dans son pays. Son militantisme culturel la conduit alors au militantisme politique. En 2011, elle s’engage dans l’association Sauvons la Casbah d’Alger, et en 2015, crée le Mouvement de la jeunesse éveillée. Très imprégnée par l’œuvre de son maître, Noureddine Ferroukhi, peintre et plasticien, l’artiste fait de ses sculptures des manifestes pour une Algérie souveraine et culturelle. En 2016, diplômée de l’école supérieure des beaux-arts d’Alger, elle monte un projet portant sur la restitution des portes de la Casbah. Dès lors, le dialogue entre patrimoine et art contemporain sera son credo. Pour elle, l’art et la politique sont indissociables dans l’affirmation de l’identité de son pays, entre hier et aujourd’hui.
 
AM : Ce que nous vivons avec la crise du Covid-19 affecte des événements forts comme le Hirak, qui est né il y a un an. Les mesures de confinement partiel en Algérie, l’interdiction des rassemblements de tous types ont-ils eu raison de ce mouvement sans précédent ? 
Nahla El Fatiha Naili Bouhired : Absolument pas. Le Hirak n’a rien perdu de sa force, bien au contraire. Son énergie s’est transformée, elle a muté. Les grandes marches du vendredi, évidemment, se sont arrêtées dès l’apparition de l’épidémie, ce qui montre que les manifestants sont raisonnés et raisonnables. Les rassemblements étant interdits, nous avons pris acte. Je vous rappelle que l’idée du Hirak est d’œuvrer au bien commun. Donc, la mobilisation populaire s’est largement déplacée sur les réseaux sociaux et sur Internet, avec la création de Radio Corona Internationale, une station qui permet aux militants d’exprimer leurs revendications. 
 
Les programmes sont émis le mardi et, bien entendu, le vendredi, en hommage au jour de contestation hebdomadaire. Le ton se veut engagé, libre, pacifique, mais aussi divertissant pour les millions d’Algériens. Différents groupes s’y sont créés, par thématiques et par objets d’actions, pour pouvoir débattre de solutions communes. Une telle plate-forme, capable de centraliser et de rassembler les militants en son sein, manquait beaucoup depuis le début du Hirak. Et la crise sanitaire a été l’occasion de structurer enfin la contestation. Ce mouvement est à l’image de celles et ceux qui le constituent : il est devenu silencieux dans la rue, mais il est toujours aussi obstiné, toujours aussi flamboyant et puissant en tant que contre-pouvoir. Le peuple continue de s’exprimer, mais d’une autre manière. 
 
Comment le pouvoir, à commencer par le président Abdelmadjid Tebboune, a-t-il géré la crise ? 
Bien, parce que l’inquiétude était grande. Lorsque l’on a vu, à partir de fin février, les chiffres de contamination en Italie, un pays qui n’est pas si lointain, que l’on a vu un pays comme la France confrontée aux difficultés que nous connaissons, nous avons été inquiets. Mais je dois avouer que le gouvernement a été très réactif. Les premiers cas touchés par le Covid-19 se situaient dans la wilaya [division administrative, ndlr] de Blida. Et au moment du début du confinement français, nos aéroports étaient déjà fermés. Des bulletins d’informations du ministre de la Santé et du porte- parole de la présidence étaient relayés pratiquement quotidiennement. La communication n’a pas été rompue entre l’État et le peuple, bien au contraire, lors de ses conférences de presse, le président Tebboune tentait même de proposer des solutions participatives en confortant les citoyens dans leurs actions. La mobilisation citoyenne a d’ailleurs été grande, en particulier en direction des hôpitaux. Il y a donc eu une bonne gestion de la situation. 
 
Au moment où nous parlons, l’Algérie compte un peu plus de 650 décès sur près de 44 millions d’habitants.
Il faut savoir que 52 % de la population est âgée de moins de 30 ans. Après, d’un autre côté, cela a été très difficile deconfiner le peuple. La plupart des habitants ne suivent pas les mesures strictes imposées par l’État. Et tout particulièrement durant Ramadan, qui a débuté le 24 avril : les Musulmans ont eu du mal à rompre avec des habitudes millénaires (se retrouver en famille, sortir pour aller acheter leur pain, leurs petits gâteaux…). Cela a favorisé un rebond des contaminations.
 
En tant que citoyenne mais aussi cofondatrice du Mouvement de la jeunesse éveillée, vous avez été l’une des premières, il y a un an, à battre le pavé pour réclamer la démission d’Abdelaziz Bouteflika et la disparition d’un régime autocratique. La nouvelle présidence a donc gagné en légitimité avec cette crise sanitaire ?
Cette question de légitimité a été posée par les opposants politiques et les marcheurs du Hirak dès l’élection du président en décembre 2019. Mais quoi que l’on en dise, Abdelmadjid Tebboune a été élu constitutionnellement. Le taux de participation au scrutin était faible [un peu moins de 40 %, ndlr], néanmoins le vote a été fait dans les règles. Que l’on soit d’accord ou pas avec lui, le président Tebboune a réellement instauré un climat de dialogue, et dans ses discours, il a utilisé des termes très fort en invitant les citoyens à s’impliquer davantage dans la vie politique. Il a également remercié le Hirak parce que, clairement, sans ce mouvement, il n’aurait jamais été élu. Il y a encore quelques années, on pensait que sa carrière était terminée. Après avoir été Premier ministre pendant trois mois seulement, il avait été remercié. Il sait ce qu’il doit au Hirak, donc il tente de le séduire, mais pas de l’affaiblir.
 
