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Perspectives

Olivier Mushiete :
« Nous bâtissons un édifice arbre par arbre »

Par Zyad Limam - Publié en août 2022
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Le directeur de l’ICCN, lors d’une promotion des agents du site, dans la réserve de Bombo-Lumene.DR
Le directeur de l’ICCN, lors d’une promotion des agents du site, dans la réserve de Bombo-Lumene.DR

Il a été nommé en août 2021 responsable de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), un organisme qui gère les aires protégées. Celles-ci couvrent 13,8 % de la surface de la République démocratique du Congo (RDC), soit un total de 345 000 km2. Entretien franc et direct sur les enjeux, les défi s de la conservation et de la protection de la nature.

AM : Vous dirigez l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) depuis août 2021. Quels sont les objectifs de cet organisme ?

Olivier Mushiete : L’ICCN est une entreprise publique qui a été créée en 1975, presque un demi-siècle, et qui a comme mission principale de mettre en application la loi 14/003 sur la conservation de la nature. Cette loi et le cadre juridique sont assez précis. L’une de nos principales missions consiste justement à mettre au point certaines des règles de mise en application.

Qu’est-ce que l’ICCN représente sur le terrain ?

Il gère 80 aires protégées, dont les plus connues sont le parc national des Virunga et le parc national de Kahuzi-Biega (qui abritent les fameux gorilles de montagne), le parc national de la Garamba (où nous allons réintroduire les rhinocéros blancs, et qui abrite des girafes), le parc marin des Mangroves, le long du littoral, et le parc national de l’Upemba, à l’extrême sud du pays. Ces aires protégées couvrent 13,8 % de l’étendue du territoire national. Une vingtaine est active et connue, mais la plupart de ces zones sont aujourd’hui inexploitées ou inactives, endormies en quelque sorte. Nous avons pour mission de les réveiller, de les rendre dynamiques. Mais l’autorité et les missions de l’ICCN s’étendent au-delà des aires protégées. Nos « rangers », nos écogardes, ont le droit de poursuivre les braconniers jusqu’à 50 kilomètres en dehors de ce périmètre. De plus, nous travaillons avec les communautés locales, ce qui nous oblige à définir des zones tampons autour des aires protégées. La superficie totale de notre juridiction représente ainsi 550 000 km², soit près de 22 % du territoire national. L’ICCN a donc un impact direct sur un tiers de la population congolaise, c’est-à-dire 30 millions de personnes.

C’est immense. Est-ce réellement faisable ?

Les espaces gérés représentent en gros la superficie de la France métropolitaine. C’est immense. Mais le contexte actuel,marqué par les fortes préoccupations globales sur les changements climatiques, les pertes irrémédiables de biodiversité, est favorable pour repenser et reconstruire la relation entre l’humain et la nature. En RDC, nous avons cette chance d’avoir encore de très grands espaces naturels, parfois totalement vierges et qui ouvrent des possibilités d’investir justement dans cette relation. La promotion de l’économie verte à grande échelle est un acte naturel pour nous, les Congolais. L’agroforesterie permet de créer des itinéraires agricoles plus respectueux de l’environnement. Quelques dizaines d’exemples existent. On peut aussi investir dans la production et la distribution de l’énergie qui, dans un pays aussi grand que le nôtre et compte tenu de la diversité des écosystèmes, peut provenir de l’eau (froide ou chaude), du soleil, du vent, ou encore de la biomasse. En connectant intelligemment la production d’énergie durable avec la production et la transformation des produits agricoles, on peut développer à très grande échelle des activités bénéfiques à la fois pour les hommes et pour l’environnement Nous voilà en plein cœur de l’économie verte !

Vous avez entrepris un travail de fond pour redonner à l’organisation sa raison d’être et son efficacité. Avez-vous la sensation d’être soutenu par les autorités publiques ?

