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Nesrine Slaoui, DR
Nesrine Slaoui, DR
Rencontre

Nesrine Slaoui
« L'arrogance des femmes n'est pas un défaut »

Par Astrid Krivian
Publié le 7 juillet 2026 à 08h02
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L'injustice la révolte depuis son enfance. Dans la cour d'école déjà, Nesrine Slaoui dénonçait haut et fort l'ostracisation subie par un enfant en raison de sa couleur de peau. Née au Maroc, à Fès, en 1994, elle grandit dans le sud de la France, à Apt, fréquentant aussi bien les gamins de sa cité HLM que les « aristos ». Elle est confrontée très jeune au racisme dans cette région, bastion historique de l'extrême droite. L'esprit libre et indépendant de sa mère, les penseuses africaines et afro-américaines forgent sa conscience féministe. Diplômée de Sciences Po, elle est aujourd'hui journaliste, réalisatrice, essayiste, romancière et enseignante – déterminée, à travers ses différentes activités, à analyser et à déconstruire le racisme, le sexisme, la violence de classe et les discriminations de notre société. Son premier roman, Illégitimes (Fayard, 2021), retraçait son parcours de « transclasse » et l'histoire migratoire de sa famille. Seule (Fayard, 2023) alertait sur le cyberharcèlement et les violences sexistes. À la suite de son documentaire Kim Kardashian Theory (2024), scrutant les enjeux politiques dans la pop culture, elle signe Notre dignité (Stock, 2024), un essai incarné où elle dissèque l'« arabisogynie » en France, ce regard stéréotypé, hérité de l'histoire coloniale, pétri de racisme et de sexisme, ciblant les femmes maghrébines. Ses ouvrages sont étudiés à l'école, du collège à la faculté. Éditorialiste chez Politis et 28 minutes (Arte), sollicitée par diverses institutions pour son expertise sur ces sujets lors de conférences, l'autrice franco-marocaine, très suivie sur les réseaux sociaux, enseigne la sociologie de l'identité à l'université Euromed de Fès. Après avoir sillonné l'Italie et le Mexique en solitaire pour se ressourcer dans cette vie trépidante, elle s'apprête à sortir son nouveau documentaire et planche sur son prochain essai. Avec son livre-document court et percutant, Masculinisme, pourquoi un tel succès ? (La Martinière, 2026), elle explore cette idéologie inégalitaire, en vogue sur Internet, hostile au féminisme et prônant la domination masculine.

AM : Selon le dictionnaire Le Robert, le masculinisme est l'ensemble des revendications cherchant à promouvoir les intérêts des hommes dans la société, au détriment de ceux des femmes. C'est donc un antiféminisme ?

Nesrine Slaoui : Oui. Le masculinisme défend le maintien du patriarcat. S'il prend de nouvelles formes numériques actuellement, ce mouvement réactionnaire n'est pas récent. Dans les années 1970, en Occident, des hommes se considèrent victimes des avancées féministes (droit à l'avortement, autonomie économique, etc.), lesquelles seraient un danger pour la société, contrediraient un « ordre naturel des choses ». Selon eux, les hommes doivent dominer, les femmes être soumises – elles seraient trop émotionnelles pour participer à la vie publique –, assignées à s'occuper d'un foyer. En 2017, avec le mouvement #MeToo, porté en grande partie par le numérique, des femmes ont pris la parole sur les réseaux sociaux pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles. Le retour de bâton s'effectue donc aussi dans ces espaces : le masculinisme 2.0 tente de maintenir le patriarcat par tous les moyens, en prenant les attributs du divertissement. Prodigués par ces influenceurs masculinistes, les conseils en sport, en business, en fitness, en séduction, en développement personnel, véhiculent dans le fond un discours de domination.

Comment mesure-t-on son plébiscite ?

