NOS MILLIARDAIRES

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
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SHUTTERSTOCK

Ils sont à peine quelques-uns à dépasser le cap du milliard. Un seul est entré dans le top 100 mondial. Mais leur nombre augmente régulièrement. (On compte déjà plus de 7 000 multimillionnaires…) Et ils incarnent, à leur manière, les forces et les limites de l’Afrique entrepreneuriale.

Tout paraît si évident. « Pour construire un business florissant, il faut commencer à petite échelle et rêver grand. » L’homme le plus riche d’Afrique, le Nigérian Aliko Dangote, livre volontiers le secret – très convenu – de sa réussite. Avec une fortune personnelle estimée à 10,1 milliards de dollars par Forbes, il est pour la neuvième année consécutive 1er du top des milliardaires africains du magazine américain, publié en janvier 2020. Le magnat fait même mieux dans le classement mondial en temps réel de l’agence Bloomberg, puisque son patrimoine est cette fois estimé à 16,5 milliards de dollars, le situant à la 79e place au 29 janvier 2020. Dans ce monde d’argent, les 20 milliardaires africains qui ont bâti leur empire dans les affaires cumulent une fortune de 73,4 milliards de dollars, portée par la hausse des cours des actions, contre 68,7 milliards un an plus tôt. Ils n’étaient qu’au nombre de 3 en 2000, et 14 en 2010.

Ce club très sélect est dominé par les hommes. Presque tous sont d’âge mûr. Entre le benjamin tanzanien Mohammed Dewji, 44 ans, qui a repris le flambeau familial – seul quadra du classement Forbes – et le patriarche marocain Othman Benjelloun, 87 ans, ils sont en moyenne âgés de 64,5 ans. À côté d’Aliko Dangote (62 ans), on retrouve sur le podium l’Égyptien Nassef Sawiris (59 ans) et le Nigérian Mike Adenuga (66 ans). La seule femme ferme le classement : avec une fortune obtenue dans le pétrole estimée à 1 milliard de dollars, la Nigériane Folorunsho Alakija, vice-présidente de Famfa Oil, ne fait pas exception et affiche 69 printemps.

HÉRITIERS OU SELF-MADE-MEN

Les milliardaires africains ont bâti leur fortune dans la banque et la finance, les télécoms, ou sur un socle très diversifié d’activités (matières premières, agroalimentaire, construction, mines, pétrole, chimie…). Ils misent en général sur une stratégie panafricaine, à l’image d’Othman Benjelloun, riche de 1,4 milliard de dollars et PDG de BMCE Bank of Africa, qui a implanté son groupe dans plus de 20 pays du continent. Mais, signe d’évolution, ils ne sont plus uniquement des Sud- Africains blancs, comme le reflétaient les premiers classements du magazine.

Un plafond de verre ébréché par le magnat des mines Patrice Motsepe, première fortune noire d’Afrique du Sud, et pulvérisé par Aliko Dangote en 2011.

Indépendamment de leurs origines, les héritiers rivalisent avec les entrepreneurs partis de rien ou presque. Dépositaire de la fortune familiale bâtie avec la société De Beers dans les diamants, le Sud- Africain Nicky Oppenheimer est un habitué des classements. Tout comme les frères Sawiris, membres de la famille la plus riche d’Égypte (télécoms, construction, etc.). Ou encore Aziz Akhannouch, ministre marocain de l’Agriculture et de la Pêche et 15e fortune africaine. Fils de l’homme d’affaires Ahmed Oulhaj Akhannouch, il est le propriétaire majoritaire du conglomérat familial Akwa Group (pétrole, gaz et produits chimiques).

De son côté, l’expert- comptable algérien Issad Rebrab a fondé à marche forcée le groupe Cevital (agroalimentaire, sidérurgie, automobile, etc.) en 1971. À la tête de la première entreprise privée d’Algérie et 6e fortune africaine, le Kabyle a toujours eu des relations tumultueuses avec le pouvoir. Après avoir purgé une peine de huit mois de prison pour corruption, Issad Rebrab, qui nie en bloc, a été libéré le 1er janvier 2020. Un nouveau départ à 76 ans ?

UNE PROSPÉRITÉ FLUCTUANTE

Ces entrepreneurs ont beau accumuler les milliards de dollars, leurs avoirs sont sensibles aux coups de vent des marchés monétaires et boursiers, ainsi qu’aux aléas politiques ou aux soubresauts d’économies instables. La fortune du Zimbabwéen Strive Masiyiwa a atteint 2,3 milliards de dollars en janvier 2019 grâce à l’envolée de ses actions dans Econet Wireless Zimbabwe et la société de banque mobile Cassava Smartech. Mais en 2020, son patrimoine a fondu à 1,1 milliard de dollars, après la décision des autorités du pays d’interdire les devises étrangères et d’instaurer une nouvelle monnaie qui a effacé la moitié de la valeur de sa fortune.