Mon équipe et moi avons commencé à travailler à la direction générale de l’ICCN en août 2021, nous venons d’arriver en quelque sorte [sourire]. Nous avons commencé par faire un état des lieux qui, vu l’immensité du patrimoine de l’institution et son long historique, n’est pas encore tout à fait terminé. L’ICCN est sous la tutelle du ministère de l’Environnement et du Développement durable, dirigé par Eve Bazaiba, qui a rang de vice- Premier ministre, le ministère du Tourisme, dirigé par Modero Nsimba Matondo, et le ministère de la Défense nationale et des Anciens combattants, dirigé par Gilbert Kabanda Rukemba,qui supervise l’ensemble de nos rangers, le Corps chargé de la sécurisation des parcs nationaux et réserves apparentées (CorPPN). Dans la ligne de conduite confirmée à plusieurs reprises par le chef de l’État lui-même, nous bénéficions du soutien des autorités. Il m’incombe désormais de concevoir et de mettre en œuvre un programme clair ainsi que des actions concrètes sur le terrain. J’ai bon espoir de réussir ce défi à court terme, notamment grâce au soutien de nos autorités publiques nationales.

Comment s’organise la relation avec les bailleurs de fonds internationaux ? Avez-vous l’impression d’être aidé et financé à la hauteur des enjeux ?

L’ICCN dépend de bailleurs de fonds internationaux pour plus de 90 % de ses dépenses de fonctionnement et d’investissement. Nous fonctionnons sur la base de partenariats public-privé avec de grandes ONG internationales ou nationales, qui cogèrent une dizaine de nos aires protégées. Les supports financiers internationaux se chiffrent en plusieurs dizaines de millions d’euros par an. Les ressources financières dont a besoin l’ICCN pour atteindre ses objectifs ne peuvent pas dépendre uniquement de ce schéma de fonctionnement. L’État prend en charge une partie de nos dépenses d’investissement et de fonctionnement ainsi qu’une très petite partie de la rémunération du personnel. Les financements que nous recevons actuellement donnent un premier élan. Cependant, ils restent insuffisants pour permettre de déployer l’immense potentiel de l’institution. Il est fondamental pour nous de développer des activités indépendantes productrices de revenus. L’économie verte sera le poumon de l’ICCN !

Comment peut-il générer ses propres ressources ?

Dès notre arrivée dans la cabine de pilotage de l’ICCN, nous avons défini quatre grands piliers d’action. En premier lieu, il faut assurer la souveraineté du territoire et restaurer l’autorité de l’État jusqu’au plus profond du pays. Le deuxième pilier consiste à mettre l’homme au cœur de la mission de conservation de la nature, en améliorant drastiquement l’effectif et les conditions de travail du personnel de l’ICCN et en organisant une bien meilleure coopération avec les communautés locales. Pour le troisième, il s’agit d’assumer notre propre responsabilité par une montée en puissance drastique de notre capacité d’autofinancement par la promotion d’une économie verte et vertueuse à grande échelle. Pour cela, nous nous engageons sur quatre pistes prometteuses. Piste 1 : le développement de l’agroforesterie communautaire climatique durable. Il existe déjà plusieurs modèles de ce type d’agriculture dans notre pays. Les projets pilotes ont été réalisés depuis près de vingt ans à petite échelle. Aujourd’hui, avec sa capacité de mobilisation et sa grande diversité d’écosystèmes, l’ICCN est en mesure de reproduire ces modèles à grande échelle dans de nombreuses  localités. Piste 2 : la production et la distribution d’énergie durable. Depuis le début de l’année, nous nous sommes engagés dans un partenariat avec l’Agence  nationale de l’électrification et des services énergétiques en milieux rural et périurbain, et avons déjà une petite dizaine de projets prévus. Ils prévoient des productions d’énergie durable par le recours à diverses sources : l’eau (froide ou chaude), le soleil, le vent, la biomasse, etc. Piste 3 : l’écotourisme. Les possibilités touristiques sont innombrables en RDC. Malheureusement, le pays est encore fermé, il est difficile de venir, d’obtenir un visa – lequel coûte cher. C’est compliqué aussi pour les Congolais de se déplacer à l’intérieur de leur pays, de découvrir les trésors de leur nature. Il faut des connexions aériennes accessibles, régulières et sécurisées pour qu’un habitant de Goma, par exemple, puisse aller voir les lamantins du parc marin des Mangroves 2 500 kilomètres plus loin. Nous travaillons sur un très beau projet qui s’appelle Congo Air Nature, afin de développer un service de connexion aérienne interne pour l’ICCN et des services et infrastructures en rapport avec le tourisme. Nous avons potentiellement une vingtaine de destinations, dont une petite douzaine est accessible et opérationnelle. Les plus courageux peuvent déjà venir et voir des choses assez extraordinaires. Enfin, piste 4 : la finance climat et carbone. J’ai déjà eu l’occasion de développer un puits de carbone agroforestier sur le plateau des Batéké il y a quelques années. Nous pouvons répliquer ce genre de modèle sur l’ensemble du patrimoine foncier de l’ICCN. Nous avons la possibilité de rémunérer le travail de protection de la nature mené par l’institut et ses partenaires. Le quatrième et dernier pilier stratégique du programme propose d’améliorer nos connaissances du monde vivant et de repenser la relation de l’homme avec la nature par l’éducation de base, la formation professionnelle, la recherche scientifique et la promotion de la culture traditionnelle.