Beaucoup d'études montrent que l'on vit un moment de bascule. Selon l'une d'entre elles, menée au Royaume-Uni, la nouvelle génération est plus sexiste que celle de nos aînés, en partie à cause de la consommation de contenus sur les réseaux sociaux. En France, le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes qualifie le masculinisme de danger pour la sécurité publique. C'est une erreur de considérer Internet comme un espace virtuel, à part, qui n'aurait pas d'impact sur la vraie vie, les perceptions des personnes, etc. C'est faux : le cyberharcèlement le prouve, par exemple. Ces contenus influencent notre manière de penser, donc nos comportements. La menace masculiniste est réelle. En France, on commence à parler d'« attentats terroristes masculinistes », dont une poignée est déjouée chaque année. Les incels – célibataires involontaires – sont les plus dangereux, car ils passent parfois à l'acte, pouvant aller jusqu'au féminicide. En 2014, en Californie, Elliot Rodger, 22 ans, a tué six personnes avant de se suicider, expliquant, dans une vidéo postée avant son crime, se venger ainsi des femmes qui l'auraient rejeté. Les incels cultivent une position victimaire, fataliste : ils seraient célibataires à cause des femmes qui les excluent, qui leur préféreraient les mâles « alpha », plus attirants, les Chad. C'est un discours très pessimiste de guerre des sexes.

De quoi se nourrit le masculinisme ?

C'est paradoxal, car il parvient à convaincre aussi bien des femmes que des hommes. En général, pour les hommes, la bascule vers ces contenus s'effectue dans des moments de grande vulnérabilité – après une rupture amoureuse, une perte d'emploi, un échec, une prise de poids, etc. –, qui produisent un sentiment de déclassement. Ces hommes n'ont pas l'écoute ni l'espace pour parler de leur détresse. Sur le Net, ils tombent dans les filets de groupes masculinistes, sur des forums, qui leur donnent, hélas, de mauvaises réponses : « Il ne faut pas être faible, il faut devenir dominant, c'est à toi de te retrousser les manches. » Avec la tendance grandissante du développement personnel, des nouvelles spiritualités, on parle aussi d'énergie féminine (douceur, obéissance, passivité, etc.) et masculine (autorité, domination, contrôle, etc.), soi-disant naturelles. Des jeunes femmes tombent dans ces discours – ça me révolte ! Elles peuvent aussi relayer une expression sexiste conçue par ces hommes : le body count, qui disqualifie les femmes ayant eu plusieurs partenaires sexuels. Symbole de la percée masculiniste, ce terme est désormais entré dans les cours d'école, les contenus mainstream et l'espace médiatique et numérique. Une autre idée s'est répandue : la « misère sexuelle » que ressentent des hommes – par exemple, face à des photos de femmes sexy postées sur les réseaux sociaux, auxquelles ils n'auraient pas « accès ». En tant que féministe, ça me choque. Comme si les femmes devaient être à leur disposition sexuelle.

Andrew Tate est un influenceur masculiniste américain associé à l'extrême droite. SHUTTERSTOCK
Andrew Tate est un influenceur masculiniste américain associé à l'extrême droite. SHUTTERSTOCK

Expression de la misogynie, le masculinisme surfe aussi sur ce bousculement des normes sociales ?

Avec le mouvement #MeToo, on a tenté de déconstruire, par des discours, la dimension patriarcale, la domination masculine au sein des relations hommes-femmes. Mais on n'a pas proposé d'autres perspectives, notamment pour les plus jeunes. Ce bouleversement n'a pas été pris en compte dans le débat public. Comment construire une relation hétérosexuelle saine ? Comment redéfinir le couple, les interactions hommes-femmes, sans domination ni violence ? Comment vivre ensemble, à égalité, dans le respect ? Les pouvoirs publics, les médias et les institutions n'ont pas pris ce sujet à bras-le-corps. Face à ce vide social, les gens s'orientent vers des normes stabilisées, très définies, stéréotypées. C'est un enjeu éducatif. La majorité des élèves n'ont pas accès aux cours d'éducation sexuelle et affective, pourtant essentiels. Entre Elon Musk et Mark Zuckerberg, qui parlent d'« énergie masculine », on ne peut pas compter sur les patrons de la tech pour réguler les propos sexistes sur les réseaux sociaux. Il faut établir des lois françaises et européennes, et mener l'éducation dans les écoles, former les enseignants sur ces phénomènes.

En quoi le masculinisme est-il souvent proche de l'extrême droite ?

