Nigeria
Au défi de l'insécurité
Face à la multiplication des attaques et des enlèvements, le président Tinubu a déclaré l’état d’urgence. Enrayer la problématique des violences armées qui sévissent dans le pays et assurer la protection des citoyens figurent désormais au coeur des préoccupations politiques.
Mardi 18 novembre 2025, une vidéo en flux direct sur les réseaux sociaux diffuse un banal office religieux. Comme des multitudes d’églises le font dans le monde. Dans la ville d’Eruku, dans l’État de Kwara, dans le centre-ouest du Nigeria, les membres d’une congrégation ont tous le regard tourné vers l’autel. Vêtu de jaune, le pasteur guide, micro en main, l’assemblée dans la prière. Les paroissiens sont debout lorsque des coups de feu retentissent. Les personnes présentes dans le bâtiment paniquent et courent se cacher. Parmi les fidèles, des femmes âgées sont incapables de se mettre rapidement en sécurité. Plus tard, on voit des hommes entrer dans l’église, dont certains à visage découvert, armés de fusils. Ils s’emparent des sacs laissés sur les bancs. Puis les assaillants enfoncent à coups de pied l’une des portes menant à l’endroit où se cachent les victimes de cette attaque… Cruelle coïncidence, cet enregistrement vidéo a été partagé et visionné dans le monde entier seulement quelques jours après que le président américain Donald Trump a catégorisé le Nigeria comme un pays à risque. Les images tournées dans cette église pentecôtiste demeurent un cauchemar pour Bola Ahmed Tinubu, d’autant que le locataire de la Maison-Blanche réitère ses menaces d’intervenir militairement au Nigeria pour mettre fin à ce qu’il qualifie de «meurtres de chrétiens» perpétrés par des «terroristes islamistes». Malgré le sauvetage des 38 fidèles de la Christ Apostolic Church le dimanche 23 novembre, cet assaut en mondovision est la parfaite illustration des difficultés majeures auxquelles le chef d’État nigérian et son administration sont confrontés. Au cours des quinze dernières années, le territoire a été le théâtre de crises multipolaires, essentiellement dans le nord et la bande centrale. Cette violence administrée par des groupes armés et des réseaux criminels mine les gouvernements successifs. Depuis la présidence de Umaru Musa Yar’Adua jusqu’à maintenant, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées. Des millions de personnes déplacées. Et des communautés entières touchées.
Au Nigeria, depuis bien longtemps, le fléau de l’insécurité reste un sujet de conversation débattu avec un certain détachement, tant les populations de certaines régions sont malheureusement rodées à la violence. Mais peu à peu, le grand banditisme a muté en un véritable business. Les enlèvements sont désormais une industrie qui brasse des milliards de nairas; et les groupes terroristes Boko Haram, ISWAP et leurs factions dissidentes sont devenus de véritables institutions armées certes, morcelées, mais bien dotées de chaînes d’approvisionnement, de financiers et de présumés «parrains».
Pendant ce temps, les réponses gouvernementales oscillent bon gré mal gré. Entre promesses, commissions d’enquête et communiqués de presse. Sans soutien probant d’un Parlement (Sénat et Chambre des représentants) qui s’autodessaisit en se déclarant incompétent, abandonnant et laissant ainsi le soin à une sous-commission du Congrès américain de recevoir des témoignages de victimes de violences subies sur le territoire nigérian… Résultat, le président Trump, champion des croisades annoncées et du verbe sans nuance, hurle au «génocide de chrétiens», oubliant que les exactions touchent statistiquement davantage les communautés musulmanes.
UN NOUVEL HOMME FORT À LA TÊTE DE L'ARMÉE
De son côté, avec des moyens limités, la justice nigériane joue sa partition et tient des procès. Condamnant par exemple récemment à vingt ans de prison Hussaini Ismaila, l’un des commandants de la branche ouest-africaine de l’État islamique (ISWAP). Mais pour un verdict formellement énoncé, combien de cas où les victimes ont le sentiment de n’avoir rien à attendre des tribunaux et magistrats? Bref, le paysage comme le contexte nigérians ne parviennent pas à affaiblir les capacités de l’ennemi. Un ennemi aux multiples visages, qui sème la peur et utilise des systèmes de communication modernes et cryptés pour bien se fondre dans la masse.