La finance verte reste pour le grand public un concept assez mystérieux. Est-ce que cela représente une véritable opportunité ? ​​​​​​​Et à quelles conditions ?

C’est l’un des outils essentiels pour transformer ce lien entre l’homme et la nature. La finance verte représente une véritable opportunité, et c’est l’une des grandes missions de l’ICCN. Investir dans la conservation de la nature doit devenir une opération rentable. Sur le plan économique, mais aussi écologique et humain. Nous avons notre propre travail à faire pour que cela fonctionne. Nous devons définir des axes d’intervention clairs et un processus d’appropriation par les communautés locales, délimiter précisément les zones concernées, les protéger, développer en priorité les investissements dans les productions de base, alimentaires et énergétiques, et établir un dispositif de surveillance pour évaluer avec précision les résultats en matière de conservation de la nature. Cette finance a un impact  global positif en permettant de partager équitablement les bénéfices, de consommer moins d’énergie fossile et d’intrants, d’augmenter les espaces de forêt grâce à des programmes agroforestiers, de replantation ou de régénération naturelle au sein de nos aires protégées. Avec des retombées globalement positives sur le changement climatique. Voici quelques années, sur le plateau des Batéké, nous avons augmenté le stock de carbone en plantant une forêt sur un sol de savane herbeuse. De là, nous avons tiré un revenu en vendant des crédits carbone à la Banque mondiale. Une autre performance consiste à réduire le taux de déforestation. En RDC, la grande majorité est due à la pratique de l’agriculture sur  abattis-brûlis – le paysan lambda brûle la forêt pour accéder à des terrains fertiles. Ainsi, il va brûler 50 hectares alors qu’il n’a besoin que d’un demi-hectare. Il est possible de le réorienter vers une activité vertueuse en utilisant des techniques appropriées d’agroforesterie. La RDC dispose d’un potentiel immense dans ce domaine. La mise en place d’un système d’évaluation de notre performance écologique autour de nos aires protégées nous permettra de négocier une rémunération équitable pour ce service environnemental global. Sous notre impulsion, l’ICCN a déjà commencé à travailler sur plusieurs projets avec quelques partenaires. J’ai bon espoir que le marché carbone nous apportera ses premières ressources durant l’année. Nous sommes ainsi au cœur des schémas de l’économie verte. Nous avons tous les éléments en main, et allons nous y employer avec une très forte détermination.

Le milliardaire américain Jeff Bezos a alloué plus de 35 millions de dollars pour la préservation des forêts au Gabon. Peut-on espérer un jour voir venir en RDC de richissimes bienfaiteurs ?