Les nazis cultivaient le masculinisme à travers la propagande, la mise en avant du sport, des corps très musclés, la « pureté » de la race aryenne. On retrouve cette idée de l'homme supérieur – beau, sportif, qui domine les autres. Cette quête de pureté rejoint le racisme – tout ce qui n'est pas homme blanc, occidental, musclé, riche, serait impur. Aujourd'hui, des masculinistes occidentaux s'estiment inférieurs aux hommes racisés, notamment noirs et arabes, supposément plus forts, plus sexualisés, plus attrayants pour les femmes, « survirils ». Et les grandes figures autoritaires actuelles sont masculinistes. On se souvient de cette image de Poutine, torse nu, chevauchant un ours. Pour sa réélection, Donald Trump, dont on ne compte plus les propos à connotation sexuelle et sexiste, s'est appuyé sur les masculinistes, avec lesquels il partage une vision du monde : les forts contre les faibles.

D'un point de vue plus personnel, pourquoi teniez-vous à écrire cet ouvrage ?

Autour de moi, beaucoup de gens, pourtant éduqués, diplômés, sont séduits par ces discours devenus courants, sournois, comme les énergies masculine et féminine. Exposée sur les réseaux, je suis souvent attaquée par les masculinistes, notamment lorsque je revendique le célibat comme une source d'épanouissement pour les femmes. Je ne veux pas que leurs idées malsaines et dangereuses gagnent du terrain auprès des jeunes. C'est une menace pour les femmes, mais c'est aussi néfaste pour les garçons : le modèle proposé crée beaucoup d'anxiété et de détresse. Ce n'est souhaitable pour personne.

De quelle manière votre féminisme s'enracine-t-il d'abord au Maroc ?

C'est fondamental, pour moi. On dit toujours aux femmes maghrébines : « Vous êtes féministes parce que vous êtes occidentalisées. En Afrique, on n'a pas de féminisme, la libération des femmes ne nous appartient pas. » Or, je suis féministe parce que je suis marocaine. Je suis née au Maroc en 1994, dans une famille pauvre, conservatrice, où ce n'était pas bien vu d'avoir une fille en premier. Donc j'ai été rejetée par une partie de ma famille. C'est pourquoi ma mère est retournée vivre en France, où elle avait grandi. Mais au bout de quelques mois, j'ai reçu une OQTF [obligation de quitter le territoire français, ndlr]. Je devais avoir 3 ans. La raison ? Selon la Moudawana d'alors, le code de la famille marocain, la tutelle d'un enfant appartient au père. Comme ma mère était partie en France sans lui, c'était considéré comme un kidnapping ! Dès ma naissance, j'ai vécu le rejet, l'exil, la menace d'expulsion, parce que j'étais une petite fille. Je suis féministe depuis l'enfance, car être née femme a influencé mon rapport au monde.

Comment avez-vous poursuivi votre construction féministe ?

Ma mère m'a éduquée et a fait de moi la féministe que je suis, en me poussant à faire des études, à questionner le monde, à prendre ma liberté. Les premières autrices féministes que j'ai lues sont marocaines – Fatima Mernissi, Asma Lamrabet… Je suis née à Fès, où le féminisme marocain a toute son importance : Malika El Fassi a été la seule femme signataire du manifeste pour l'indépendance en 1944. C'est aussi mon héritage. Aujourd'hui, je reste très liée aux réalités des femmes de mon pays. Plus largement, mon féminisme est ancré en Afrique. C'est à partir de cet espace que je pense mon genre et mon identité. La majeure partie des autrices que j'ai lues sont africaines – Chimamanda Ngozi Adichie, Djaïli Amadou Amal – ou afro-américaines. C'est un féminisme pluriel, multiple, qui embrasse à la fois la question religieuse, politique, sociale, et qui se construit aussi en opposition à une vision militante manichéenne en Occident. Je m'intéresse aussi au féminisme latino-américain, similaire aux mouvements africains dans son rapport au corps, à la beauté. Pour ces femmes, prendre soin de soi et être belle font partie des revendications.