Année 2020 faste, en revanche, pour Nassef Sawiris, au 2e rang du classement Forbes. Sa participation de 5,7 % dans l’équipementier Adidas, portée par une très forte hausse du cours de l’action, lui a permis de voir sa fortune gagner près de 1,5 milliard de dollars en un an, passant à 8 milliards de dollars.

Très tributaire, lui aussi, du cours de l’action Dangote Cement, Aliko Dangote n’est pas à l’abri des convulsions boursières : la fortune de l’homme d’affaires le plus riche du continent a fondu de moitié depuis 2014.

EN AFRIQUE FRANCOPHONE

Au Maghreb, le Maroc et l’Algérie progressent dans les classements. La Tunisie reste un mystère. Quelques groupes familiaux s’approchent de la barre du milliard de dollars ou la dépassent. Mais la dévaluation du dinar et l’opacité des structures de holdin

g rendent le classement difficile. Les milliardaires d’Afrique francophone subsaharienne brillent pour le moment par leur absence. La raison en est simple : les principaux classements se basent sur les actifs cotés en Bourse. De fait, la majorité d’entre eux se concentre dans les « Big five » : l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Nigeria, le Maroc et le Kenya, aux places financières les plus avancées. Dans le classement Forbes 2020, l’Afrique du Sud et l’Égypte abritent cinq milliardaires chacune, le Nigeria quatre et le Maroc deux. Quatre ultra-riches venus d’Algérie, d’Angola, de Tanzanie et du Zimbabwe complètent le palmarès.

Les entrepreneurs les plus fortunés d’Afrique francophone, à en croire le top 20 de Forbes publié fin 2019, ont eux aussi bâti leur empire dans des activités très diversifiées. Un classement dominé par les Camerounais, qui trustent sept des 20 places. S’étant enrichi dans l’immobilier, l’agroalimentaire, l’hôtellerie, le transport et les télécoms, Baba Danpullo, un ancien camionneur devenu roi du thé, serait le nabab, avec une fortune évaluée à 920 millions de dollars

. Il est talonné par son compatriote Paul Kammogne Fokam, avec 900 millions de dollars : le président du groupe Afriland First Bank, présent dans 11 pays du continent, rayonne aussi dans l’assurance, la communication, l’immobilier ou l’industrie papetière. La troisième marche est occupée par la famille Rawji, à la tête de Rawbank, la première banque de République démocratique du Congo. Nés de parents indiens, les cinq frères Rawji, présents dans la distribution de biens de consommation et automobile, possèdent un patrimoine de 820 millions de dollars. En quatrième position se glisse l’octogénaire George Arthur Forrest, figure emblématique du Groupe Forrest International. Né au Congo dans l’ex-Katanga, ce Belge d’origine néo-zélandaise a gagné 800 millions de dollars dans les mines et la banque. Dans ce top 20, deux Malgaches se détachent : Ylias Akbaraly, première fortune de la Grande Île, avec 710 millions de dollars, a fondé le groupe de médias Sipromad. Et Hassanein Hiridjee, avec 705 millions de dollars, dirige Axian, présent dans les télécoms, l’énergie, l’immobilier et les services financiers.

Curieusement, les deux économies phares d’Afrique francophone, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, sont représentées seulement quand les fortunes tournent autour du demi-milliard de dollars. Au Sénégal, Abdoulaye Diao, surnommé le roi du pétrole, et Yérim Sow, qui dirige le holding Teyliom (banque, télécoms, hôtellerie), affichent des actifs personnels respectifs de 540 et 510 millions de dollars. De son côté, la Côte d’Ivoire ne glisse que la famille Billon (410 millions de dollars), qui contrôle le groupe agro-industriel Sifca, et Jean Kacou Diagou (405 millions de dollars), à l’origine du premier groupe ivoirien de banque-assurance, NSIA. À noter aussi pour le Gabon, la présence du Franco-Gabonais Christian Kerangall (520 millions de dollars), à la tête de la Compagnie du Komo.

Dans un monde en plein tumulte, les ultra-riches du continent peuvent rester confiants. « La richesse privée totale détenue en Afrique devrait augmenter de 35 % au cours des dix prochaines années, pour atteindre 3 000 milliards de dollars d’ici à 2028 », affirme l’Africa Wealth Report 2019 d’AfrAsia Bank. Tandis que « l’Afrique subsaharienne concentrera en 2050 près de 90 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté », relève Divyanshi Wadhwa, experte à la Banque mondiale. Afrique, terre de contrastes…