C’est bien sûr une perspective réjouissante. La famille Buffett a déjà investi à plusieurs reprises en RDC. Leur soutien engendre une forte visibilité, mais nous en aurons encore plus si nous sommes crédibles. C’est à nous de créer les conditions et opportunités pour attirer les grandes fortunes internationales. Cela passe par la confiance institutionnelle. Nous devons faire de l’ICCN un organisme solide et transparent, avec une stratégie, une vision et une mission claires et pertinentes, proposer des programmes bénéfiques en priorité aux communautés locales. Nous sommes en train de mettre en place ces conditions pour que cela devienne réalité. Chaque euro doit être pertinent dans son utilisation, qu’il soit d’origine publique, privée, charitable… C’est notre responsabilité.

Le Kahuzi-Biega est l’une des plus belles aires protégées du pays, mais il attire les convoitises en raison de son sous-sol très riche.ALAMY PHOTO
Le Kahuzi-Biega est l’une des plus belles aires protégées du pays, mais il attire les convoitises en raison de son sous-sol très riche.ALAMY PHOTO

Peut-on dissocier la question des aires protégées et celle, plus large, de la préservation des forêts primaires ?

Les aires protégées sont des territoires de l’État. Il est évident que leur préservation est étroitement liée à celle des forêts primaires. Ce travail de préservation va se faire à partir de « noyaux initiateurs ». L’ICCN joue un rôle clé en faisant ce premier travail, qui aura un effet tache d’huile, un impact positif sur les zones environnantes, servira de catalyseur pour la préservation de l’environnement global. Cela étant dit, la gestion des forêts primaires ne relève pas de notre compétence. C’est clairement les attributions du ministère de l’Environnement.

Peut-on envisager une exploitation rationnelle des forêts ? Ou sommes-nous condamnés à subir le même sort que l’Amazonie ?

Oui, nous pouvons l’envisager. Et non, il y a peu de chance que l’on subisse le même sort que la forêt amazonienne, ou que la boréale ou l’indonésienne, car les contextes sont très différents. La forêt congolaise couvre 150 à 160 millions d’hectares. C’est énorme, il est difficile de s’imaginer ce que représente physiquement une telle surface. Aujourd’hui, son taux de déforestation est de moins de 1 % et reste très faible, même s’il paraît alarmant en valeur absolue. La forêt étant immense, les volumes de ce petit pourcent sont effrayants. Mais il en reste plus de 99 % à préserver et à développer dans un même mouvement vertueux. La situation me rappelle cette citation de Mobutu, en 1972, lors de la création du parc de la Garamba : « Lorsque les savants auront transformé le monde des vivants en un milieu artificiel, il existera encore au Zaïre, dernier refuge de l’humain, une nature à l’état pur. » Je voudrais souligner qu’il y a, en RDC, de nombreuses communautés qui vivent en symbiose avec la nature, telles que les Batwas ou les Bantous. Le rôle de l’ICCN est justement d’accompagner ces populations et de leur permettre de continuer à vivre de la chasse et de la cueillette, tant que cela se fait dans un périmètre délimité. Le rapprochement entre l’homme et la nature est un élément essentiel dans la conduite de nos activités. À notre échelle, celle de l’ICCN, nous pouvons agir sur les aires protégées dans le but de préserver et d’exploiter rationnellement des espaces de forêt, mais aussi de savane, d’autres écosystèmes. C’est à nous d’être une fois encore inventifs et crédibles, en développant des coopérations intelligentes et mutuellement bénéfiques avec les communautés locales.

Plusieurs organisations internationales accusent la RDC de chercher à expulser les populations de la communauté batwa du parc de Kahuzi-Biega, à l’est. Et affirment que les rangers de l’ICCN eux-mêmes ont commis des exactions.