Avec votre essai Notre dignité, vous analysez le regard raciste et sexiste porté sur les femmes maghrébines en France, que vous nommez « arabisogynie ». Qu'évoque pour vous cette dignité ?

La dignité vient de l'intérieur. On la ressent en soi, cette conviction d'avoir une valeur, de mériter une place. On ne nous donne pas notre dignité, c'est nous qui l'imposons. Lors de mes recherches pour ce livre, plongée dans les archives coloniales d'Afrique du Nord, je suis tombée sur des photographies de femmes : malgré la domination, la répression, elles avaient dans leur regard, leur posture, une défiance, quelque chose d'irrévérencieux, d'insoumis. J'ai écrit le livre que j'aurais aimé lire quand j'étais plus jeune. Lors de mes études à Sciences Po Grenoble, j'étais victime de violences de toutes parts – des hommes maghrébins et blancs, des femmes blanches… Je ne comprenais pas. Pourquoi est-ce si compliqué d'être une femme maghrébine dans des espaces élitistes et de pouvoir ? Que me reproche-t-on ? Pourquoi une telle focalisation sur mon corps, mon apparence ? C'est encore le cas aujourd'hui, après chaque passage télé, alors je modère les commentaires sur les réseaux. Je suis très fière de Notre dignité, fruit de dix ans de réflexion sur ce sujet. L'écrire, en parler et le partager m'ont fait du bien. Après des conférences, des jeunes filles viennent me voir et pleurent dans mes bras pour me remercier. Elles se sentent moins seules. C'est très important pour moi de les aider dans leur construction. Je suis passée par ces étapes, je leur transmets mes enseignements.

Héritées du regard colonial, orientaliste, ces représentations stéréotypées de la « beurette » et de la « femme voilée » circulent ainsi dans l'imaginaire français ?

Oui. Je fais cette dichotomie, qui suit la même logique que l'opposition entre la maman et la putain dans la culture française. La femme qui porte le foulard est trop soumise, la beurette trop libre. Aucune femme maghrébine n'obtient grâce. Les deux sont sexualisées, notamment sur les sites pornographiques, où ces termes sont en tendance. Ce fantasme de la femme orientale à posséder, à séduire, persiste. Il y a aussi la volonté de placer ces deux figures en opposition, même dans l'intracommunautaire. Alors que, dans la vie réelle, nous sommes beaucoup plus soudées, bien plus proches. Je voulais analyser ces deux fantasmes. Je m'intéresse à la façon dont les médias, la pop culture, la téléréalité, les réseaux sociaux l'alimentent, et à leur impact sur la perception des corps des femmes maghrébines. Lors de shootings pour des collaborations avec des marques, on m'a souvent dit : « Coupe tes cheveux – sinon, tu vas ressembler à une femme de la téléréalité ! » Donc c'est le seul espace où l'on nous voit ? Les femmes y sont sexualisées, présentées comme écervelées… Il y a aussi l'arab-fishing : le fait de se faire passer pour une femme maghrébine pour gagner des abonnés, jouir d'une étiquette populaire en tant qu'influenceuse.

Quel est le coût de prendre la parole publiquement, dans votre cas ?

Le prix est élevé, comme pour toute femme publique, hélas. Et quand on est maghrébine, c'est pire, car le racisme s'ajoute. Il y a cette idée : pour qui se prend-elle ? Comment ose-t-elle s'exprimer ainsi ? Je vis un cyberharcèlement permanent, pas seulement de la part de l'extrême droite, mais aussi de gens qui me ressemblent. Certains harcèlements ont été très violents, m'ont fait du mal ; parfois, j'ai eu peur pour ma sécurité : des hommes me suivaient dans la rue… Des deepfakes [fausses images, ndlr] pornographiques conçues avec l'IA me mettent en scène, je reçois des menaces de mort, de viol, des courriers d'intimidation. Ce n'est pas encore évident de voir une femme maghrébine, qui se revendique aussi dans son corps, intervenir avec assertivité sur les plateaux télé. C'est même qualifié d'arrogance, mais pour moi, l'arrogance n'est pas un défaut chez les femmes. Elle est même souhaitable. On nous traite d'arrogantes simplement parce que l'on ose prendre une place. Moi, j'ai toujours pris la mienne. Enfant, j'ai pratiqué la danse hip-hop, un art de rue où il faut s'imposer dans les cercles par sa présence, son aura, une dimension artistique. Au-delà de la violence sociale – avoir des difficultés à trouver un travail, un logement, être victimes d'agressions, de contrôles policiers arbitraires, etc. –, les discriminations nous détruisent de l'intérieur. Depuis le début de ma carrière, je me bats pour ne jamais être atteinte dans mon estime de moi et dans ma confiance. C'est un combat politique.

