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Édito

Nations unies, 38e étage

Par Zyad Limam
Publié le 1 octobre 2026 à 13h27
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C'est une institution vénérable, née de la tragédie et des massacres de la Seconde Guerre mondiale. En 1918, on disait déjà : « Plus jamais ça. » Le vœu pieux aura tenu à peine vingt ans. En 1945, dans les ruines, on retente : un système nouveau pour conjurer la guerre, bâtir des causes communes, le multilatéralisme… Ce sera l'Organisation des Nations unies et elle aura 81 ans le 24 octobre. Un rêve pensé à l'origine pour 51 États fondateurs. Quatre seulement étaient africains : l'Égypte sous tutelle britannique, l'Éthiopie du négus, le Liberia des anciens esclaves américains et l'Afrique du Sud de la ségrégation.

Le projet s'incarne dans la « maison de verre », un immeuble très fifties, achevé en 1952, dessiné par Le Corbusier et Oscar Niemeyer, planté à New York, ville-monde où se croisent les langues, les rêves, les exils et la brutalité du capitalisme made in America… Dès l'origine, un système à deux niveaux. L'Assemblée générale, one state, one vote. Le seul lieu où l'on entend le bruit du monde. Avec, chaque année, un rassemblement qui convoque toute la planète dans un caravansérail assez spectaculaire. Un système prévu avec une hiérarchie. Celle du Conseil de sécurité, les « vainqueurs », cinq membres permanents armés du droit de veto : les États-Unis, l'URSS, qui cédera sa place à la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine de Tchang Kaï-chek, avant celle de Mao. Bref, le poids des puissances est inscrit dans les murs.

Au 38e étage siège le secrétaire général, l'incarnation du système. Il n'a ni armée ni pouvoir de contrainte, il est plus secrétaire que général… Mais ses talents de diplomate peuvent compter, sa parole aussi. António Guterres, le neuvième en titre, s'en va après deux mandats (peu probants). Le 1er janvier 2027, une nouvelle personnalité affrontera d'immenses responsabilités, tentera de sauver ce qui reste de l'idée même du multilatéralisme. L'organisation est au bord de la faillite. Les États-Unis de Donald Trump et du mouvement MAGA sapent les fondations, s'émancipent des règles communes. La Russie, enlisée en Ukraine, poursuit des rêves d'empire chimériques. La Chine, puissance montante, veille avec énergie sur sa souveraineté. La loi du plus fort redevient l'ordre du monde.

Et l'Afrique ? Elle avance, comme souvent, fragile et divisée. Elle a deux candidats pour le poste : l'Ougandais Olara Otunnu et le Sénégalais Macky Sall. Macky a l'expérience – deux mandats à la tête du Sénégal, une présidence de l'Union africaine, le soutien réaffirmé du président Bassirou Diomaye Faye. Il a « pratiqué » les puissances, il pourrait certainement tenir le job. Sa candidature paraît toutefois compromise (même si, à ce jour, rien n'est joué). Il est peut-être « trop politique ». Et la rotation tacite désigne l'Amérique latine. Et puis, l'heure serait peut-être venue d'avoir enfin une femme au 38e.

Surtout, l'Afrique pèse peu. L'Afrique idéalisée, c'est 54 États, plus d'un quart des voix à l'Assemblée, un humain sur cinq. Elle réclame une réforme du Conseil de sécurité et l'inclusion de deux membres permanents avec droit de veto (autant dire que ça ne passera pas à Washington…). Et sans vraiment avoir su dire qui serait désigné. Nigeria, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Kenya… Et l'Afrique réelle est précaire. Presque 20 % de la population mondiale. À peine 3 % de la richesse globale, un PIB cumulé proche de celui de la France, inférieur à celui de l'Inde. Moins de 3 % du commerce mondial, 2 % des dépenses militaires.

On « l'entend » peu aussi. Sur Israël et la Palestine, sur l'Ukraine, le commerce, l'énergie, le climat même, ses positions restent marginales. L'Afrique du Sud, qui a porté Gaza devant la Cour internationale de justice, fait parfois exception, et en paie d'ailleurs le prix face à la colère trumpienne. Il manque des voix incarnées, courageuses, pour porter une vision africaine. Nous avons connu la colonisation, nous avons mené le combat pour être libres. Nous avons la jeunesse la plus nombreuse de la planète. Une large part des terres arables disponibles, de l'eau, du soleil, des ressources minérales critiques, la clé de la transition énergétique. Nous avons des atouts. Mais nous restons à l'écart, comme absorbés par nos propres problèmes.

Et pourtant. Il y a une place à prendre, celle d'un continent médiateur, dans une forme renouvelée de non-alignement. Une neutralité active et utile. Active, parce qu'elle s'engage, elle prend parti pour le droit et l'équité, malgré tout. Utile, parce qu'elle propose des solutions, qu'elle fait de ses 54 voix un poids, une unité, plutôt qu'une dispersion. Un poids constructif, pour ne pas braquer les très puissants, et assez significatif pour compter. Au cœur des intérêts et en dehors des camps.