Le Kahuzi-Biega est l’une de nos plus belles aires protégées. Elle se trouve juste un peu au nord de la ville de Bukavu, le long du lac Kivu, et a cette particularité d’avoir deux ensembles distincts : une zone de haute altitude, avec le mont Kahuzi, qui culmine à 3 308 mètres, et une zone de basse altitude, à 1 000-1 500 mètres, vers l’ouest. C’est un écosystème très diversifié. Le revers de la médaille de cette beauté souvent envoûtante est un sous-sol très riche (or, diamant, coltan, etc.), qui attire les convoitises et les appétits, souvent peu honorables. Dans l’est du pays, nous sommes dans des régions à très haute densité de population, ce qui crée des situations extrêmement complexes à gérer. Fin 2021, l’ONG britannique Minority Rights Group International (MRG) a publié un rapport faisant état de violations des droits de l’homme à l’encontre des populations pygmées et batwas, lesquelles auraient eu lieu dans le nord du parc national, en zone de basse altitude, entre 2019 et 2021. On reprochait à nos écogardes de comploter avec les forces armées pour aller délibérément détruire des villages, violer des femmes et égorger des enfants ! En ce début d’année, nous avons mené une enquête avec des experts de l’ICCN, un expert international en droits de l’homme et l’un des membres de l’ONG en question. Nous avons reconstitué les faits, et je peux vous affirmer que ceux-ci se sont déroulés d’une manière très différente de ce qui a été décrit. Les résultats de l’enquête ont montré que tout dysfonctionnement a été lourdement sanctionné. Certains de nos écogardes ont outrepassé leurs droits et commis des actes violents. Ils ont été identifiés et sanctionnés sur le plan administratif au sein de l’ICCN. Des actions en justice sont toujours en cours, aussi bien du côté de la justice civile que de l’auditorat militaire. Mais encore une fois, l’enquête conjointe a révélé que ce qu’il s’est passé en réalité était nettement moins violent que les faits décrits dans le rapport de l’ONG, notamment au sujet du traumatisme des populations. Pour preuve, nos équipes ont été très chaleureusement accueillies, ce qui n’aurait pas du tout été le cas si des membres de l’ICCN avaient commis des actes aussi graves que ceux décrits par MRG. Je tiens aussi à réagir contre l’une des accusations du rapport, qui prétend que nous menons des actions ciblées contre certaines ethnies. De telles accusations sont inacceptables et inexactes. J’ai commencé ma carrière en 1987 au Kahuzi-Biega, et j’y suis resté pendant une dizaine d’années. C’est un territoire que je connais bien. La situation sur le terrain est très complexe. Le terme générique «batwa » englobe plusieurs sous-communautés, qui parfois ne s’entendent pas très bien les unes avec les autres. L’ICCN a justement ce rôle de réconciliateur et de pacificateur. Nous avons une vingtaine d’ONG qui travaillent sur l’intégration des groupes minorisés et marginalisés dans le travail de conservation, et plus largement dans l’économie globale. Notre nouvelle vision de la conservation de la nature promeut la mise en place d’actions de coopération entre ces communautés locales, y compris les Batwas, et les agents de l’ICNN, les écogardes comme les scientifiques et le personnel administratif. De nombreux Batwas font partie de nos équipes, en tant que rangers, chercheurs ou managers du parc. La majorité des individus qui constituent les écogardes, notre police de l’environnement, sont issus des communautés locales. On est vraiment loin d’une situation de cloisonnement ou d’expulsion, telle que décrite dans les rapports. Je voudrais ajouter que nous cherchons à nous assurer que la question fondamentale des droits de l’homme est prise en considération dans tous les axes de nos travaux. Cela passe par l’attitude des rangers vis-à-vis des communautés, mais aussi par un travail en interne avec les 3 500 employés de l’ICCN pour permettre à chacun de nos agents de s’exprimer librement. Ces rapports alarmistes ont pour conséquence de bloquer le financement de nos opérations et nous empêchent de travailler correctement sur le terrain. C’est d’autant plus inquiétant que ceux qui en profitent sont les trafiquants, les groupes armés non identifiés qui pullulent dans la région, et les braconniers. Je tiens à rappeler que nos rangers sont eux aussi soumis à des violences extrêmement brutales. Ces dix dernières années, nous avons perdu 200 agents dans l’exercice de leurs fonctions, abattus par des groupes armés à caractère militaire ou par des bandits braconniers. Le pire cas que nous ayons connu a été une embuscade en 2020, dans laquelle 14 agents ont été tués au cours d’une fusillade d’une violence inouïe. La situation est tendue, et nos écogardes au Nord-Kivu, confrontés au quotidien au M23 ainsi qu’à plusieurs autres groupes armés, en sont aussi les victimes. Il faut le souligner fermement.