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Vous étiez la cible de violences lors de vos études à Sciences Po. Dans ce milieu élitiste, « une Arabe beauf du Sud », pour reprendre vos mots, détonnait, dérangeait ?

À Sciences Po Grenoble, j'ai vécu un harcèlement scolaire intense. J'étais l'objet d'une sorte de fascination/répulsion. On ne me reconnaissait pas cette complexité : une femme peut être bien dans sa peau, se maquiller, prendre soin de ses cheveux, de son style vestimentaire, tout en étant féministe, intelligente, en lisant des ouvrages de sociologie, en tenant des discours politiques. On peut prendre la parole, perchée sur des talons hauts. Je n'ai jamais demandé la permission d'exister, et on me le fait payer. D'où ce besoin de coucher mes réflexions sur le papier, pour tenter de comprendre cette violence. J'ai lu des sociologues, mais c'était en général des hommes blancs – même si j'adore Pierre Bourdieu. L'intersection des discriminations s'incarne dans ma vie – la violence de classe, le sexisme et le racisme sont liés en permanence. C'est à partir de ma condition de femme maghrébine de milieu populaire que l'on m'attaque, mais personne ne m'enlèvera cette identité.

Quelle est l'histoire d'immigration de votre grand-père maternel ?

Arrivé dans le sud de la France dans les années 1970 depuis le Maroc, il a travaillé dans le BTP, dans le domaine agricole, puis participé à la construction d'égouts. Les recruteurs français au Maroc tâtaient les muscles des candidats pour juger s'ils étaient assez forts pour ce travail. On les a traités comme du bétail. Dans mon premier livre, Illégitimes, j'interviewe mon grand-père sur son parcours. On était émus tous les deux. C'était la première fois qu'il parlait de la solitude de ses premières années en France, de son ressenti, du manque de sa famille, de ses enfants. Dans les silences de nos aïeuls, porteurs d'un grand sacrifice, on sent un vécu pesant, lourd. J'ai pu consulter son premier contrat de travail. Alors qu'il ne lisait pas le français, il l'a signé sous une clause qui disait, en substance : « L'ouvrier nord-africain reconnaît ne pas recevoir le même salaire que l'ouvrier français. » Ça m'a déchiré le cœur. Il ne savait pas ce qu'il signait, et son salaire de misère l'a impacté toute sa vie. En tant qu'héritiers, c'est très important de recueillir les témoignages de nos aînés, car ils sont en train de disparaître. Déjà, à titre personnel, ça aide à se construire, de comprendre ce qui se cache dans les silences. Et c'est essentiel de porter cette histoire, surtout dans le contexte actuel, où l'immigration est vue par un angle caricatural, négatif, catastrophique. Alors que les immigrés ont construit le pays. Moi, je porte ma double identité comme une fierté, c'est une richesse absolue.

Quel est le moteur de votre grande ambition ?

L'adversité me motive. C'est mon caractère. Plus on me dit : « Tu ne peux pas faire ça », plus je vais le faire. Ce n'est pas de la provocation. Je réfléchis aux limites que l'on m'impose en tant que femme – comment les briser en moi et aider d'autres à le faire. Si l'on m'attaque, si mes propos dérangent, ça montre qu'ils expriment une vérité. Tant que j'ai un impact positif, notamment auprès des femmes, je continue. Inspirer les autres ainsi, ça n'a pas de prix. Je veux mener ma vie le plus librement possible, décider au maximum, me définir moi-même. Et voir jusqu'où ça peut aller si on fait tomber toutes ces cases. Être alignée avec soi-même, quelle satisfaction inouïe !