Non à la vie chère !
Il en a toujours été ainsi des relations de la France avec ses anciens esclaves des Antilles, avec ses anciens colonisés des Antilles, ces citoyens de seconde catégorie, à qui le pays de Molière a accordé la nationalité française avec ce que cela comporte d’obligations à l’égard de la République et de droits par proclamation, une proclamation dépouillée de toute idée de jouissance.
Depuis quelques semaines, la France n’a plus les moyens de détourner la tête, et cela saute aux yeux : les Antilles brûlent. Ses entrailles carbonisées laissent s’échapper en flammèches ses scories cachées, ses blessures désavouées, ses souffrances méthodiquement oubliées. Ça et là, en Guadeloupe, les manifestants bloquent les routes, et leurs actions font surgir des méandres de la mémoire l’histoire ensanglantée de cette terre qui a vu des Nègres mis en esclavage, marqués au fer rouge comme du bétail. À la télévision, des femmes crient leurs difficultés à nourrir leurs enfants, et les jeunes n’en peuvent plus des promesses d’égalité jamais tenues. Ils savent, sans qu’un mot ne soit prononcé, qu’ils ne sont que cela, des Négrillons idiotement assignés par les Occidentaux à la bonne humeur, au rhum, à la danse, à l'amour et au carnaval. Les travailleurs n’en peuvent plus de suer sang et eau pour un salaire de misère.
« À bas la vie chère ! », scandent-ils. Et moi, moi votre toute dévouée, à voir les prix exorbitants pratiqués outre-mer, j’ai un hoquet. Comment ont-ils pu se terrer dans le silence pendant tant et tant de temps ? Mes yeux s’arc-boutent : essence, lait, sucre, pain, ces produits de première nécessité sont si chers qu’ils me semblent presque hors de portée d’un salaire moyen.
« À bas la vie chère ! », scandent les manifestants. Ces cinq mots semblent englober la totalité de leurs revendications, mais est-ce tout ? Peut-être en ont-ils assez de voir leur économie détenue, entre autres, par des « Békés », ces Blancs descendants d’esclavagistes ? Peut-être en veulent-ils à la mère patrie pour les tyrannies passées, les hypocrisies permanentes et les mépris inavoués. Ils ne le disent pas clairement, mais il faut avoir une belle dose d’hypocrisie ou de légèreté, ou les deux, pour écarter d’un revers de la main l’hypothèse d’un règlement de compte historique.
« Non à la vie chère ! », scandent les manifestants. On ne s’attendait pas à cette colère hargneuse, à ces emballements furieux, à ces hurlements, à ces barricades, à ces Antillais qui, soudain, tous debout, hurlent dans le vent, dans les flammes, dans les bois, afin que cessent deux siècles de souffrance.
« Non à la vie chère ! », scandent-ils. En face d’eux, ces gendarmes expédiés par la métropole pour ramener l'ordre. Cette situation me rappelle la belle époque des colonies. En face d’eux, un gouvernement dépassé et débordé de toute part par une population en quête de respect et de dignité. En face d’eux, un État déstructuré, ne sachant comment endiguer la crise, parce que même dans ses plus horribles cauchemars, il n’aurait jamais imaginé voir des Nègres aussi déterminés. Maintenant, il n’y a plus que ces bourdonnements dans les oreilles de la République qui n’arrive plus à trouver le sommeil du juste, parce qu’elle n’a jamais été juste.
Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 282 (mars 2009) d'Afrique magazine.