Un certain nombre de chercheurs évoquent un néocolonialisme vert, dénonçant la multiplication des aires protégées et la militarisation qui les entoure, produit d’une vision mythifiée de l’Afrique. Et de celle d’une nature qui doit être « vidée » de ces habitants…

Ce concept doit, selon moi, s’entendre et se comprendre avec une vision de l’avenir. Aujourd’hui, franchement, les risques pour l’humanité en matière de perte de biodiversité, de changement climatique ne sont plus à prouver. C’est une nécessité absolue d’organiser des zones de conservation et de mise en valeur de la nature. Je fais partie de ceux qui militent contre l’idée que la nature doit être vidée de ses habitants. Nous devons nous y opposer pour repenser le paradigme de la relation homme-nature et y laisser l’humain. Il en fait partie ! Surtout quand on pense aux communautés locales… Il y a plus de 450 ethnies en RDC. Il est essentiel de concevoir des dispositifs pour qu’elles continuent à vivre en harmonie avec la nature, harmonie menacée par « des externalités négatives ». Comme les trafiquants de tous genres qui viennent chercher à bon marché des matières premières et les exportent via des circuits illégaux. On ne peut pas laisser faire. Les pratiques illégales menacent les communautés locales. Et cette manière de vivre en harmonie avec la nature. Les dégâts pourraient être irrémédiables.

Pensez-vous que les populations sont suffisamment mobilisées sur la question de la préservation des aires protégées et des forêts ?

Il est clair qu’elles ne le sont pas suffisamment. Le pays est immense et diversifié dans ses paysages et ses écosystèmes. Il est clair que la perception environnementale varie selon que vous posez la question de la conservation à un citadin de Kinshasa, de Kisangani ou de Lubumbashi, à un villageois forestier ou à un Pygmée ou un Batwa justement. D’ici peu, nous allons lancer, pour la première fois, une enquête à l’échelle nationale pour mieux comprendre comment les Congolais perçoivent leur environnement et leurs interactions avec la nature. C’est inédit. Nous avons la capacité de la mener, étant présents à tous les étages de l’immeuble gigantesque de la nature congolaise, depuis le niveau de la mer, à Muanda, à l’ouest, jusqu’aux 4 500 mètres du sommet du Ruwenzori, à l’est. Cette compréhension de l’environnement fait partie de notre vocation. Comme celle qui consiste à mieux connaître et comprendre le vivant animal ou végétal. Je prends l’exemple du comportement animal, que nous maîtrisons mal. Nous avons des plaintes de villageois qui nous parlent d’éléphants sortant des périmètres protégés qui viennent saccager les cultures. Cela arrive aussi avec les hippopotames. C’est beaucoup plus rare avec les lions ou les léopards, mais nous avons quand même eu des témoignages. L’ICCN a un réseau de compétences qui se déploie à l’échelle nationale. Certains de nos experts peuvent se rendre auprès des populations pour essayer d’atténuer les conséquences de ces comportements. Comme nous ne maîtrisons pas les risques de cohabitation avec les animaux sauvages, nous proposons plusieurs solutions, tels une modification des comportements agricoles ou un système d’assurance pour dédommager les personnes qui ont été affectées par leurs attaques.