Qui sont aujourd’hui les manifestants ? Que réclament-ils ?
Il en existe trois types. Celles et ceux dont le credo est la fameuse phrase « Yetnahaw gaâ ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »), qui attendent un aggiornamento du régime. Mais vous et moi savons que c’est impossible : les institutions de l’État ne peuvent pas se retrouver sans personne aux commandes. Il y a un autre groupe qui réclame le départ du chef de l’État et une réorganisation des élections. Une solution de facilité à mon sens, car cette requête est sans fin. Certains imaginent même une présidence collégiale, avec l’idée de carrément entraver toutes les règles démocratiques de l’élection constitutionnelle pour établir des personnes basant leur légitimité sur des minorités. Enfin, la dernière frange est beaucoup plus précise avec des propositions sur une amélioration des conditions de travail, une facilitation de l’entrepreneuriat, un accès à la culture qui soit davantage démocratisé ou encore une vulgarisation de l’utilisation des outils digitaux. Ce dernier groupe est constitué d’experts, de jeunes professionnels, de personnes qui ont quand même une certaine expérience et connaissent les carences du terrain.
 
Selon le Comité national pour la libération des détenus, les arrestations et les convocations aux postes de police des leaders de la protestation se sont poursuivies pendant le confinement. 
Je regrette ces arrestations, et d’autant plus de n’avoir aucune information à ce sujet. La liberté d’expression est l’ADN du Hirak. Nous ne comprenons pas l’arrestation de certains journalistes, de certains militants. Et nous aurions aimé savoir ce qu’il leur était reproché, les chefs d’inculpation, pour pouvoir riposter avec nos armes. Je déplore vraiment ce manque de communication. 
 
Où est la cohérence entre le rétablissement du dialogue État-Hirak, dont vous parliez, et ces arrestations qui font penser à un certain bâillonnement de la parole ? 
Je ne saurais vous le dire. Cela obéit aux logiques juridiques de l’Algérie… Je vous le répète, nous n’avons pas les détails des raisons des inculpations. Et les jugements ont lieu en huis clos. Sans informations, nous ne pouvons que laisser libre cours à notre imagination, et donc ne pouvons pas comprendre la légitimité des gardes à vue. Je vous donne l’exemple de l’activiste Walid Kechida. Il est emprisonné depuis presque un mois parce qu’il a posté des mèmes sur Facebook… Mais nous n’en savons pas plus. C’est quand même aberrant. On attend d’avoir plus d’ éléments. 
 
Vous regrettez des méthodes policières et judiciaires rigides, et malgré tout, vous dites que le Hirak a fait changer le régime en place. Pouvez-vous vous expliquer ? 
Oui. Il y a eu un avant et un après. Et à tous les niveaux. Vous pouvez constater les effets de la révolution à un niveau social tout d’abord. En vous baladant dans les rues d’Alger, vous allez ressentir un meilleur climat, entre les générations mais aussi entre les classes sociales. Un travail a été fait sur le vivre ensemble. Vous allez me dire que cet acquis-là est très esthétique, mais il fait son œuvre, en profondeur, dans la société. Le sens de l’écoute a été renouvelé en Algérie. Je le ressens tous les jours. J’entends vos réserves quant aux arrestations, mais la notion de contre-pouvoir était inexistante auparavant. Et aujourd’hui, lorsqu’une décision politique est prise et qu’elle est trop contestée dans les médias ou même sur les réseaux sociaux, le gouvernement prend en compte ce mécontentement. Pour preuve, à la mi-mai, une jeune médecin enceinte de huit mois et exerçant à l’hôpital de Ras el Oued, dans le Nord, est décédée du Covid-19. L’émotion a été telle sur les réseaux qu’une enquête a été commandée par le ministère de la Santé. Et en l’espace d’une semaine, on a appris que son directeur n’avait pas accepté son congé maternité. Il a ensuite été limogé. Ce dramatique exemple illustre bien ce mécanisme entre le Hirak, c’est-à-dire la force de la protestation populaire, et le pouvoir, qui ne peut que l’entendre. 
 