Lorsque le nombre de victimes déborde, l’empathie gagne alors l’opinion publique et sa mosaïque de communautés fragmentées. Un chagrin plus ou moins national, plus ou moins sincère, s’exprime alors. Les succès ponctuels des forces de défense et des civils volontaires apaisent brièvement l’indignation publique. Avant que la prochaine tragédie ne frappe. En procédant à des changements à la tête de l’état-major en octobre 2025, le président nigérian a décidé d’interrompre ce cercle vicieux. Pour rebooster le moral de toutes les forces de défense (l’armée de terre, l’armée de l’air et la Navy), Bola Ahmed Tinubu a donc désigné en tant que chef un homme yoruba comme lui. À la tête de la haute hiérarchie militaire règne désormais le lieutenant général Olufemi Oluyede, qui a donc dû gérer un mois de novembre 2025 agité et infernal, avec des enlèvements de masse coup sur coup dans la partie occidentale du Nigeria. Du nord au sud, dans les États de Katsina, de Kebbi, de Niger et de Kwara. Pris dans un tsunami tragique, ce haut gradé disposant d’une grande expérience dans des opérations militaires au Nigeria et dans des missions internationales de paix s’est mis en action. Avec une priorité: ne pas répéter le scénario catastrophe de 2014, où l’enlèvement de jeunes lycéennes dans un village reculé du nord-est du pays est devenu le premier événement viral à l’échelle de la planète, avec la campagne sur les réseaux sociaux #Bring BackOurGirls, lancée par l’homme d’affaires américain Russell Simmons…
Rompu à la fois aux réalités de terrain et au management, Olufemi Oluyede est d’abord un militaire taiseux. Sa carrière l’a conduit à occuper plusieurs postes de commandement à travers le pays et dans le cadre de missions à l’international. Nommé général en 2020, l’ex-officier cadet de l’académie militaire de Kaduna a notamment livré bataille en personne en menant le 27e bataillon contre Boko Haram et l’ISWAP dans le nord-est du Nigeria, dans le cadre de l’opération Hadin Kai («coopération», en langue haoussa). Il avait aussi participé auparavant en tant que soldat à des missions de l’Ecomog pour la paix au Liberia, ainsi qu’à la mission Harmony IV sur la péninsule de Bakassi, lors du conflit entre le Cameroun et le Nigeria. Comme chacun de ses prédécesseurs, le nouveau chef d’état-major devra résoudre des équations bien connues.
À commencer par la difficulté à maintenir l’étanchéité des milliers de kilomètres de frontières que le pays partage avec le Bénin, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Une faille systémique dont profitent les groupes armés pour s’alimenter en artillerie, et qui leur offre une grande mobilité. L’autre problématique à gérer sera celle de la chaîne de prises de décision, au coeur du pouvoir, dans la capitale Abuja. Si le général Olufemi Oluyede a un lien direct avec le président Tinubu, il n’a pas pour autant l’opportunité de parler à l’oreille du commandant en chef des forces armées. En effet, le président nigérian reçoit des rapports quotidiens sur l’état de la sûreté par le conseiller national à la sécurité (NSA), Nuhu Ribadu, qui s’appuie sur des cadres issus des services de renseignement, des forces armées, des forces de l’ordre et des unités paramilitaires. Et pour parachever ce mille-feuille d’informateurs se chevauchent les comptes rendus issus des agences en charge de l’intelligence, chacune jalouse du périmètre des autres. Comme les services de la sécurité d’État relèvent du NSA, l’Agence nationale du renseignement dépend du ministère de la Défense, et enfin l’Agence nationale du renseignement du gouvernement…
LA COOPÉRATION DES AGENCES DE SÉCURITÉ
Pour l’heure, et au regard de l’augmentation des violences qui se sont emparées de certaines régions du pays, après avoir renoncé à se rendre au sommet du G20 organisé pour la première fois sur le continent africain, Bola Ahmed Tinubu n’avait pas d’autre choix le 26 novembre que de décréter l’état d’urgence sécuritaire sur tout sur le territoire national. Cette mesure va obliger toutes les agences de sécurité nigérianes à travailler ensemble et en synergie dans leur combat contre les groupes armés terroristes et les gangs criminels. Car la profonde dégradation du climat sécuritaire donne une image désastreuse du pays, mettant en lumière une situation où les violences contre les civils seraient hors de contrôle. Et pourraient frapper partout et n’importe quand… Ces événements dramatiques sont d’autant plus fâcheux que la Bourse de Lagos affiche dans le même temps des chiffres records, avec une progression de 65% depuis janvier 2025. Pour l’instant, les investisseurs ne se détournent pas de la destination. Et si les tweets rageurs de Donald Trump du 2 novembre 2025 ont bien fait dévisser la valeur des Nigerian Bonds pendant quelques jours, ils n’ont pas eu davantage d’effets sur l’économie nationale, le secteur des services et du commerce, ainsi que l’industrie pétrolière demeurant de solides piliers. Le président Bola Tinubu prend donc très au sérieux la question sécuritaire. Car sans la paix, impossible de mener jusqu’au bout les réformes libérales entamées depuis son arrivée au pouvoir en mars 2023. Avec notamment l’application effective de la nouvelle politique fiscale à compter du 1er janvier 2026, avec l’harmonisation des barèmes pour les professionnels et les particuliers. Et avec la nouvelle collecte digitale de l’impôt, qui devrait gonfler les ressources de l’État fédéral mécaniquement.
À moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle, la question de la sécurité des Nigérianes et des Nigérians est redevenue pour la énième fois un sujet majeur. Et elle sera très vraisemblablement un thème de campagne. Les données du groupe américain de surveillance des crises ACLED montrent que plus de 1923 attaques contre des civils ont été perpétrées au Nigeria en cette année 2025, faisant plus de 3000 morts. Tant que des motos pourront parcourir les routes de jour ou de nuit, avec des hommes armés les chevauchant, sans qu’elles soient signalées durant leur parcours par des témoins oculaires terrorisés issus des communautés traversées, la guerre contre la violence armée restera une mission particulièrement difficile. Mais le locataire d’Aso Rock Villa, le palais présidentiel d’Abuja, semble aujourd’hui bien décidé à se l’approprier. Le 20 novembre dernier, le Nigeria était sur la table du Congrès américain. Et une délégation nigériane à Washington pour discuter d’une coopération sécuritaire avec les États-Unis.