Le pays a annoncé le 19 juillet dernier la mise aux enchères de près de 30 blocs pétroliers (exploration), dont un certain nombre empiète sur les aires protégées, risquant de dégrader plus encore la situation écologique de ces dernières…

Effectivement, mais tout cela répond à une logique évidente. La RDC a besoin de générer des ressources, qui vont lui permettre de financer son développement et sa mission de protection et de conservation de la nature. Elle s’appuie pour cela sur la valorisation de ses ressources naturelles, y compris les hydrocarbures. La question est posée. En tant que directeur général de l’ICCN, mon rôle est d’assurer la protection de nos parcs et domaines naturels. Aujourd’hui, nous n’avons pas atteint l’objectif de 15 % du territoire national dédié aux aires protégées. Et la loi est claire : tant que l’on n’a pas atteint ce seuil, on ne peut pas réaffecter de terres ou démembrer des aires protégées. Nous allons nous réunir avec nos collègues des hydrocarbures, comme nous l’avons fait récemment avec ceux du cadastre minier. Nous asseoir autour de la table pour tracer des frontières communes. Je suis pleinement engagé dans cette discussion. L’exploitation de ces terres doit se faire en concertation parfaite, entre la nécessité de générer des revenus par l’exploitation des ressources pétrolières ou du sous-sol et celle d’engendrer des ressources pour le travail de conservation de la nature.

Vous n’étiez pas présent au Rwanda lors du premier Congrès des aires protégées d’Afrique, qui s’est déroulé à Kigali en juillet dernier, alors que la RDC est concernée au premier chef. Peut-on isoler la question de la préservation de celle des enjeux politiques ?

Nous n’y avons pas participé, et c’est regrettable. La RDC est fortement concernée par ce congrès, car c’est le pays qui détient la plus grande superficie d’aires protégées en Afrique. Mais il aurait été inconvenant, incompréhensible d’être présent à Kigali alors que se déroule un conflit extrêmement violent à notre frontière de l’est avec le Rwanda. Nous savons de manière précise que ce dernier interfère dans les groupes armés opérationnels dans le parc national des Virunga ou celui de Kahuzi-Biega. Les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri sont en état de siège depuis plus d’un an. La communauté internationale ne reconnaît pas que nous sommes une fois de plus victimes d’une guerre d’agression. Il n’est ainsi pas possible d’isoler la question de la préservation de la nature de celle des enjeux politiques, qui y sont étroitement imbriqués. Il faut qu’il y ait une volonté politique très forte ainsi que la paix et la sécurité sur le terrain pour que les communautés s’approprient pleinement la mission de conservation de la nature. Toutes ces interventions de déstabilisation qui entretiennent la violence dans nos villages ont pour conséquence de laisser la voie libre aux trafiquants et commerces illégaux de toutes sortes, au détriment de la conservation de la nature, qui est un facteur clé du succès du développement des populations qui y vivent.

Avez-vous parfois l’impression de mener un combat solitaire, d’être un peu seul au monde, dans cette lutte ?

Oui, parfois, c’est le lot du chef [sourire]… Je travaille depuis plus de trente ans sur les questions environnementales. Nous avons fait de belles choses sur le terrain avec les communautés locales et mes collègues chefs coutumiers. Ma nomination à la tête de l’ICCN est un aboutissement. J’ai la chance de travailler avec des ministres, des personnalités publiques qui ont une véritable vision. L’ICCN est une équipe de 3 500 agents avec lesquels les interactions sont multiples, permanentes. Nous avons également des interactions régulières avec les communautés locales. Je voyage, je rencontre des experts, j’échange avec mes équipes sur le meilleur moyen de redresser l’institut, d’accomplir notre mission. Franchement, je ne suis pas seul ! Les choses se mettent en place progressivement, les briques se positionnent les unes à côté des autres, et l’édifice de la conservation de la nature est en train de monter en puissance. C’est un mouvement encore en démarrage, mais je crois être en mesure de vous prédire un avenir intéressant.

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