Comme tous les pays, l’Algérie va être confrontée à des difficultés socio-économiques. Le Hirak sera aux avant-postes, bien sûr. Or, dans un contexte éventuel de crispation, son ADN pacifique va-t-il perdurer ? 
Que peut-on craindre ? 
Je le souhaite au plus profond de moi. Et je suis plutôt optimiste à ce sujet. Vous savez, tous ces mois de manifestations ont vraiment libéré les Algériens, mon pays a tellement évolué. Un nouvel état d’esprit, moins tragique, est né de la révolution des sourires. Cela a induit de nouveaux désirs, de l’audace, plus d’entrepreneuriat. Pendant la période du Hirak, on a vu de nombreuses entreprises se développer. Avec l’arrivée du nouveau coronavirus, des sociétés ont recentré leur production pour pallier les manques de masques, de respirateurs, etc. Une plate-forme a été créée pour relier tous les hôpitaux entre eux. Cette réactivité dans l’innovation, cette énergie était impossible avant 2019. L’apparition d’une multitude de start-up, depuis un an et demi, montre qu’il y avait un vrai potentiel économique endormi dans notre pays. Nous avons la chance d’avoir un territoire très vaste, très riche, sur le plan agricole et industriel. Les matières premières sont disponibles, donc il y a une véritable possibilité d’établir une stratégie de production nationale et de répondre aux besoins de la population. L’autosuffisance, c’est quand même le grand questionnement qui agite le monde entier aujourd’hui. Eh bien, en Algérie, on est plutôt confiant sur cet aspect-là, puisque c’est notre force ! 
 
Vous êtes issue de la célèbre famille Bouhired. Votre grand-père, Mustapha, militant au Front de libération nationale (FLN), a été tué dans la Casbah d’Alger, en 1957, après son arrestation. Les maisons de la famille ont été des refuges pour les combattants indépendantistes. Votre grand-mère, Fatiha, a été emprisonnée avec votre mère, Hafida, qui avait alors 6 mois. Et vous êtes la petite-cousine de Djamila Bouhired, pasionaria de la Libération. Cet héritage vous donne-t-il une acuité particulière quant au sort du peuple algérien ? 
Il est évident que j’ai baigné dans une histoire familiale où le service de la nation est un devoir. C’est le frère de Djamila, El Hadi, qui m’a fait ma première carte de militante FLN. J’avais 13 ans. Il m’a fait promettre de ne jamais tourner le dos à ma responsabilité politique. À l’époque, ce message m’était insaisissable. J’ai compris, des années plus tard, son sens symbolique. En 2015, accompagnés par d’autres jeunes militants qui représentaient plus de 25 wilayas à travers le pays, nous avons décidé de constituer une association nationale dont le but principal était de renforcer le lien du politique chez les citoyens, en dehors des échéances électorales, notamment en œuvrant à une plus grande représentativité des jeunes dans le débat public. C’est ainsi qu’est né le Mouvement de la jeunesse éveillée. Nous poursuivons une dynamique de propositions et de consultations citoyennes. À la veille des résultats des élections présidentielles de 2019, par exemple, nous avons lancé une campagne pour inciter les élus à ouvrir les établissements scolaires en dehors des heures de cours, afin de permettre aux citoyens de se retrouver, de discuter… 
 
Vous avez étudié l’architecture, l’administration, puis la passion de la sculpture s’est imposée à vous. Et ce mode d’expression, vous ne le dissociez pas de votre militantisme politique… 
Oui. L’art est le langage qui me parle le plus et le moyen que j’ai trouvé pour œuvrer au développement de mon pays. Enfant, je portais les T-shirts « Il faut sauver la Casbah » de l’association Sauvons la Casbah d’Alger, fondée par ma tante Houria Bouhired… C’est dire si j’étais conditionnée… Aujourd’hui, je vis entre Alger et Paris, pour réaliser mes recherches portant sur la revitalisation de ce quartier historique, poumon spirituel, politique, patrimonial de notre capitale. La prochaine étape est donc de terminer ma thèse, de valider ces années de formation et de confirmer mes compétences par un diplôme, que je souhaiterais introduire dans mon pays. En effet, le parcours Arts plastiques et sciences de l’art n’existe pas en Algérie, alors qu’il est proposé en Tunisie, au Maroc, à Dubaï ou encore en Iran. L’enseignement supérieur artistique algérien a réellement besoin d’être actualisé. Le statut de l’artiste doit être réhabilité, et une économie de la culture créée. Je crois profondément que le potentiel de mon pays dans le secteur culturel est infini. Je crois aussi qu’il pourrait être un véritable levier de développement durable. Je préside l’association Arts et patrimoine d’Alger, cofondée en janvier 2019, avec d’autres militants culturels. Je suis également cofondatrice d’une start-up, Citizen Inventory Of Heritage, dont l’objectif est de cartographier les zones culturelles de nos régions pour produire du tourisme national. Avec mes moyens et mes convictions, je rêve le monde de demain. C’est un choix risqué de miser son avenir sur un métier qui n’en est pas un. Mais tout artiste, conscient de la nécessité et de l’importance de sa mission, doit s’engager corps et âme. C’est ce que j’essaie de faire, au quotidien.